«Rome, jeudi 8 janvier 1829.
«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes
passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes
promenades solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma
journée. J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles
lisaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je
faisais aussi les mêmes promenades, et c'est le souvenir le plus
agréable qui me soit resté de Rome. Je vais une ou deux fois la
semaine à l'endroit où l'Anglaise[69] s'est noyée. Qui se souvient
aujourd'hui de cette pauvre jeune femme? ses compatriotes galopent
le long du fleuve sans penser à elle. Le Tibre, qui a vu bien
d'autres choses, ne s'en embarrasse pas du tout; d'ailleurs, ses
flots se sont renouvelés: ils sont tout aussi pâles et aussi
tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine
d'espérance, de beauté et de vie, mais ce ne sont plus les mêmes
flots. Quel abîme de néant que tout ce monde, et qui jamais
arrêtera cette fuite?
«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu: pardonnez à un
pauvre lièvre retenu et mouillé dans son gîte par la pluie. Il faut
que je vous raconte une petite historiette de mon dernier _mardi_.
Il y avait à l'ambassade une foule immense. J'étais le dos appuyé
contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et
qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de
visage, s'est approchée de moi, m'a regardé entre les deux yeux, et
m'a dit avec cet accent que vous savez: «Monsieur de Chateaubriand,
vous êtes bien malheureux!» Étonné de l'apostrophe et de cette
manière d'entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu'elle
voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je vous plains.»
En disant cela, elle a accroché le bras d'une autre Anglaise, s'est
perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste de la
soirée. Ne vous inquiétez pas: cette bizarre étrangère n'était ni
jeune ni jolie. Je lui sais gré, pourtant, de ces paroles
mystérieuses qui sont en intelligence avec ce que je vous écris et
ma position.
«Vos journaux continuent de rabâcher de moi. Je ne sais quelle
mouche les pique; je devais me croire oublié autant que je le
désire.
«J'écris par ce courrier à Thierry. Il est à Hyères, bien malade.
Pas un mot de réponse de M. de La Bouillerie.
«Le courrier d'aujourd'hui manque; cela va maintenant arriver
souvent, parce que les rivières et les torrents vont déborder.
Souvenez-vous de cela, pour ne pas vous creuser l'imagination, si
mes lettres retardent. Seulement, vous serez quinze jours sans en
recevoir, puis il vous en arrivera cinq et six à la fois. À
samedi.»