«Ce mardi 16 décembre 1828.
«Je reçois votre petite lettre du 29 novembre, et votre plus longue
lettre du 1er décembre. Que je vous remercie! Vous êtes pourtant un
peu trop fière: vous me vantez votre sacrifice; vous me dites que
vous avez _en horreur d'écrire_. Et moi donc? et pourtant
m'écrivez-vous, comme je vous écris, _trois fois par semaine_? La
vérité est que vous avez métamorphosé ma nature, et que je ne me
reconnais plus.
«J'écris par ce même courrier à Hérard de vous compter les 15,000
francs; prenez-les chez vous, et faites entrer le successeur de ce
pauvre Taylor dans nos intérêts. Je suppose que nous serons
retardés d'un mois, et qu'au lieu de courir l'aventure à la fin de
février, cela nous mènera à la fin de mars. Vous savez que c'est
toujours dans la semaine sainte que mes grandes catastrophes
m'arrivent.
«Vous dites que mes projets de retraite forment un grand contraste
avec les voeux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces
voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je
veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années.
Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de
mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place
un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté,
mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons
l'époque de ma retraite. Je vous écris au sortir d'un accès de
fièvre qui m'a duré toute la nuit; ce n'est rien, mais je suis bien
las, et ma tête est bien douloureuse. Je ne me sens plus absolument
qu'une fantaisie, qui est peut-être un radotage de mon âge, c'est
de voir _Moïse_ sifflé ou triomphant.
«Je lis dans _le Globe_ les lettres de M. Lenormant; elles me font
un grand plaisir. Je vous en veux pourtant d'avoir remplacé, par
une page de sa prose, une page de la vôtre. Cousin me plaît
toujours par un certain abandon de style. Quant à sa philosophie,
elle ne me fait rien du tout. Il y a ici un père Ventura, qui vient
de me dédier un ouvrage latin, homme violent et de principes
absolus, mais c'est bien une autre tête métaphysique que celle de
Cousin. J'ai écrit deux fois à M. de Barante.
«Je suis découragé, quand je songe qu'il faut attendre un mois pour
avoir réponse à une lettre. Mille choses seront arrivées quand
cette lettre vous parviendra. Vous-même, vous ne serez plus dans le
mouvement de celle que vous m'avez écrite, et à laquelle je réponds
aujourd'hui. Je vous ai mandé ce que je voulais faire au printemps,
aller vous chercher. Si M. Lenormant va en Grèce, ce ne peut être à
présent qu'au mois de mars ou d'avril. Nous nous entendrons pour
faire ce que vous préférerez. J'attends mille choses de vous par M.
de Mesnard; je ne suppose pas qu'il revienne avant le 10 janvier.»