M. de Chateaubriand écrivait le 4 novembre 1837:

«J'apporte ce billet à votre porte. J'ai besoin pour me rassurer de

me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une

telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me

quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant

vous.»

Et quelques jours plus tard:

«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas

fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous.

Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal

encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de

tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir.

Ainsi, ma santé est entre vos mains, songez-y.»

Mme Récamier ne passa point l'hiver de 1837 à 38 à l'Abbaye-au-Bois:

dans le découragement extrême que lui causait sa santé, elle avait pris

son appartement, et même l'Abbaye-au-Bois, en déplaisance; elle accepta

avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui

prêter, pour quelques mois, le petit hôtel qu'il avait habité dans la

rue d'Anjou, avant d'aller s'établir comme chancelier de France au

palais du Luxembourg.

Depuis la révolution de 1830, la comtesse de Boigne, gênée, comme je

l'ai déjà dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne société

par le dévouement qu'elle professait pour la famille d'Orléans et par la

vivacité de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'était liée de plus

en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement

opérer un rapprochement entre Mme Récamier et lui.

M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'étaient connus, dans leur commune

jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le

premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de

la vie parlementaire, en les plaçant soit en concurrence d'ambition,

soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de

leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgré le peu de

goût qu'il avait pour les personnes qui s'étaient dévouées au roi

Louis-Philippe, et en dépit des situations si diverses que la révolution

de Juillet avait faites à l'un et à l'autre, éprouva-t-il un certain

plaisir à retrouver son contemporain à l'Abbaye-au-Bois. Quoique les

hasards politiques qui ont troublé la France depuis soixante ans aient

fait passer M. Pasquier par bien des régimes différents, son caractère

et sa vie ne manquent point d'unité. Une modération singulière que

l'emportement des partis n'a jamais troublée, un dévouement absolu à la

cause de l'ordre et à la chose publique, une bienveillance vraie pour

les personnes, l'ont constamment distingué dans sa longue carrière

administrative. En un mot, l'_équité_ me paraît être la qualité qui

domine sa vie, et le trait qui caractérise cette noble figure. C'est ce

sentiment, de l'_équité_ porté à sa suprême puissance qui donnait à M.

Pasquier une si haute autorité dans les nombreux procès politiques qu'il

eut à diriger comme président de la cour des pairs. Il s'était ainsi

placé lui-même au-dessus de tous les partis.

Ce fut par l'intermédiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue

d'Anjou fut mise à la disposition de Mme Récamier. Elle y passa quatre

mois; au printemps, souffrante encore, mais dans un état relativement

très-amélioré, elle rentra à l'Abbaye-au-Bois.

La comtesse de Lipona, Mme Murat, vint à Paris dans l'été de 1838, pour

y suivre elle-même les réclamations qu'elle adressait depuis bien des

années au gouvernement français relativement au domaine de Neuilly. On

l'avait enfin autorisée à vivre en Italie; elle s'était fixée à

Florence. Mme Récamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le

séjour qu'elle fit en France.

À la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans

nos provinces méridionales, à Toulouse, à Marseille, à Cannes; et Mme

Récamier s'établit pendant son absence à Châtenay, chez Mme de Boigne,

où elle trouvait, à la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se

séparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus

parfaite amitié et la conversation la plus attachante.

La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait

pris une vive affection pour Mme Récamier, et que celle-ci entourait de

témoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans à

son fils. Elle avait vu disparaître dans ce fils, dont l'austérité

offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractère,

l'objet d'une tendresse passionnée. Après lui, la mort l'avait

successivement privée de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de

Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second

fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quittée; en un mot,

famille, amis, société, dynastie, elle survivait à tout, et conservait,

par un rare privilége, la jeunesse de son esprit, la séduction

irrésistible de ses manières, et une certaine légèreté d'humeur qui ne

refroidissait pas ses sentiments.

La vicomtesse de Laval était déjà malade, quand Mme Récamier s'établit à

Châtenay: son grand âge donnait de la gravité à la moindre

indisposition. M. Ballanche s'était chargé d'apporter ou de transmettre

chaque jour le bulletin de sa santé. Il écrivait le 27 juin:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 181 / 214 题