«Rome, ce 20 avril 1829.
«Vous jugez bien quelle a été ma surprise à la nouvelle du
_retrait_ des deux lois[76]: l'amour-propre blessé rend les hommes
enfants, et les conseille bien mal. Maintenant que va devenir tout
cela? Les ministres essaieront-ils de rester? S'en iront-ils
partiellement ou tous ensemble? Qui leur succédera? Comment
composer un ministère? etc. Je vous assure qu'à part la peine
cruelle de ne pas vous voir, je me réjouirais d'être ici à l'écart,
de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes ces
déraisons: car je trouve que tout le monde a tort.
«Au milieu de cette bagarre, Boissy et Givré seront arrivés avec
des dépêches qui auraient été dans un temps ordinaire de la plus
haute importance, et qui auront paru bien peu de chose à des hommes
qui s'en vont. Qu'importe un conclave passé, un pape nommé, à M.
Portalis et à M. de Martignac aujourd'hui? Et à propos de cela,
j'ai vu de bien grandes niaiseries dans le _Constitutionnel_[77],
au sujet de moi et d'Albani. Il annonce que je suis _parti_, que
Rome est consternée, etc.
«Le nouveau secrétaire d'État est un vieillard de quatre-vingts
ans, très-peu _fanatique en quoi que ce soit_, avec lequel je suis
en très-bonne intelligence, et qui abonde dans le sens français,
précisément parce qu'il est accusé d'être Autrichien.
«Mais laissons cela; que vais-je devenir? J'attends d'heure en
heure un courrier. Aurai-je un congé? dois-je en profiter ou rester
ici en attendant les événements? m'appellera-t-on? si on m'appelle,
puis-je entrer sans conditions d'hommes et de choses? Et tandis que
je m'épuise en conjectures, il y a déjà douze jours que la loi a
été retirée, et il y en aura vingt-quatre, quand cette lettre vous
arrivera! Tout sera décidé depuis longtemps. Je perds mon temps et
le vôtre à vous conter toutes ces inutilités.
«Il serait bien mieux de vous dire ce que le temps ne peut changer,
ce qui est vrai à toutes les minutes, ce qui est à l'abri de tous
les événements, de tous les caprices et de toutes les volontés des
hommes: c'est que je vous aime, et que je n'ai besoin que de votre
attachement, pour être heureux. Je vais sans doute recevoir bientôt
des lettres de vous, soit par la poste, soit par quelque courrier
extraordinaire. Hier, nous avons eu l'illumination de la coupole de
Saint-Pierre, aujourd'hui la girandole au château Saint-Ange. Vous
voyez que le monde va son train, et que le Tibre continue de
couler, malgré le ministère, le côté gauche et le côté droit.»