«18 août 1832.
«Onze heures sonnent, je n'ai point encore de vos nouvelles: demain
les inquiétudes commenceraient. Mme Lenormant vous a écrit hier et
vous a donné des nouvelles de toute sa famille. Quant à moi, le
mieux continue; je commence à marcher, mais je ne veux pas abuser
de ces premiers essais de mes forces.
«J'ai vu hier au soir M. de Latouche, nous avons beaucoup parlé de
vous, nous avons aussi parlé de M. de Chateaubriand. Il m'a dit
combien il préférerait que, sûr de sa renommée, M. de Chateaubriand
l'acceptât purement et simplement. Il pense que Paris est encore la
meilleure des retraites; que là il est mieux à sa place, beaucoup
mieux, qu'il ne le serait partout ailleurs; qu'on lui saurait gré
d'y consacrer son temps à sculpter en silence le dernier monument
qu'il prépare, etc., etc.
«Il désire, et en cela je le crois l'expression du grand nombre, il
désire que lui et vous, on vous sache à Paris cet hiver: lui,
faisant ses Mémoires, vous, conciliant tous les partis, poétisant
tous les sentiments.
«Le poëme de Sigour[88] est dans la _Revue des Deux Mondes_: je
suis bien curieux de savoir l'effet que produira cette lecture sur
les personnes qui ne connaissent pas encore le poëme.
«Un article sur l'_Homme sans nom_ vient de paraître dans la
_Quotidienne_. Ce qu'on y dit de plus remarquable, c'est que je ne
suis pas de nature à être compris par beaucoup de gens. On renvoie
l'auteur d'_Antigone_, d'_Orphée_, de l'_Homme sans nom_,
par-devant M. Cousin.
«Hier, j'ai passé la soirée chez M. et Mme Lenormant avec Ampère.
Nous nous sommes entretenus de vous, de vos bonnes pensées de
retour. Mais ne nous laissez pas sans nouvelles.
«Nous nous désolions d'être sans lettre, au moment où je reçois la
vôtre. Mille et mille actions de grâces! Nous sommes d'autant plus
reconnaissants que nous savons toute la peine que vous avez à
écrire; c'est du dévouement. J'en prends bien ma bonne part,
puisque c'est à moi que vous avez écrit le premier.
«Vous êtes mille fois trop bonne de vous occuper de ma réclusion.
Ce n'est pas là le fâcheux de mon affaire: ce qui est triste, c'est
la pensée de vous savoir si loin. Enfin toute cette complication
d'exil finira, et nous nous retrouverons dans cette Abbaye qui est
le centre du monde, comme on le disait, vous savez, du temple de
Delphes.»
Après sa visite au lac de Constance, Mme Récamier se rendit avec M. de
Chateaubriand à Genève. Elle fit un pieux et douloureux pèlerinage au
château de Coppet et au tombeau de Mme de Staël, et revint à Paris au
mois d'octobre. M. et Mme de Chateaubriand, encore incertains s'ils
abandonneraient la France, ou reviendraient à leurs pénates de la rue
d'Enfer, étaient restés à Genève.
Le cabinet qu'on a nommé le ministère du 11 octobre venait de se former;
après les hésitations et les dangers d'une direction qui, depuis la mort
de Casimir Périer, inquiétait tous les bons esprits, il donnait enfin au
gouvernement nouveau l'appui de talents éclatants, et, dans la personne
de MM. de Broglie et Guizot, une garantie de durée au principe
monarchique.
