LE MÊME.

«Rome, 5 novembre 1828.

«Nous avons eu hier, au dire des secrétaires, une _très_-belle

journée. Pas un membre du corps diplomatique n'a manqué à la

Saint-Charles, ce qui ne s'était jamais vu; le pape y est venu et

j'avais fait venir _Davidde_ pour le chant, de sorte que l'église

était pleine.

«Le soir nous avons eu un petit _ricevimento_, censé tout français,

parce que je n'ai encore rien, mais où sont venues toutes les

grandes dames romaines, russes et anglaises, les cardinaux et le

prince royal de Prusse. J'ai tâché de n'oublier aucun artiste tant

français qu'étranger. J'ai voulu qu'on priât le _commerce_, ce que

mes prédécesseurs n'avaient jamais fait: aussi paraissaient-ils

tous contents. On a fait de la musique. J'avais Davidde et Mme

Boccabadati, c'est-à-dire ce qu'il y avait de mieux: car je m'étais

souvenu de ce que vous m'aviez dit des mauvais concerts. Mme Merlin

a chanté--elle est partie ce matin pour la France.--Enfin je crois

que le début a été bien. J'espère que ce début sera la fin: vous

n'étiez pas là.

«Que fais-je ici? Je puis sans doute arriver à cette vie de

représentation comme un autre, mais est-ce là ma vraie vie? N'ai-je

rien de mieux à faire dans ce monde? N'est-ce pas pitié, si j'ai

quelque chose, qu'il ne soit pas mis plus à profit pour mon pays,

ou plutôt, le temps ne me donne-t-il pas ma retraite? Je ne suis

plus qu'un de ses vieux pensionnaires qui cessera bientôt d'être à

charge à son trésor.

«Voilà le récit de ma première fête. J'ai tâché d'être poli, mais

j'avais une tristesse profonde dans l'âme, et je crains bien qu'on

ne l'ait vue.

«Mme Merlin est une belle femme qui mène avec elle une fille de

seize à dix-sept ans, très-timide et très-jolie. Je n'ai vu ces

dames que deux fois: une fois à l'ambassade d'Autriche où Mme

Merlin a refusé de chanter, et hier chez moi où elle a eu la bonne

grâce de chanter pour le roi. L'ambassadrice d'Autriche est

agréable et chante aussi: elle ressemble à la pauvre Mme de Mouchy,

aussi ne puis-je la regarder sans une vraie peine.

«Tenerani était chez moi. Je me suis mis dans un coin avec lui pour

parler de vous. La princesse Doria était malade et Mme

_Dodwell_[64] absente. Ces détails m'ennuient plus à vous donner

qu'ils ne vous ennuieront à les lire. Mais si je les avais

supprimés, vous auriez appris tôt ou tard qu'il y avait eu une

Saint-Charles, et vous auriez cru à des mystères. Mon secret sera

toujours le vôtre désormais.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 80 / 214 题