LE MÊME.

«Paris, 2 août 1835.

«Vous me demandez des détails; je n'en sais pas plus que les

journaux. Je ne suis guère en train d'aller à Maintenon, mais

j'irai, puisque vous y serez. Je suis bien triste ici; j'erre sur

mes boulevards solitaires, pour passer mes heures de l'Abbaye; je

rentre; je soigne Mme de Chateaubriand qui est malade, et je me

couche, et je ne dors point, et puis je fais du Milton.

«_L'hiérophante_[98] est venu hier au soir; ne vous effrayez pas de

sa tristesse. Il est fort animé de sa gloire, et se passe de vous à

merveille, toute réserve faite à son attachement pour vous.

«Je suppose que vous partirez jeudi ou vendredi prochain de Dieppe,

si vous voulez être à Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre

marche.

«Enfin, il n'y aura de bonheur pour moi, que quand vous serez

revenue, quoi que vous en pensiez dans vos jours d'ingratitude et

de calomnie. Où pourrions-nous donc aller mourir en paix? Je ne

m'intéresse plus à une société apathique et légère, qui s'en va au

milieu des crimes, qu'elle prend pour de purs accidents. Elle se

joue dans les abîmes qu'elle ouvre et où elle tombe; elle ne sera

pas demain, ou sera tout autrement qu'elle est.»

Le _Milton_ parut au printemps de 1836. Quoi qu'on puisse penser du

système de traduction littérale adopté par M. de Chateaubriand dans ce

travail, c'est une oeuvre d'un grand caractère, la seule peut-être qui

puisse donner dans notre langue une idée juste du grand poëte de la

révolution anglaise.

L'_Essai sur la littérature anglaise_ sert, comme on sait,

d'introduction au _Milton_. Béranger reçut de l'auteur le présent de ces

deux ouvrages; le célèbre chansonnier, en remerciant M. de

Chateaubriand, lui écrivit une lettre que celui-ci apporta et donna à

Mme Récamier.

Nous l'insérons ici; elle a le double mérite d'être inédite, et de faire

apprécier dans sa vérité le rapport qui a existé entre deux hommes

éminents par le talent; représentants de deux ordres d'idées ennemies,

ils recevaient leurs inspirations de muses parfaitement dissemblables,

et furent néanmoins rapprochés par la séduction mutuelle de l'esprit et

par un sentiment commun d'indépendance. Je tiens à constater que le

poëte populaire n'était pas en reste de flatteries.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 173 / 214 题