«Venise, 12 septembre 1833.
«J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées
sans vous. J'ai visité le Palais Ducal, revu les palais du Grand
Canal. Quels pauvres diables nous sommes, en fait d'art, auprès de
tout cela! J'ai toutes sortes de projets dans la tête; je prends
des notes, et c'est à cause de ces notes que je ne vous mande aucun
détail, ne voulant point me répéter.
«Le _Valery_[92] est un très-bon guide, mais quand on est sur les
lieux, on voit qu'il ne vous a rien fait voir. Ma mémoire, au
reste, avait été si fidèle, qu'après vingt-six ans, je ne me trompe
pas d'un pas ou d'un jugement sur un monument. Je conçois que lord
Byron ait voulu passer de longues années ici. Moi, j'y finirais
volontiers ma vie, si vous vouliez y venir. Mme de Chateaubriand
aime Venise.
«Je suis toujours attendant des nouvelles[93]. J'en ai d'indirectes
qui me font espérer être arrivé à temps. Dans quelques jours mon
sort sera éclairci, et je retournerai vers vous.
«Aujourd'hui, je vais continuer mes courses: il me tarde devoir
l'_Assomption_ du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'oeuvre; sa
lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et
ensuite le ciel, on ne s'aperçoit pas d'avoir passé de l'image à
l'objet même. J'ai vu les bibliothécaires Betti et Gamba. Je ne
sais si le comte Cicognara est ici. La _Gazette de Venise_ ayant
annoncé mon arrivée, je m'attends à faire quelque connaissance
nouvelle. Êtes-vous retournée à vos bois et êtes-vous sur vos _deux
pieds_? Je suis mangé ici des mêmes bêtes qui n'ont fait que vous
piquer; Hyacinthe est presque aveugle. À bientôt. Je mets à vos
pieds la plus belle aurore du monde qui éclaire le papier sur
lequel je vous écris.
«N'oubliez pas tous nos amis.»