M. Guizot, en prenant le portefeuille de l'instruction publique,
entreprit de réorganiser les établissements scientifiques placés sous sa
direction, et notamment la bibliothèque royale. Tout en respectant le
privilége que les traditions du passé et les décrets de la Convention
avaient accordé aux grands établissements scientifiques, tels que le
Muséum d'histoire naturelle, le Collége de France et la Bibliothèque, de
se gouverner eux-mêmes, il introduisit dans leurs règlements d'utiles et
nécessaires réformes. Ce fut à ce moment que M. Lenormant reçut le titre
de conservateur adjoint au cabinet des médailles. Il alla donc, avec sa
femme et sa jeune famille, prendre possession du logement auquel ce
poste lui donnait droit dans les bâtiments de la Bibliothèque. C'était
un avantage de position considérable, mais en même temps un sacrifice,
profondément senti des deux côtés, que l'abandon de ces douces habitudes
de tous les instants entre Mme Récamier et sa nièce, habitude que le
mariage de celle-ci n'avait point interrompues. Mme Récamier fut
pourtant la première à le conseiller; mais à partir de cette époque et
comme compensation, chaque été réunit à la campagne, soit dans les
environs de Paris, dans quelque habitation louée par Mme Récamier, soit
en Normandie dans une modeste propriété de M. Lenormant, le cercle
intime de l'Abbaye-au-Bois.
Si Mme Récamier mettait, dans ses moindres rapports avec les étrangers,
dans ses relations les plus passagères, une grâce et une bonté sans
égales, c'était surtout dans les habitudes de la vie intérieure et de
famille que le charme de son caractère, l'enjouement de son esprit,
l'égalité de son humeur et son désir constant de plaire lui assuraient
un empire absolu. Avec un extrême abandon, elle avait horreur de la
familiarité, et sa politesse ne l'abandonnait jamais, même avec ses
domestiques; elle était à la fois très-discrète et parfaitement sincère,
très-indulgente mais très-ferme; et lorsqu'un intérêt important, un
sentiment de justice ou de devoir, la forçait à sortir de sa douceur
accoutumée, personne ne savait donner une leçon d'une façon plus nette,
plus directe et plus vive.
L'incertitude qui pesait sur la destinée de M. de Chateaubriand, ce
qu'il y avait de précaire dans son avenir, la douleur si naturelle qu'il
éprouvait à survivre à l'ordre de choses auxquelles il avait dévoué sa
vie entière et son génie, oppressaient tristement Mme Récamier. En
reportant sa pensée vers le saint ami de sa jeunesse, vers celui dont
l'amitié et les conseils faisaient un si grand vide dans son âme, elle
ne pouvait s'empêcher de trouver que la Providence, en rappelant M. de
Montmorency avant la catastrophe de juillet, lui avait épargné une bien
poignante déception. M. Ballanche, confident de ses inquiétudes, lui
écrivait:
«Si M. de Chateaubriand pouvait prendre les choses générales en les
dominant, je crois qu'il ferait beaucoup pour le bien de tous et
pour son propre bien. Je persiste à croire qu'il faut se mettre au
service des idées, et non au service des choses. Je trouve
très-bien que M. de Chateaubriand abdique sa part dans l'action,
mais je trouve qu'il a tort d'abdiquer sa part dans la
spéculation.»
Mais M. de Chateaubriand était essentiellement un homme d'action, et un
événement imprévu devait presque aussitôt l'y faire rentrer. Il était
encore à Genève, lorsqu'il apprit l'arrestation de Mme la duchesse de
Berry: cette nouvelle fit cesser ses irrésolutions; il accourut à Paris,
sollicita des ministres l'honneur d'être un des défenseurs de la
princesse captive, et ne pouvant défendre une femme qu'on ne voulait pas
juger, mais qu'on espérait déshonorer, il publia son _Mémoire sur la
captivité de madame la duchesse de Berry_. Tout le monde se souvient de
l'éloquente péroraison qui termine cet écrit: «Madame, votre fils est
mon roi.»
Cette brochure valut à M. de Chateaubriand un procès de presse, mais le
jury rendit un verdict d'acquittement. Après sa sortie de Blaye, Mme la
duchesse de Berry écrivit à M. de Chateaubriand, et lui demanda d'aller
à Prague en son nom, de voir ses enfants, et d'annoncer au roi Charles X
son mariage avec le comte Lucchesi Palli. Il n'avait garde de refuser la
mission que lui confiait une femme malheureuse, et il partit pour la
Bohême le 14 mai. Il écrivait de la route: