LE MÊME.

«Rome, 18 avril 1829.

«Le courrier extraordinaire, parti avant-hier 10, vous a porté une

lettre bien triste. J'étais découragé par la vôtre. Hier, vendredi

saint, j'ai cru que j'allais mourir, comme votre meilleur ami. Vous

m'auriez trouvé du moins ce trait de ressemblance avec lui, et

peut-être vous nous auriez aimés ensemble. Aujourd'hui je suis

très-bien; je ne puis rien concevoir à cet état de santé. Est-ce

une humeur de goutte vague? Est-ce un avertissement de me préparer,

et la mort me touche-t-elle de temps en temps avec la pointe de sa

faux? Vous me trouverez bien changé. J'ai pris cent ans, et c'est

un siècle d'attachement que je mets à vos pieds.

«Il y aura déjà longtemps quand vous recevrez cette lettre, que

tous mes courriers seront arrivés à Paris. Vous aurez vu Givré et

Boissy. Vous savez tout. Tout aussi sera décidé _provisoirement_

sur mon sort, car je ne crois pas que le ministère soit de nature à

prendre un parti définitif, tant qu'il pourra reculer. Vos lettres

me décideront à partir ou à vous attendre ici. Les choses vont si

vite en France, que je suis persuadé qu'au moment où je vous écris,

personne ne pense plus à _mon_ pape, que tout est dit à ce sujet,

que toute la controverse des journaux est finie.

«_Messieurs du Courrier_ ont été bien peu raisonnables sur le

discours du cardinal Castiglioni: un vieux prêtre, un cardinal

romain pouvait-il dire autre chose, sinon que tout pouvoir vient de

Dieu--ce qui d'ailleurs est vrai,--et devait-il parler comme moi?

On gâte bien des choses par ces exagérations. C'est vouloir que

tous les hommes, quelles que soient leurs habitudes, leurs moeurs,

leurs patries, leurs années, aient le même langage. Tout pouvoir

vient de Dieu, sans doute; celui des _républiques_ comme des

_monarchies_, celui de la _liberté_ comme de la _royauté_.

Messieurs du _Courrier_ n'ont pas été cette fois bons logiciens. Ce

n'en sont pas moins de très-honnêtes gens que j'aime et estime.

«Pie VIII, vous pouvez le leur dire, est plus _constitutionnel_ que

Léon XII. Il m'a dit en toutes lettres qu'il fallait obéir à la

_monarchie selon la Charte_: vérité qui renfermait un compliment;

et quant à nos divisions religieuses, il ne s'en mêlera d'aucune

sorte et les renverra, pour être jugées, à la piété du roi.

«J'attends un courrier extraordinaire la semaine prochaine. Grâce,

indifférence ou disgrâce, il faut bien qu'on me dise quelque chose

et qu'on m'envoie un congé. Avant quinze jours, Rome ne sera plus

qu'une vaste solitude. J'aimerais à me trouver alors dans ce désert

avec vous.

«Je reçois votre petit mot du 3. Vous êtes mille fois trop bonne de

tant vous occuper de mon _ministère_. Le 3, vous ne saviez pas la

nomination de _mon_ pape, qui devrait hâter le projet de Hyde de

Neuville, si quelque chose marchait naturellement dans ce monde.

Mais qui sait si la chose qui devrait me couronner ne sera pas ce

qui me rendra à ma pauvre petite infirmerie! Je ne rêve plus que

mon jardin, bien que je ne sois pas Dioclétien. Je vois dans les

journaux du 8, que l'amendement de la commission a été rejeté:

j'avais toujours cru à cette victoire du ministère qui, loin de le

fortifier, l'affaiblira, parce qu'il l'a remportée par le secours

de ses ennemis.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 137 / 214 题