«Rome, samedi 8 novembre 1828.
«Toutes les fois qu'il m'arrive un courrier extraordinaire, je me
désole. Un courrier donc m'a apporté cette nuit une dépêche de M.
de La Ferronnays qui m'annonce la reprise de son portefeuille.
Cette dépêche est du 30 du mois dernier. Ainsi, si vous m'aviez
écrit, je saurais aujourd'hui ce que vous pensiez il y a huit
jours. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna que je
savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me
semblait dans la chute de cette place, et que le Grand Turc ne
songerait à la paix, que quand les Russes auraient fait ce qu'ils
n'avaient pas fait dans leurs guerres précédentes.
«Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers
temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la
Grèce, et tomber en admiration devant des barbares qui répandent,
sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de
l'Europe, l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes nous
autres Français: un peu de mécontentement personnel nous fait
oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les
Turcs battus me feront peut-être quelque pitié; les Turcs
vainqueurs me feraient horreur.
«Voilà mon ami resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination
de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais
enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus qu'à rentrer
pour jamais dans ma solitude, et à quitter la carrière politique.
J'ai soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations
nouvelles sont élevées; elles trouveront établies les libertés
publiques pour lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent
donc et qu'elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille
mourir en paix auprès de vous! Je suis allé avant hier me promener
à la villa Panfili: quelle admirable solitude!
«Une heure.
«Voilà enfin une lettre de vous par le courrier ordinaire, elle est
du 25 octobre. Elle m'annonce que vous avez reçu mon petit mot
d'Ancône, et ma première lettre de Rome. Vous aurez été depuis ce
temps accablée de mes _trois lettres par semaine_, et j'espère que
vous en êtes au vif repentir.
«Je suis pour laisser faire Taylor. L'occasion est admirable et ne
se représentera plus. Si nous _tombons_, je n'y suis pour rien:
comme lord Byron absent, je me lave les mains de ma pièce; si nous
réussissons, un succès de plus ne gâte rien. Attendre le silence
politique? Quand l'aurons-nous? Les événements s'enchaînent et nous
entraînent avec eux. Arrangez donc cela. Envoyez chercher Taylor,
s'il n'a pas paru. L'argent se prendra chez M. Hérard, mon
banquier.
«Nous savons les nouvelles de la pauvre Soeur. Mme de Chateaubriand
est bien inquiète et bien malheureuse. Outre l'attachement qu'elle
a pour la Soeur, elle craint que sa mort ne désorganise et ne fasse
tomber l'Infirmerie.
«Envoyez maintenant vos lettres aux affaires étrangères. J'ai monté
la correspondance. M. Denoys se charge de tout, et j'aurai à
présent un courrier extraordinaire toutes les semaines. Au lieu
d'attendre vos lettres douze à treize jours, elles me parviendront
le huitième.
«Vous me dites de parler de vous à telle et telle personne: j'en
parle à tout le monde, encore hier au soir à _Visconti_. Je vous
annonce pour Pâques et _on est ravi_. Viendrez-vous, ou irai-je?
J'aime mieux aller.
«J'ai donné l'ordre à M. Hérard, banquier, rue Saint-Honoré, 372,
de compter la somme de 15.000 fr. à M. Taylor, s'il venait la lui
demander de ma part ou de la vôtre. J'ai donné votre nom et votre
adresse.»