«Rome, mardi ce 30 décembre 1828.
«Eh bien, ce pauvre _Moïse_! Le courrier extraordinaire, parti
samedi 27, vous porte l'_ordre_ de le retirer. C'était la dernière
fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin
je désirais vivement le voir réussir ou tomber. Mon sacrifice est
d'autant plus grand, que je n'ai plus guère de joies, et que mes
_amis_, qui ont exigé ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour
que j'arrive au ministère, et _je ne veux point être ministre_. De
sorte que je renonce à la _couronne de Sophocle_ pour une couronne
de Périclès que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me
l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais être aimé de vous,
n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai dû céder à mes _amis_;
ils ont associé leur vie à la mienne. S'ils n'obtenaient pas les
places qu'ils désirent, et que _Moïse_ fût joué, succès ou non, ils
me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'étaient attachés à
ma destinée; ils me rendraient responsables de leurs propres
mécomptes. Je me résigne donc. Ce n'est pas la première fois qu'en
voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de
prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demandé que
de m'immoler aux intérêts des autres, on m'a trouvé toujours prêt.
«Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces
messieurs seront montés où ils veulent monter, quand ma retraite à
l'Infirmerie annoncera que réellement je ne veux rien être, alors
ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute.
Mais d'abord il faut vivre, et c'est là une grande difficulté pour
moi. Ensuite les événements, les accidents, que sais-je,
permettront-ils de nous occuper de _Moïse_? Nous-mêmes nous en
soucierons-nous? Nos idées n'auront-elles point changé? Je pourrais
encore dire de moi aujourd'hui:
Quelquefois un peu de verdure
Rit sur la glace de nos champs;
Elle console la nature,
Mais elle sèche en peu de temps.
«Mais il n'y aura pas même bientôt un peu de verdure sur ma glace,
et rien ne me consolera que vous. Laissons ce triste sujet.
«Je crois vous avoir dit que j'avais envoyé par le dernier
courrier, à M. de La Ferronnays, mon gros Mémoire sur les affaires
de l'Orient. Il ne me manquait plus, pour achever de me dégoûter de
la politique, que de voir le triomphe de la peste, de l'esclavage
et de la barbarie _disciplinés_, et des esprits assez bornés pour
applaudir à ce triomphe, pour n'en pas découvrir les conséquences,
même prochaines, sur les libertés des peuples et sur la
civilisation!
«Sept heures du soir.
«Je reçois vos lettres du 9 et du 11; elles sont pleines de
cajoleries. Ne vous donnez pas tant de peine pour me séduire: vous
êtes sûre de votre succès. Suspendez donc simplement _Moïse_; j'y
consens. Quant au _ministère_, vous voyez que ma lettre entre
parfaitement dans vos idées. Tant que M. de La Ferronnays est en
_nom_, rien n'est changé dans ma position par un _intérim_. Je ne
ferai donc absolument rien, j'attendrai. Je serai tout comme
j'étais, lorsque M. de Rayneval avait l'_intérim_.
«J'ai dans l'espace de quelques mois consolidé les affaires de
Rome. Je crois que Sa Sainteté est contente de moi; je pense que
les arts n'en sont pas mécontents. Ce court voyage a quelque
gravité, je ne veux pas la lui faire perdre par de la précipitation
et de l'impatience. J'ai mis quelque coquetterie à faire de mon
mieux sur un petit théâtre. Je n'ai paru rien dédaigner, pas même
les bals. Maintenant j'irai, quand il en sera temps, vous retrouver
avec des transports de joie. Avant tout, mon repos à présent.
«Quant à ce ministère des arts dont votre imagination s'amuse, nous
n'en sommes pas encore à un ministère. Attendons. Et ne croyez pas
surtout que je me croie _Sophocle et Périclès_. Je suis trop vieux
pour être si fat. À vous, à vous.»