M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

«18 juin 1832.

«Madame,

«J'ai eu tout le temps de réfléchir pendant cette longue nuit au

parti que j'ai pris; je suis convaincu que j'ai agi selon le devoir

et l'amitié. Mais cela ne me console pas; et si M. de Chateaubriand

ne partage pas ma conviction, je suis le plus malheureux des

hommes.

«Je n'espère qu'en vous, en vous seule!

«Vive reconnaissance, respectueux dévoûment.

«BERTIN.

«_P. S._ Je serai à dix heures à la préfecture. Mon fils n'a pas vu

M. de Montalivet. La lettre n'est pas dans le _National_.»

La lettre dont il est fait ici mention était de M. de Chateaubriand. M.

Bertin la trouvait trop vive; il l'inséra dans les _Débats_, où on

pourrait la voir, mais en y faisant quelques retranchements dont

l'auteur ne se montra pas satisfait.

Cette terrible année 1832 devait être signalée par tous les fléaux.

L'insurrection ensanglanta les rues de Paris après l'explosion du

choléra et ses effrayants ravages. Le faubourg Saint-Germain, dans la

rue de Sèvres en particulier, fut un des quartiers les plus ravagés par

l'épidémie. Par un pressentiment que la mort n'a que trop justifié, Mme

Récamier, dont l'âme était inébranlable devant le danger, que l'on a vue

prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies

contagieuses, avait une terreur invincible et presque superstitieuse du

choléra. Elle quitta momentanément l'Abbaye-au-Bois à la reprise du

fléau, et s'établit vers la fin de juillet chez Mme Salvage, rue de la

Paix. Toute cette partie de la ville, par un caprice inexplicable de ce

mystérieux fléau, avait été beaucoup plus épargnée que la rive gauche de

la Seine.

Après des secousses et des calamités de tant d'espèces, l'âme et la

santé également ébranlées, Mme Récamier se décida, au mois d'août et

avant de rentrer à l'Abbaye-au-Bois, à faire un voyage en Suisse. Elle

devait y retrouver M. de Chateaubriand, qui déjà parcourait les

montagnes, et elle se rendit à Constance avec Mme Salvage.

Le château d'Arenenberg, que la duchesse de Saint-Leu avait acheté et

arrangé, qu'elle habitait pendant la belle saison, et dont il a été

plusieurs fois question dans les lettres que nous avons citées, domine

le lac de Constance. Il était impossible à Mme Récamier de voyager en

Suisse sans accorder quelques jours à une personne aimable et bonne, à

laquelle on était d'autant plus tenu de témoigner des égards que sa

position était plus difficile, et dont on pouvait sans arrière-pensée

courtiser l'infortune, car rien alors n'était plus improbable qu'un

retour de l'héritier de Napoléon à la suprême puissance.

La duchesse de Saint-Leu avait, l'année précédente, perdu son fils aîné

Napoléon: celui-là même qui, en 1824, avait épousé à Florence sa

cousine, la princesse Charlotte, seconde fille du comte de Survilliers,

Joseph Bonaparte. On se rappelle que, lors du mariage de sa soeur aînée

en 1822, l'intervention de Mme Récamier avait été invoquée afin

d'obtenir du gouvernement français, en faveur du jeune ménage, une

prolongation de séjour à Bruxelles. M. de Montmorency avait mis une

grande courtoisie à se prêter à ce désir. M. de Chateaubriand, à son

tour, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, eut plusieurs fois

l'occasion de montrer sa bienveillance à la reine Hortense et à d'autres

membres de la famille proscrite.

On sait que les deux fils de la duchesse de Saint-Leu prirent une part

active au soulèvement qui troubla la Romagne en 1831, et c'est au moment

où cette tentative d'insurrection était réprimée par les Autrichiens,

que le prince Charles-Napoléon mourut à Forli, le 17 mars, d'une

rougeole, dont son plus jeune frère Louis fut lui-même atteint. Pour

soustraire ce fils aux dangers qui le menaçaient, la reine Hortense

l'enleva malade de l'Italie, et, traversant la France, malgré

l'interdiction faite aux Bonaparte d'en fouler le sol, vint à Paris, vit

le roi Louis-Philippe et son ministre M. Périer. Elle trouva dans le roi

d'abord, et dans son gouvernement, tous les égards dus au malheur et au

dévouement d'une mère. Elle reçut même du roi toutes les offres

personnelles de service, mais le ministre ne consentit pas à ce que le

séjour de la duchesse et de son fils se prolongeât au delà d'une

semaine. Mme Récamier ne vit pas la reine Hortense pendant son séjour à

Paris en 1831; elle n'en fut même avertie que plus tard par Mme Salvage.

