«Rome, jeudi 12 février 1829.
«Aujourd'hui je veux seulement vous répéter que, le conclave
devant, selon toutes les vraisemblances, finir son élection avant
Pâques, rien n'est changé dans mes mouvements, ni rien dans vos
projets. Je ne saurais prévoir les chances politiques nouvelles que
cet événement inattendu peut faire naître dans ma vie. Je les
examinerai avec vous dans une prochaine lettre.
«Je lis vos journaux, ils me font souvent de la peine. Je vois dans
le _Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon
ennemi déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se
donne trop de peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite
toutes les prospérités possibles; mais pourtant, s'il était vrai
qu'il voulût la guerre, il me trouverait tout prêt. On me semble
déraisonner sur tout, et sur l'_immortel_ Mahmoud, et sur
l'évacuation de la Morée.
Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la
Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre
honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en
France, mais on manque de tête et de bon sens: deux phrases nous
enivrent, on nous mène avec des mots; et ce qu'il y a de pis, c'est
que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et élever nos
ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au
roi, dans un discours[71], mon propre langage,--_sur l'accord des
libertés publiques et de la royauté_,--et qu'on m'en ait tant voulu
pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la
couronne étaient les plus grands partisans de la censure!
«Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; ce
spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans
ma vie; il clora ma carrière, et je rentrerai, avec une joie que je
ne puis dire, dans ma petite maison de la rue d'Enfer.
«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement
tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma
position nouvelle. Il faut complimenter le sacré collége, assister
aux funérailles de ce pauvre pape que je regrette et auquel je
m'étais attaché, précisément parce qu'on l'aimait peu, et d'autant
plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouvé un
ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti
formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me tomber sur la
tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des
représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse.
«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute. La
fouille réussit: j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme,
drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce
qui m'a attendri. À propos d'inscription, je vous ai dit que le
pauvre pape avait fait la sienne, la veille du jour où il est tombé
malade, prédisant qu'il allait bientôt mourir. Il a laissé un écrit
où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il
n'y a que ceux _qui ont beaucoup aimé_ qui aient de pareilles
vertus.
«La poste arrive, et n'apporte rien de vous. Ma cousine _Bonne_[72]
seulement me mande qu'elle vous a vu et que vous avez été
souffrante. Reprenez pour moi de la santé et de la vie.»