M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 8 août 1836.

«Tandis que vous vous fâchiez si mal à propos, que vous vous

plaigniez de n'avoir pas de longues lettres pour avoir un prétexte

de n'écrire que deux mots, ou ne pas écrire du tout, moi je mourais

d'ennui, de contrariétés de toutes les sortes, afin d'obtenir la

permission d'aller vous retrouver, pour que vous ne reveniez pas

trop vite à Paris, de peur que votre santé ne souffrît de ce retour

que vous ne désirez pas. Je l'ai obtenu ce congé, à force de

patience. Il faut maintenant que je fasse raccommoder ma voiture

qui est toute brisée; elle sera prête à la fin de la semaine. Je

pourrai partir dimanche ou lundi 15.

«Voulez-vous que j'aille directement à la Rivière-Thibouville[99],

en finissant par Dieppe; ou voulez-vous que je commence par Dieppe

en finissant par Saint-Éloi? Vous avez le temps de me tracer mon

voyage, en me répondant tout de suite.

«Voilà comme je réponds à vos fâcheries; et je vous jure que, pour

personne au monde que vous, je ne courrais les grands chemins à

présent. Je suis las de tout mouvement; je veux définitivement

fixer et terminer ma vie, ne plus reparaître d'aucune façon sur la

scène du monde, pas même en explorateur des grandes chutes.

«Hyacinthe est revenu de Genève; il m'a rapporté mes papiers, et

quoique je n'aie pas le coeur aux _Mémoires_, quand j'aurai fini ce

qui vous regarde, je ferai une ou deux pages par jour tant que je

vivrai, pour remplir ces tristes conditions de mon marché, et pour

atteindre les deux heures où je vous vois, qui sont toute ma vie.

«Voyez comme tout passe. Qui pense aujourd'hui à ce pauvre Carrel?

Et il y a à peine quinze à seize jours qu'il était tout vivant au

milieu de nous! Cet homme-là valait pourtant mille fois mieux que

les trois quarts des hommes qui lui survivent.

«Je ne sais si je verrai vos amis, et s'ils sont à Paris; hors M.

Ampère, je ne me soucie de voir personne. Si vous avez des

commissions, donnez-les-moi. Adieu, la plus ingrate et la plus

gâtée des femmes.

«J'aurai pourtant du bonheur à voir cette chapelle et à y prier

pour vous.

«Hommages toujours à votre nièce, et souvenir à M. Lenormant.»

M. de Chateaubriand vint passer quelques jours auprès de Mme Récamier,

chez sa nièce, puis toute la colonie de l'Abbaye se transporta au

château de Maintenon.

Charmé de l'aspect de ces beaux lieux tout pleins encore des souvenirs

de Louis XIV, et non moins touché de la noble et gracieuse réception de

ses hôtes, M. de Chateaubriand avait dit qu'il consacrerait quelques

pages à ce séjour. Mais il lui était impossible de se plaire longtemps

hors de ses habitudes casanières; il partit le premier, et, revenu à

Paris sans y retrouver le bon génie qui charmait et remplissait ses

journées, il écrit:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 175 / 214 题