Venise, 15 septembre 1833.
«J'ai reçu hier votre lettre du 5. Je vous en rends un million de
grâces; elle m'aurait encore fait plus de plaisir, si elle ne
m'apprenait que vous souffrez. Je ne puis m'habituer à cette
continuation de douleur pour un si petit accident. J'espère
pourtant qu'à la date de ma lettre, vous êtes guérie, et peut-être
retournée dans votre bois[94].
«Je vous ai écrit souvent, et même assez longuement; je vous ai dit
que les notes que je prenais m'empêchaient d'entrer dans les
détails. Je cours partout; je vais dans le monde: qu'en dites-vous?
Je passe des nuits dans des cercles de dames: qu'en dites-vous? Je
veux tout voir, tout savoir. On me traite à merveille; on me dit
que je suis _tout jeune_, et l'on s'ébahit de mes mensonges sur mes
cheveux gris. Jugez si je suis tout fier et si je crois à ces
compliments! l'amour-propre est si bête! Mon secret est que je n'ai
pas voulu garder ici ma sauvagerie, quand j'ai appris celle de lord
Byron. Je n'ai pas voulu passer pour être la copie de l'homme dont
je suis l'original. Je me suis refait _ambassadeur_.
«J'ai pris Venise autrement que mes devanciers; j'ai cherché des
choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns les autres,
ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetière de
Venise; personne n'a remarqué les tombes des juifs au Lido;
personne n'est entré dans les habitudes des gondoliers, etc. Vous
verrez tout cela.
«Je suis toujours sans nouvelles[95]; j'en attends le 18 ou le 19.
Arrive ce que pourra, j'ai fait mon devoir. La Saint-François me
verra auprès de vous.
«Toujours des souvenirs autour de vous. Toujours à vous et à
jamais.»