«3 août 1831.
«Dieu vous bénisse pour votre bonne nouvelle, mon cher ami. Notre
amie voulait m'écrire; je la supplie de n'en rien faire; je serai
bientôt à Paris. Mais vous, écrivez-moi de temps à autre: je ne
puis encore fixer le jour de mon départ, Mme de Chateaubriand étant
malade; je vous l'écrirai. Me voilà heureux, et bien plus heureux
que si c'était moi qui renaissais à la vie. Je vous embrasse
tendrement et cordialement.
«CHATEAUBRIAND.»
«Mme Salvage est arrivée; je l'ai reçue le mieux que j'ai pu.»
M. de Chateaubriand revint à Paris le 11 octobre 1831, et publia à son
retour de Suisse sa brochure en réponse à la proposition Baude et
Briqueville, relative au bannissement de Charles X et de sa famille.
Le premier cabinet du roi Louis-Philippe n'avait pu que refléter
fidèlement le pêle-mêle de la situation et le trouble des esprits. MM.
de Broglie, Guizot et Périer, y siégeaient à côté de MM. Dupont de
l'Eure et Laffitte; une semblable alliance ne devait pas durer
longtemps, et bientôt une administration prise tout entière dans la
nuance du mouvement remplaça le ministère qui avait dès le premier jour
arboré le drapeau de la résistance à l'esprit révolutionnaire. M.
Guizot, pendant ce premier et rapide passage au ministère, avait appelé
M. Lenormant à le seconder dans la direction des beaux-arts. Lorsque M.
Guizot et ses amis crurent devoir abandonner les affaires, M. Lenormant
rentra, pour n'en plus sortir, dans la carrière scientifique et
littéraire que Mme Récamier préférait infiniment lui voir suivre. Il fut
nommé conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal.
Nous devons rendre ici témoignage à la vérité: la tolérance dont M. de
Chateaubriand fit preuve envers ses jeunes amis fut sans réserve.
Jamais, malgré la divergence de leurs opinions et en présence même des
événements qui excitèrent le plus la désapprobation et la violence de
son langage imprimé, la bienveillance qu'il daignait montrer à M. et à
Mme Lenormant et à M. Ampère ne fut, je ne dirai pas moindre, mais
attiédie.
En se reportant par la pensée aux années qui suivirent immédiatement la
révolution de Juillet, on peut se rappeler quelle était la vivacité des
opinions, combien la société était divisée, quelles inimitiés et quelle
aigreur y régnaient. On comprendra sans peine tout ce que l'âme
équitable et bienveillante de Mme Récamier devait souffrir: malgré ses
efforts pour concilier, elle ne réussissait qu'imparfaitement à modérer
dans son salon les vivacités de l'esprit de parti. Tandis que M. de
Chateaubriand et plusieurs autres de ses amis les plus intimes avaient
rompu avec le régime issu de la révolution, d'autres personnes, chères
aussi à Mme Récamier, avaient embrassé la cause du nouveau gouvernement.
De ce nombre était la comtesse de Boigne, pour laquelle Mme Récamier
avait une affection profonde, et dont l'amitié, mêlée aux souvenirs de
tant d'années écoulées, de tant d'amis disparus, prenait chaque jour
plus de force dans le coeur de l'une et de l'autre.
Mme de Boigne était intimement liée depuis l'enfance avec Mme la
duchesse d'Orléans, devenue la reine Marie-Amélie. Au moment de
l'émigration, le marquis et la marquise d'Osmond avaient trouvé à la
cour de Naples l'accueil le plus bienveillant, et la reine Caroline,
séduite par la grâce et la beauté enfantine de Mlle d'Osmond, avait
assuré à sa famille, privée de ses biens et forcée de vivre hors de
France, une pension destinée à l'éducation de la jeune personne, pension
qui cessa lorsqu'elle atteignit ses dix-huit ans. Ce lien de
reconnaissance explique du reste une intimité qu'auraient suffi à faire
naître des rapports de goûts, et que justifiaient les rares et hautes
vertus de la princesse, fille de la reine Caroline.
M. de Chateaubriand voyait aussi ses amis les Bertin et le _Journal des
Débats_ soutenir le nouveau trône. On comprend, en effet, que de bons
esprits songeassent à défendre la cause de la France, et, dans le
naufrage commun, se ralliassent pour sauver le pays de plus grands maux.
