«Rome, le 25 février 1829.
«Je suis sans nouvelles de Paris, depuis le départ de mon premier
courrier, porteur de l'annonce de la mort du pape: jugez de mon
impatience. J'ignore ce que l'on veut, et si les cardinaux français
viendront; en attendant, je fais ce que je puis, et les choses vont
leur train. Tout fait espérer une élection prompte et un pape
modéré: c'est tout ce que je puis désirer; mes courriers sont déjà
prêts.
«La mort est ici. Torlonia est mort hier au soir, après deux jours
de maladie. C'est une grande perte pour Rome. C'était, comme vous
le savez, la seule maison de _prince_ ouverte aux étrangers. Au
surplus, tout annonce la séparation du printemps: on commence à se
disperser; on part pour _Naples_. On reviendra un moment à la
semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année
prochaine, ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une
autre société: j'espère que je ne la verrai pas. Il y a quelque
chose de trop triste dans cette course sur des ruines.
«Les Romains sont comme les débris de leur ville: ils voient le
monde passer à leurs pieds; mais moi, qui ne veux ni ne puis
arrêter le monde, c'est auprès de vous que j'irai trouver quelque
chose qui ne passe point et qui me restera. Je me figure toutes ces
personnes que je viens de voir, rentrant dans les diverses contrées
de l'Europe, toutes ces jeunes _misses_, si fraîches, si blanches,
si roses, retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard,
dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramenée en
Italie, qui la reconnaîtra? Qui se souviendra de l'avoir vue danser
dans tels palais dont les maîtres ne seront plus? Saint-Pierre et
le Colisée, voilà tout ce qu'elle même reconnaîtra. Je griffonne
plus mal que jamais, car je suis extrêmement souffrant.
«J'attends d'heure en heure un courrier de Paris. Il devrait déjà
être arrivé, et on m'a déjà laissé trop longtemps sans
instructions. Vous savez que le duc de Laval ne m'apprit la mort de
Pie VII, que lorsque j'en avais déjà la nouvelle par M. de La
Tour-du-Pin. Je fus obligé de le gronder. Portalis n'aura pas à
venger sur moi mon prédécesseur, et il aura vu que mes courriers
vont vite.
«Il est certain que le pape sera au moins élu pour la semaine
sainte, s'il ne l'est beaucoup plus tôt. Cette époque coïncide avec
l'expiration du congé de La Ferronnays, et avec la demande de mon
congé pour Pâques. Mme de Chateaubriand est bien souffrante, et
parle déjà de me devancer. Le climat de Rome lui fait peur. Il est
vrai qu'on ne voit que des morts que l'on promène tout habillés
dans les rues: régulièrement, il en passe un sous nos fenêtres
quand nous nous mettons à table pour dîner.»