«Rome, 17 février 1829.
«Maintenant que tous mes premiers courriers sont partis, examinons
pour vous et pour moi ma nouvelle position.
«Le conclave, en supposant toutes les chances contraires, ne peut
pas durer plus de trois mois, et vraisemblablement il sera beaucoup
plus court. Trois mois à partir d'aujourd'hui nous porteraient au
12 mai. Je comptais partir après Pâques qui tombe cette année le 19
avril: ainsi tout calculé, l'événement ne changera rien à mes
mouvements, qui se trouvent renfermés dans la limite du conclave.
C'est là l'essentiel pour nous. Changera-t-il quelque chose à ma
destinée politique?
«Ma mission sans doute augmente aujourd'hui mon importance, mais ne
fournira-t-elle pas le prétexte de compléter le ministère, sans
savoir si cela me convient, et en me donnant un ministre
quelconque, sûr alors qu'on serait que je ne donnerais pas ma
démission pendant un conclave, et que mon devoir m'obligerait de
rester, en enrageant, à mon poste? Qu'y gagnerait-on pourtant? Ne
donnerais-je pas ma démission le lendemain de l'élection du pape;
et ayant peut-être rendu quelque service essentiel, en éloignant un
pape autrichien ou fanatique, n'aurais-je pas augmenté ma
considération publique? Mme de Chateaubriand est orageuse plus que
jamais. Je suis aujourd'hui dans des scènes pour des domestiques,
et cela au milieu de mes dépêches, de la mort du pape et des
agitations politiques de Paris!
«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans
l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et
de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des
flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une
poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une
porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient
place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les
idées que cette scène faisait naître?
«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin, et de lui lire toute la
première partie de cette lettre: il faut qu'il sache ce que je
pense, et je n'ai pas le temps de lui écrire en détail.
«Du Viviers arrive avec vos deux petites lettres du 7; grand merci.
Bertin m'écrit que _je suis ministre_, et Hyde de Neuville presque
la même chose. Le roi a lu le grand _Mémoire_, il a lu aussi ma
grande dépêche sur ma conversation avec le pape; il est _enchanté_.
Le courrier qui vous porte cette lettre porte au gouvernement une
longue dépêche qui m'a d'autant plus amusé à faire que je l'ai
faite avec la correspondance que M. de Laval eut avec moi, lors du
dernier conclave, et avec les fragments de mes _propres
instructions_. Elles sont d'une modération très-remarquable, et
comme je les ferais aujourd'hui. Je demande à Portalis si _je dois
suivre aujourd'hui l'esprit de ces instructions_? Jugez comme cela
sera _agréable_ au conseil, mais jugez aussi combien cela m'a
diverti.
«On vient de m'apporter le chat du pauvre pape; il est tout gris,
et fort doux comme son ancien maître.»