Casimir Périer s'était noblement dévoué à cette tâche, et l'amitié
très-vraie, l'estime profonde que Mme Récamier et M. Ballanche avaient
vouées à Augustin Périer, frère aîné de cet homme d'État illustre, leur
faisaient suivre avec un intérêt plus particulier les efforts courageux
de sa politique. Mais, comme l'a très-bien dit un homme[86] d'un esprit
supérieur, ami comme nous de la Restauration, «M. Périer mort, on put
apprécier ce que vaut un homme, même dans une société aussi profondément
démocratique que la nôtre. Dès que cette forte main cessa de peser sur
les ressorts de cette grande machine qu'on nomme l'administration, ils
se détendirent d'eux-mêmes. Tout s'en fut à la dérive. Une insurrection
légitimiste éclata dans la Vendée, une insurrection républicaine dans
les rues de Paris. La révolte vaincue, le gouvernement crut se donner de
la force en mettant Paris en état de siége, et MM. de Chateaubriand et
Berryer en prison. Le gouvernement ne pouvait mieux afficher sa
faiblesse.»
L'arrestation de M. de Chateaubriand causa un grand trouble à Mme
Récamier; en recevant cette nouvelle, elle courut chez sa femme et la
trouva dans un état d'exaspération et d'inquiétude inouï. Elle portait à
M. de Chateaubriand une affection passionnée et n'avait jamais su
dominer sa très-vive imagination: elle ne doutait pas que _Philippe ne
voulût faire empoisonner son mari_. Elle aurait désiré qu'il ne prît
d'aliments que ceux qu'elle lui aurait fait porter à la préfecture de
police, où il était détenu. Le calme de M. de Chateaubriand finit par
lui rendre sa raison, et la détention, d'ailleurs fort adoucie par les
égards de la famille Gisquet, ne fut pas longue; mais un semblable
procédé à l'égard d'hommes tels que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James,
Hyde de Neuville et Berryer, était une faute et une maladresse.
M. de Chateaubriand avait été arrêté le 16 juin; le lendemain 17 le
_Journal des Débats_ contenait l'article que voici:
«On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous
forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amitié de M.
de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des Débats_. Cette
amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La
France tout entière, nous n'en doutons pas, se joindra à nous pour
réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis
longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains
les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu
les droits avec une ardeur de génie et d'éloquence qu'on ne
surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de
Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour
la gloire et la liberté n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de
Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence; il
écrit, il ne s'abaisse pas à conspirer.
«Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner
l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions
judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes convaincus
que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté.
Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau
jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour
quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté.
«Nous affirmons aussi sans crainte que M. Hyde de Neuville ne
conspire pas. Dans sa prospérité, M. Hyde de Neuville, comme M. de
Chateaubriand, a été notre ami. Nous ne l'abandonnerons pas dans
son malheur. Est-il besoin de rappeler l'admirable loyauté de
caractère de M. Hyde de Neuville? Y a-t-il un homme qui se soit
montré plus passionné pour la gloire et le bonheur de la France,
pour toutes les idées nobles et généreuses? M. Hyde de Neuville a
fait partie de ce ministère, le dernier sous lequel la Restauration
ait vu luire de beaux jours, et qui avait entrepris la patriotique
et glorieuse tâche de réconcilier le trône avec la liberté. Il fut
disgracié dès que la royauté voulut sérieusement renverser la
Charte. Le despotisme n'aurait pas eu d'ennemi plus mortel. Quels
que puissent être les regrets, les voeux même de M. Hyde de
Neuville, certainement, il ne conspire pas.
«Nous n'avons pas l'honneur de connaître intimement M. le duc de
Fitz-James, mais l'élévation de son caractère, que révèlent ses
discours, nous persuade qu'il ne peut pas plus être coupable que
ses deux compagnons de captivité.
«Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent
traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que
M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une
des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en
pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre
défenseur de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa gloire
et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre
asile qu'une prison.»
M. Bertin se trouvait, par le fait de cette arrestation, dans une
situation extrêmement délicate. Il était loin, on vient de le voir,
d'abandonner l'homme éminent, objet de cette étrange persécution; mais
il ne voulait pas davantage déserter le nouveau drapeau qu'il avait
adopté, et le combat de ces deux sentiments, également vifs dans son
âme, le mettait à la torture.
Il craignait de ne satisfaire qu'à demi son ancien ami, et adressait, le
18 au matin, le billet suivant à Mme Récamier, sur la raison et l'équité
de laquelle il comptait pour adoucir M. de Chateaubriand: