«Rome, le samedi 3 janvier 1829.
«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous
accorde santé et longue vie. Aimez-moi surtout, et ne m'oubliez
pas, quand je ne serai plus. J'ai bonne espérance, car vous vous
souvenez bien de M. de Montmorency et de Mme de Staël. Vous avez la
mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais avant-hier à Mme Salvage
que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de
meilleur que vous.
«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout
et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme
très-distingué et très-éclairé, et un prince plein de dignité et de
grâce. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'être
en relation avec un souverain pontife; cela complète ma carrière.
«Voulez-vous savoir comment je passe la journée et exactement ce
que je fais? Je me lève à six heures et demie; je déjeune à sept
heures et demie avec une tasse de chocolat, dans la chambre de Mme
de Chateaubriand; à huit heures, je reviens dans mon cabinet; je
vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a; les
détails pour les établissements français, et les pauvres français
sont assez grands. À midi, je m'habille; à une heure, je prends une
grande tasse de lait d'ânesse qui me fait un bien infini; ensuite
je vais me promener deux heures avec Hyacinthe dans la campagne
romaine. Quelquefois je fais une visite obligée, avant ou après la
promenade. À quatre heures, je rentre; je me rhabille pour la
soirée. Je dîne à cinq heures; à sept heures et demie je vais à une
soirée avec Mme de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes
chez moi. Entre dix et onze heures, je me couche, et toujours je
pense à vous. Les Romains sont déjà si accoutumés à ma vie
_méthodique_, que je leur sers d'_heures_ pour marquer le temps,
comme j'en servais à vos voisins de l'Abbaye. Voilà, n'est-il pas
vrai? un bien ennuyeux ambassadeur, et bien différent de M. le duc
de Laval! Jamais on n'a tant vu d'étrangers à Rome que cette année.
Mardi dernier, le monde entier était dans mon salon.
«Comment! le courrier arrive et m'apporte une lettre de vous du 20
décembre, du lendemain du départ de M. de Mesnard! j'en crois à
peine mes yeux; vous voulez donc me tourner la tête? Vous avez vu
Bertin, tant pis pour vous; il vous noircira bientôt l'imagination.
Cousin ne veut pas que j'abdique, mais je ne règne pas; ainsi je
n'ai rien à déposer. Aujourd'hui même, 3 janvier, le courrier
extraordinaire a dû vous porter les _pouvoirs_ pour retirer
_Moïse_. Le sacrifice est fait, mais je ne le pardonnerai jamais
aux bons _amis_.
«J'espère que vous avez maintenant le manuscrit bien serré avec les
autres. Je vous ai fait le récit du grand _ricevimento_. Soyez sans
_peur_ comme vous êtes sans reproche.»