«Je reprends la plume au château de Maintenon dont je parcours les
jardins à la lumière de l'automne: _peregrinoe gentis amoenum
hospitium_.
«En passant devant les côtes de la Grèce, je me demandais autrefois
ce qu'étaient devenus les quatre arpents du jardin d'Alcinoüs,
ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers et ornés de deux
fontaines? Le potager du bonhomme Laërte à Ithaque n'avait plus ses
vingt-deux poiriers, lorsque je naviguai devant cette île, et l'on
ne me sut dire si Zante était toujours la patrie de la fleur
d'hyacinthe. L'enclos d'Académus, à Athènes, m'offrit quelques
souches d'oliviers, comme le jardin des douleurs à Jérusalem. Je
n'ai point erré dans les jardins de Babylone, mais Plutarque nous
apprend qu'ils existaient encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a
présenté l'aspect d'un parc semé des vestiges des palais de Didon.
À Grenade, au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne
se pouvaient détacher des bocages où la romance espagnole a placé
les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à Jérusalem, le
roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jardins d'Urie;
moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d'Ève: pauvre Abigaïl, qui ne
m'inspirera jamais les magnifiques psaumes de la pénitence.
«Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans les jardins du
Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge, offrait
l'emblème de Rome païenne abattue; un lapin étique était livré en
proie à l'oiseau du Capitole, qui avait dévoré le monde. Des moines
m'ont montré à Tusculum et à Tibur les vergers en friche de Cicéron
et d'Horace. Je suis allé à la chasse aux canards sauvages dans le
Laurentinum de Pline; les vagues y venaient mourir au pied du mur
de la salle à manger, où, par trois fenêtres on découvrait comme
trois mers, _quasi tria maria_.
«À Rome même, couché parmi les anémones sauvages de _Bel Respiro_,
entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se déroulait au
loin la chaîne de la Sabine; Albe enchantait mes yeux de sa
montagne d'azur, dont les hautes dentelures étaient frangées de
l'or des derniers rayons du soleil: spectacle plus admirable
encore, lorsque je venais à songer que Virgile l'avait contemplé
comme moi, et que je le revoyais, du milieu des débris de la cité
des Césars, par-dessus le pampre du tombeau des Scipions.
«Beau parc et beaux jardins, qui dans votre clôture
Avez toujours des fleurs et des ombrages verts,
Non sans quelque démon qui défend aux hivers
D'en effacer jamais l'agréable peinture.
CHÂTEAU ET PARC DE MAINTENON.--LES AQUEDUCS.--RACINE.--Mme DE
MAINTENON.--LOUIS XIV.--CHARLES X.
«Si de ces Hespérides de la poésie et de l'histoire je descends aux
jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et
mourir? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, rasés
au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versailles que l'on
prétend rendre à leurs fêtes! J'ai aussi planté des jardins; ma
petite rigole, passage des pluies d'hiver, était à mes yeux les
étangs du _Prædium rusticum_.
«Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entourée de fossés
remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour carrée de
pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La
tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée
qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du
château. Sur cette voûte, s'élève un amas de tourillons; de ceux-ci
part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre
corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes
d'architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert
seulement sur le parc.
«Les sept ou huit tours, de différentes grosseur, hauteur et forme,
sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la flèche d'une
église placée en dehors, du côté du village.
«La façade du château du côté du village est du temps de la
Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au
château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une
petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses
flèches, ses clochers, groupés à l'aventure.
«Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand
aqueduc, ouvrage de Louis XIV; on le croirait un travail des
Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont
nouvellement établi qui tient de l'architecture du _Rialto_. Ainsi
l'ancienne Rome, le _cinque cento_ de l'Italie se trouvent associés
au XVIe siècle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de
Médicis, de la duchesse d'Étampes et de François Ier s'élèvent à
travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon; tout
cela dominé et complété par la catastrophe récente de Charles X.
«Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de Louis
XII. Marot, dans son _Cimetière_, prétend que Cottereau avait été
trop honnête homme pour un financier. Une des filles de Cottereau
porta la terre de Maintenon dans la maison d'Angennes. En 1675,
cette terre fut achetée par Françoise d'Aubigné, qui devint Mme de
Maintenon. Maintenon est tombé, en 1698, dans la famille de
Noailles, par le mariage d'une nièce de la femme de Louis XIV avec
Adrien Maurice, duc de Noailles.
«Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers
le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit
de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de
sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs
au-dessus de l'Eure. _Dans les airs_ est le mot: car les premières
arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de
hauteur, et elles devaient être surmontées de deux autres rangs
d'arcades.
«Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de
Maintenon; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne
connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse
et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus bas. Si
l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés
latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la
hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura
une idée de l'aqueduc de Maintenon; mais encore faudra-t-il se
souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de
la découpure que devait former la triple galerie, destinée au
chemin des eaux.
«Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de
rochers; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles
de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent et repassent
sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires,
exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.
«À l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant
qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable
que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé: l'eau transportée
à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre
merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perpétuelles; de là
on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux,
sans doute, que le camp formé pour les travaux à Maintenon en 1686
ait vu périr un grand nombre de soldats; il est fâcheux que
beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise
inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV,
pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec
lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de
patience: le plus grand monument de la terre appartiendrait
aujourd'hui à la France.
«Quoi qu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance
de ce peuple, et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions,
leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice
aussi utile qu'admirable; quant aux soldats, ils seraient tombés
comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses
_voies_, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour
la patrie.
C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenais tout à
l'heure, que Racine, après le triomphe de la _Phèdre_ de Pradon,
soupira ses derniers cantiques.
«Pour trouver un bien facile
Qui nous vient d'être arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas! nous avons marché!
Dans une route insensée,
Notre âme en vain s'est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l'oeil à la lumière
Qui nous montrait la carrière
De la bienheureuse paix!
«Mme de Maintenon, parvenue au faîte des grandeurs, écrivait à son
frère: «Je n'en puis plus, je voudrais être morte.» Elle écrivait à
Mme de La Maisonfort: «Ne voyez-vous pas que je meurs de
tristesse... j'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs... et
je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux.» Mme
de Maintenon s'écriait: «Quel supplice d'avoir à amuser un homme
qui n'est plus amusable!» On a fait un crime à la fille d'un simple
gentilhomme, à la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV,
qui l'avait élevée jusqu'à son lit; moi, j'y trouve l'accent d'une
nature supérieure, au-dessus de la haute fortune à laquelle elle
était parvenue. J'aurais seulement préféré que Mme de Maintenon
n'eût pas quitté Louis XIV mourant, surtout après avoir entendu ces
tendres et graves paroles: «Je ne regrette que vous; je ne vous ai
pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié
que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose
qui me fâche, c'est de vous quitter[101].»
«Les dernières années de ce monarque furent une expiation offerte
aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa famille, c'est
de cette fenêtre qu'il promenait ses yeux sur ce jardin. Il les
fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà abandonné depuis
vingt ans; grandes ruines, images des ruines du grand roi, elles
semblaient lui prédire le tarissement de sa race et attendre son
arrière-petit-fils. Le temps où Le Nôtre dessinait pour Mme de La
Vallière les jardins de Versailles n'était plus; ils étaient aussi
passés, plus d'un siècle auparavant, les jours d'Olivier de Serres,
lequel disait à Henri IV, projetant des jardins pour Gabrielle: «On
peut cultiver les cannes du sucre, afin qu'accouplées avec
l'oranger et ses compagnons, le jardin soit parfaitement anobli et
rendu du tout magnifique.»
«Dans l'absorption de ces rêves qui donnent quelquefois la seconde
vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur immédiat hâtant
la chute des portiques de la vallée de l'Eure, pour y prendre les
matériaux des mesquins pavillons de ses ignobles maîtresses. Après
Louis XV, il aurait pu voir encore une autre ombre s'agenouiller,
incliner sa tête et la poser en silence sur le fronton de
l'aqueduc, comme sur un échafaud élevé dans le ciel. Enfin, qui
sait si, par ces pressentiments attachés aux races royales, Louis
XIV n'aurait pas une nuit, dans ce château de Maintenon, entendu
frapper à sa porte: «Qui va là?--Charles X, votre petit-fils.»
Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de Mme de Maintenon
traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr.