LA MÊME.

«Lausanne, 20 mai 1826.

«En sortant d'une maladie violente, je m'empresse, Madame, de vous

remercier mille fois de toutes vos bontés. Vous avez fait le

bonheur d'une famille entière et des plus honnêtes gens du monde,

en obtenant une pension pour ma pauvre protégée, Mme Jonquère.

C'est une sainte et qui priera Dieu pour vous. Voulez-vous bien,

Madame, être mon interprète auprès de M. le duc de Doudeauville, et

lui faire agréer l'expression de ma reconnaissance?

«C'est encore vous qui avez eu la complaisance de me choisir un

chapeau; il faut que M. de Chateaubriand compte bien sur votre

bonté pour vous avoir laissé cet ennui. Pour mettre le comble à

toutes vos bonnes oeuvres, Mlle D'Acosta m'écrit que vous avez porté

des trésors à l'Infirmerie; pour cette dernière, c'est Dieu qui

vous récompensera, mais je n'en bénis pas moins une charité dans

laquelle je trouve si bien mon compte.

«Agréez de nouveau, Madame, l'expression de tous les sentiments que

je vous ai voués et dont j'ai l'honneur de vous offrir l'assurance.

«LA VTESSE DE CHATEAUBRIAND.

«_P. S._ Avez-vous donc renoncé tout à fait au voyage de Lausanne?

C'est nous priver d'un grand plaisir, ainsi que beaucoup d'amis que

vous avez laissés dans ce pays.»

Mme de Chateaubriand revint à Paris dans le courant de ce même été; la

situation du ministère était toujours la même: entraîné par

l'exagération de son propre parti, il inquiétait et irritait l'opinion

par la présentation des projets de lois les plus en opposition avec

l'esprit public. Le nouveau projet _sur la police de la presse_ fut le

signal d'un redoublement d'attaques contre le gouvernement; c'est cette

loi que l'ironie publique avait qualifiée de _loi d'amour_ et que M. de

Chateaubriand appelait une _loi vandale_.

Mme de Chateaubriand, voulant donner à une fête de son Infirmerie un

éclat qui servît de stimulant aux souscriptions, eut encore recours à

l'obligeance de celle dont on ne pouvait lasser la bonté.

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Ce jeudi 15 mars 1827.

«Comme M. de Chateaubriand aimerait mieux voler que demander, je

crains, Madame, qu'il ne s'acquitte mal de la commission dont je

l'ai chargé auprès de vous. Il est question de faire une bonne

oeuvre, vous y êtes toujours disposée; ensuite de me rendre un

service, et je suis accoutumée à vos bontés. Voici donc de quoi il

s'agit: nous voudrions avoir, à défaut d'un bon prédicateur, un peu

de bonne musique pour notre fête du 27. On dit des merveilles de

celle de Choron, et il paraît que votre recommandation est

toute-puissante auprès de lui. Veuillez donc être assez bonne pour

lui demander ce jour-là ses _bambins_--mais en petit nombre, car je

me rappelle un jour qu'ils sont venus à l'Infirmerie une véritable

armée.--S'il accepte, comme je n'en doute pas, il faudrait que je

pusse causer de suite avec lui, et qu'il vînt chez moi, parce que

je ne puis sortir.

«Il est nécessaire que nous convenions des morceaux qu'il devra

chanter, qu'il a déjà fait chanter mille fois et dont j'ai du reste

la musique, que je pourrai lui donner.

«Mille pardons de tant d'importunités; mais voilà comme sont les

_dames à bonnes oeuvres_: je ne connais rien de plus tracassier, de

plus ennuyeux, de plus entêté et de plus inutile.

«D'avance recevez, Madame, tous mes remercîments sincères et

l'expression de mes bien tendres sentiments.

«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

L'année 1827, signalée par une irritation toujours croissante contre le

ministère, y vit mettre le comble, par la mesure aussi maladroite

qu'impopulaire de la dissolution de la garde nationale.

Le dévouement du duc de Doudeauville à la politique de M. de Villèle

était absolu, et ce sentiment entraînait loin de sa modération

accoutumée cet homme de bien, si doux et si mesuré à l'ordinaire dans

son langage, lorsqu'il écrivait à Mme Récamier, le 17 mars 1826: «Quant

à votre ami, il s'est fait gazetier, et gazetier bien violent; aussi

s'est-il nui dans tous les partis.» Mais cet enivrement ne devait pas

durer. Dès le mois de mars 1827, lors du scandale qui se produisit aux

obsèques de son cousin, le duc de Larochefoucauld-Liancourt, M. de

Doudeauville avait commencé à se séparer de M. de Villèle.

Trop honnête homme pour rester dans le cabinet après l'adoption d'une

mesure qu'il avait vainement combattue devant le roi, le duc de

Doudeauville donna sa démission le 30 mai, le lendemain de ce

licenciement, dont l'effet fut si fâcheux.

Les fautes du ministère et l'opposition de M. de Chateaubriand devaient

enfin porter leur fruit, et le 5 janvier 1826, le ministère de M. de

Martignac remplaçait l'administration de M. de Villèle.

Il fallait faire une place à l'homme dont le redoutable talent avait

amené ce résultat. L'entrée de M. de Chateaubriand au ministère n'étant

pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter et

celui où ses goûts, sa renommée, les services éminents rendus par lui à

la religion, l'appelaient naturellement à défaut d'un ministère: c'était

l'ambassade de France à Rome. Mais cet arrangement enlevait au duc de

Laval une résidence qui lui était très-agréable, où il avait

parfaitement réussi, et cette fois encore Mme Récamier se trouva placée

entre les intérêts opposés et les prétentions rivales de deux de ses

amis.

Il ne manqua pas de gens empressés à aigrir ce conflit; mais, comme à

l'ordinaire, Mme Récamier parvint, par son influence, à apaiser les

amours-propres. Le duc de Laval instruit des nouvelles combinaisons qui

menaçaient de l'envoyer de Rome à Vienne, tout en regrettant vivement un

séjour qui lui plaisait et où son succès n'était pas douteux, finit par

acquiescer aux nécessités de la politique. Il écrivait à Mme Récamier le

27 janvier 1828:

«Un mot, un seul mot, chère toujours chère, en réplique à votre

petite lettre du 3, retardée dans son voyage; mais elle est si

complétement aimable envers notre amitié, si remplie de citations

intéressantes que je ne puis laisser languir ma réponse. Certes, le

langage que vous faites tenir à votre ami, les propres termes que

vous citez, sont bien différents de ce que le public lui attribue,

et des sentiments et des desseins qu'on lui suppose avec tant

d'assurance et d'opiniâtreté.

«Malgré les apparences, c'est vous qui devez avoir raison; c'est

vous qui connaissez plus profondément qu'aucune autre le fond de

cette pensée, et pénétrez jusque dans les replis les plus secrets

de cet esprit.»

Au milieu de ces difficultés, Mme Récamier fut frappée par un grand

chagrin: elle perdit son père. Le duc de Laval, témoin depuis tant

d'années de sa piété filiale, lui écrivait à cette occasion:

«Rome, 5 avril 1828.

«M. de Givré m'apprend à l'instant cette bien triste nouvelle qui a

dû porter dans votre coeur filial une douleur profonde. Je romps le

silence qui convenait, j'espère, plus à votre habitude qu'à votre

amitié, pour vous offrir le bien sincère témoignage de mon intérêt.

Soyez sûre, et le doute ne vous est pas permis, soyez certaine

qu'il ne peut pas vous arriver un malheur qui ne soit aussi un

malheur pour moi. Que vous ne répondiez pas à cette expression

amicale, comme vous n'avez pas répondu l'année dernière à ma lettre

d'Albano, n'importe: c'est toujours vous; c'est toujours une amie

de vingt-cinq ans, une personne pleine d'un charme dont j'ai senti

la puissance et goûté les intimes sentiments pendant la meilleure

partie de ma vie.

«Ma pauvre tante de Suresnes[52] me donne quelquefois de vos

nouvelles. Elle vous aime par un lien qui ne peut se rompre.

Hortense[53] aussi, avec laquelle vous aviez si peu d'affinités,

vous adore. C'est votre talisman que cette manière d'attirer si

puissamment et involontairement à vous.

«Mes amitiés à M. Ballanche, à Mme Amélie, à son mari et quelques

autres que, dans votre cabinet bleu, j'ai entendus si souvent

prononcer mon nom sans peine. Adieu, et tout à vous de coeur.

«ADRIEN.

«Je donnerais bien quelque chose pour connaître votre opinion sur

les personnes et les choses du temps. Les confidences vous

arrivent.»

M. de Chateaubriand, nommé à l'ambassade de Rome, adressa au comte de La

Ferronnays, ministre des affaires étrangères, la lettre suivante:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 60 / 214 题