«Rome, 1er janvier 1829.
«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous,
lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger
à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le
contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable.
Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque
je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous
attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que
dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur
démesurée.
«Je reçois ce matin tous les Français. Mme Salvage dîne pour la
première fois à l'ambassade. J'aime cette femme, parce qu'elle me
parle de vous. J'ai pris aussi en amitié Visconti, parce qu'il me
demande toujours quand vous arrivez. Il a découvert un endroit
excellent pour faire une fouille; nous allons la commencer. Si je
trouve quelque chose, je le partagerai avec vous. Voilà le premier
plaisir que j'aurai à Rome. Je me fais une espèce de fête
d'assister au premier coup de bêche. Si j'allais voir sortir
quelque chef-d'oeuvre de la terre; c'est là, par exemple, un genre
d'intérêt que peuvent seules offrir l'Italie et la Grèce.
«Je vous ai écrit deux fois de retirer _Moïse_. Conservez le
manuscrit; c'est le seul que j'aie avec les dernières corrections.
J'ai encore le coeur bien gros de cette affaire. On sacrifie
difficilement les dernières illusions de la vie; cela m'apprend de
plus en plus à me détacher de tout, excepté de vous. Je vous quitte
pour m'habiller. Vous devez penser au supplice de cette existence
pour moi. Bonne année! Elle sera bonne, puisque dans quelques mois
je serai avec vous.»