Quoi qu'il en soit, la situation de la duchesse de Saint-Leu s'était

aggravée par l'immixtion de ses fils aux troubles des Légations, et la

douloureuse circonstance de la mort du prince Napoléon, que Mme Récamier

avait connu à Rome en 1824, jeune, généreux et enthousiaste, était un

motif de plus pour la déterminer à donner quelques jours à l'exilée

d'Arenenberg.

M. de Chateaubriand, qui rejoignit son amie à Constance, accepta avec

elle un dîner chez la duchesse de Saint-Leu. Il a raconté cet incident

de son voyage en Suisse dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_.

La reine Hortense mit une gracieuse coquetterie dans l'hospitalité d'un

moment que le hasard lui faisait offrir au fidèle serviteur des

Bourbons, à l'ancien ministre de Louis XVIII, à l'auteur de l'immortel

pamphlet qui avait si puissamment aidé à la chute du premier empire.

Elle lut à Mme Récamier et à M. de Chateaubriand quelques fragments de

ses propres Mémoires. Son établissement à Arenenberg était élégant,

large sans faste, et ses manières à elle, simples et caressantes. Elle

affichait, trop peut-être pour qu'on y ajoutât une foi entière, le goût

de la vie retirée, l'amour de la nature et l'aversion des grandeurs. Ce

ne fut pas sans quelque surprise, après toutes ces protestations de

renoncement aux illusions de la fortune, que les visiteurs s'aperçurent

du soin que la duchesse de Saint-Leu et toutes les personne de sa maison

mettaient à traiter son fils, le prince Louis, en souverain; il passait

partout le premier.

Le prince, poli, distingué, taciturne, parut à Mme Récamier tout

différent de son frère aîné. Il fit pour elle à la _sépia_ une vue du

lac de Constance dominé par le château d'Arenenberg. Le premier plan est

occupé par un pâtre adossé à un arbre, qui garde son troupeau et joue de

la flûte.

Ce dessin, gracieux souvenir du passage de Mme Récamier chez la reine

Hortense, emprunte un intérêt historique aux circonstances de la

destinée du prince Louis-Napoléon. La signature de l'auteur a été

apposée, depuis dix ans, à toute autre chose qu'à des bergeries.

À la fin de 1833, la duchesse de Saint-Leu se décida à publier sous ce

titre: _La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant

l'année_ 1831, un fragment de ses Mémoires. Tandis qu'elle s'occupait à

en revoir l'impression, elle écrivait à Mme Récamier:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 27 octobre 1833.

«Je ne veux pas laisser partir notre amie commune[87] sans vous

parler de mes sentiments pour vous et du plaisir que j'aurais à

vous revoir ici. J'espère que ce sera chez moi que vous viendrez

dorénavant. Mme Salvage vous dira que j'ai pris mon grand parti de

faire publier mon triste voyage en France. Je l'ai écrit cet hiver

pour moi seule. Depuis que je l'ai lu, on me force à le rendre

public; j'ai cédé, non sans peine, car je vous ai dit l'effet que

je ressens lorsque je mets tout le monde dans la confidence de mes

idées et de mes impressions. Il me semble que ce soit voler aux

personnes que j'aime et que je distingue une confiance qui ne doit

pas être jetée à chacun; c'est m'ôter aussi le plaisir des

_a-parte_.

«J'éprouve d'avance un si grand embarras de cette publication, que

je ressemble assez à une personne qui se déciderait à se montrer

toute nue, sans se croire positivement bossue. Vous m'avouerez

qu'il faut du courage, car la position est gênante. Enfin j'ai dit

oui, et je dois supporter tous les inconvénients attachés au titre

d'auteur. Je n'ai rien composé pourtant, et je me mets en danger

d'être sifflée. Ce ne sera pas par vous, j'en suis bien sûre, et il

m'est doux au contraire de penser que votre coeur comprendra le

mien, et que vous porterez de l'intérêt à des douleurs que vous

connaissez déjà.

«Grâce à vous, vos amis seront indulgents: voilà déjà bien de quoi

me rassurer. Parlez-leur de moi, je vous prie, et recevez

l'assurance de mes tendres sentiments.

«HORTENSE.»

M. Ballanche, resté à Paris avec M. et Mme Lenormant, était condamné à

tous les ménagements d'une convalescence: car, sans avoir subi

l'épidémie régnante, sa santé, toujours extrêmement frêle, avait été

fort mauvaise toute cette année là.

Il adressait à la personne dont il lui était si pénible de ne point

accompagner les pas des lettres fréquentes; nous citerons celle qui

suivit immédiatement le départ.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 154 / 214 题