«Fontainebleau, 27 juin 1836.
«Quoi! Monsieur, vous ne m'avez pas tout à fait oublié! Quoi! vous
avez encore des éloges à donner au chantre des rues? Je ne puis
vous dire combien je suis heureux de l'envoi que vous voulez bien
me faire, et de la lettre qui l'accompagne. On a beau avoir rompu
avec le monde, il a des voix puissantes qu'on entend toujours avec
un nouveau charme.
«Comme vous le deviez, bien croire, Monsieur, je ne m'en suis pas
tenu à la lecture des seules pages que vous m'indiquiez. Quel
admirable résumé de vastes et consciencieuses études que cet
_Essai_! Ce n'est qu'avec vous que j'ai appris quelque chose. Dans
ma jeunesse, le _Génie du Christianisme_ me donna le sentiment des
chefs-d'oeuvre antiques; aujourd'hui, grâce à vous encore, je
pénètre dans la littérature anglaise et je me réconcilie avec
Milton. Quand j'appris que vous vous occupiez de cette traduction,
je prédis l'immortel honneur qui en rejaillirait sur le _Paradis
perdu_, dont la France, peut-être jusqu'à ce jour, n'avait pu bien
apprécier les beautés.
«Vous dites dans l'_Essai_, Monsieur, que nous nous enthousiasmons
trop facilement pour les littérateurs étrangers, qui presque
toujours paient nos éloges en injures. Les Anglais vous doivent une
belle couronne, et ils devraient saisir l'occasion qui leur est
offerte de réparer l'oubli affecté de cet ensorcelé de lord Byron.
Que de grâces nouvelles ils ont à vous rendre! mais je crains que
leur égoïsme ne trouve plus fructueux d'imiter l'auteur de _Childe
Harold_.
«La cause futile que vous croyez avoir découverte, de l'affectation
de celui-ci à n'écrire votre grand nom dans aucun de ses ouvrages,
m'a rappelé une circonstance particulière dont je ne vous ai jamais
fait part.
«À l'apparition du _Génie du Christianisme_, la tête pleine de
magnifiques projets, je pris la liberté de vous écrire une énorme,
énormissime lettre, où je ne vous parlais de rien moins que d'un
long plan de poëme épique, et d'un nombre infini de poésies
pastorales faites ou à faire. Il y avait dans mes confidences des
choses merveilleuses qui, selon moi, devaient vous ravir, à
l'orthographe près peut-être, sur laquelle je n'étais pas encore
très-fort. Rien qu'à lire ma lettre, vous auriez perdu le temps de
faire un volume: vous préférâtes, je pense, l'intérêt du public, et
ma lettre resta sans réponse, comme elle le méritait.
«Heureusement que, même dans ma jeunesse, je n'ai eu que de courtes
illusions: moi qui ne suis né, ni irascible, ni pair d'Angleterre,
je m'expliquai bientôt votre silence, et mon admiration pour vous
alla son train comme devant. Seulement je me disais tout bas: il ne
me dédaignera peut-être pas toujours ainsi. Et voilà que, quelques
trente ans plus tard, vous faites tout ce que l'obligeance inspire
pour assurer le renom du chansonnier. N'est-ce pas bien heureux,
Monsieur, de n'avoir eu qu'une ambition, et qu'elle ne soit pas
déçue?
«Vous parlez dans votre lettre d'aller chercher un autre soleil: je
voudrais que ce fût celui de Fontainebleau, que je ne quitte plus.
Il n'est pas bien chaud, mais il est assez pur; et puis ici vous
auriez les souvenirs qui plaisent le plus à votre génie. Point de
nouvelles de la cour, quand on vit comme moi, à moins de lire les
journaux. En fait d'ombrages, vous devez être bien difficile;
pourtant elle est bien belle et bien silencieuse, ma forêt! car
elle est à moi; mais je vous en ferai bonne part, quand vous
voudrez y fonder un ermitage.
«Si vous saviez comme ici l'on oublie Paris, sans cesser de penser
à la France! Pour vous et pour moi, Monsieur, cette pensée est une
des conditions de notre existence. Cette passion de la patrie ne
vieillit pas plus en vous que le talent, et, dans votre nouvel
ouvrage, combien de fois n'a-t-elle pas dirigé votre plume!
Soyez-en sûr, avec un pareil sentiment, vous finirez votre vie où
vous avez appris à bégayer la langue que vous deviez tant illustrer
un jour, et qui attend de vous encore un chef-d'oeuvre.
«Adieu, Monsieur; gardez quelque souvenir à un homme qui pense à
vous chaque jour, et qui ne cessera jamais de vous souhaiter autant
de bonheur que vous avez de gloire.
«Votre reconnaissant et dévoué serviteur,
«BÉRANGER.»
Après la publication de son _Milton_, M. de Chateaubriand était parti
avec sa femme pour aller faire une visite à son fidèle ami M. Hyde de
Neuville, au château de l'Étang, dans le département du Cher; et Mme
Récamier, de son côté. s'était établie à La Chapelle-Saint-Éloi, chez sa
nièce, où M. de Chateaubriand formait le projet de la retrouver. Il lui
écrivait de Sancerre le 2 août 1836:
«Nous partons décidément samedi prochain; nous serons à Paris le
dimanche 7. Attendez à Saint-Éloi; si j'ai l'espérance d'aller vous
chercher, je vous le manderai; car, pour votre santé, je crois que
le séjour dans ces riantes vallées vous fera du bien. Si je ne puis
obtenir ma liberté, vous reviendrez me rendre la vie. Je ne fais
rien ici, je ne lis pas un journal, je ne me soucie de rien que de
vous. Vous êtes désormais tout ce qui me reste d'avenir et de
jours.
«Priez pour le pèlerin de Terre Sainte à votre petite chapelle.»
Quelques jours après il lui écrivait encore: