«J'apporte ce billet à votre porte. J'ai besoin pour me rassurer de
me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une
telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me
quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant
vous.»
Et quelques jours plus tard:
«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas
fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous.
Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal
encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de
tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir.
Ainsi, ma santé est entre vos mains, songez-y.»
Mme Récamier ne passa point l'hiver de 1837 à 38 à l'Abbaye-au-Bois:
dans le découragement extrême que lui causait sa santé, elle avait pris
son appartement, et même l'Abbaye-au-Bois, en déplaisance; elle accepta
avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui
prêter, pour quelques mois, le petit hôtel qu'il avait habité dans la
rue d'Anjou, avant d'aller s'établir comme chancelier de France au
palais du Luxembourg.
Depuis la révolution de 1830, la comtesse de Boigne, gênée, comme je
l'ai déjà dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne société
par le dévouement qu'elle professait pour la famille d'Orléans et par la
vivacité de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'était liée de plus
en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement
opérer un rapprochement entre Mme Récamier et lui.
M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'étaient connus, dans leur commune
jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le
premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de
la vie parlementaire, en les plaçant soit en concurrence d'ambition,
soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de
leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgré le peu de
goût qu'il avait pour les personnes qui s'étaient dévouées au roi
Louis-Philippe, et en dépit des situations si diverses que la révolution
de Juillet avait faites à l'un et à l'autre, éprouva-t-il un certain
plaisir à retrouver son contemporain à l'Abbaye-au-Bois. Quoique les
hasards politiques qui ont troublé la France depuis soixante ans aient
fait passer M. Pasquier par bien des régimes différents, son caractère
et sa vie ne manquent point d'unité. Une modération singulière que
l'emportement des partis n'a jamais troublée, un dévouement absolu à la
cause de l'ordre et à la chose publique, une bienveillance vraie pour
les personnes, l'ont constamment distingué dans sa longue carrière
administrative. En un mot, l'_équité_ me paraît être la qualité qui
domine sa vie, et le trait qui caractérise cette noble figure. C'est ce
sentiment, de l'_équité_ porté à sa suprême puissance qui donnait à M.
Pasquier une si haute autorité dans les nombreux procès politiques qu'il
eut à diriger comme président de la cour des pairs. Il s'était ainsi
placé lui-même au-dessus de tous les partis.
Ce fut par l'intermédiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue
d'Anjou fut mise à la disposition de Mme Récamier. Elle y passa quatre
mois; au printemps, souffrante encore, mais dans un état relativement
très-amélioré, elle rentra à l'Abbaye-au-Bois.
La comtesse de Lipona, Mme Murat, vint à Paris dans l'été de 1838, pour
y suivre elle-même les réclamations qu'elle adressait depuis bien des
années au gouvernement français relativement au domaine de Neuilly. On
l'avait enfin autorisée à vivre en Italie; elle s'était fixée à
Florence. Mme Récamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le
séjour qu'elle fit en France.
À la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans
nos provinces méridionales, à Toulouse, à Marseille, à Cannes; et Mme
Récamier s'établit pendant son absence à Châtenay, chez Mme de Boigne,
où elle trouvait, à la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se
séparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus
parfaite amitié et la conversation la plus attachante.
La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait
pris une vive affection pour Mme Récamier, et que celle-ci entourait de
témoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans à
son fils. Elle avait vu disparaître dans ce fils, dont l'austérité
offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractère,
l'objet d'une tendresse passionnée. Après lui, la mort l'avait
successivement privée de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de
Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second
fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quittée; en un mot,
famille, amis, société, dynastie, elle survivait à tout, et conservait,
par un rare privilége, la jeunesse de son esprit, la séduction
irrésistible de ses manières, et une certaine légèreté d'humeur qui ne
refroidissait pas ses sentiments.
La vicomtesse de Laval était déjà malade, quand Mme Récamier s'établit à
Châtenay: son grand âge donnait de la gravité à la moindre
indisposition. M. Ballanche s'était chargé d'apporter ou de transmettre
chaque jour le bulletin de sa santé. Il écrivait le 27 juin: