M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

«Lundi 26 mai 1828.

«Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de Laval

éprouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'une autre part

qu'il avait manifesté les mêmes regrets à ses parents et à ses

amis.

«Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destinée d'un

homme, et à plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de

Laval, n'a jamais eu que de bons procédés envers moi. Le roi n'a

pas de meilleur, de plus fidèle et de plus noble serviteur que son

ambassadeur actuel auprès du saint-siége.

«Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus à

l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission dont

il plairait à S. M. de m'honorer, que dans le cas où le duc de

Laval croirait devoir lever lui-même mes scrupules. Jamais je

n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui doit trancher

la question.

«Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces petits intérêts

personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires

générales. Vous savez que je ne demande rien que d'être passif dans

tous ces arrangements. Je n'ai d'autre désir que d'entretenir entre

nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au gouvernement du roi

le peu de force que l'opinion publique veut bien attacher à mon

nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais

que je sois arrêté par un sentiment de délicatesse. J'aime beaucoup

les libertés nouvelles de la France, mais je ne veux point les

séparer du vieil honneur français.

«Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que

vous n'ayez à porter au roi que l'accord, la soumission et la

respectueuse reconnaissance de toutes les parties intéressées.

«Mille compliments et dévouements, etc.»

Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux concurrents par des

procédés honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et M. de

Chateaubriand pour Rome.

Pendant la durée de son absence, c'est-à-dire pendant dix-huit mois, du

14 septembre 1828 au 27 mai 1829, on comprend que tout l'intérêt se

concentra pour Mme Récamier dans la correspondance de son illustre ami.

Nous croyons donc devoir donner presque sans interruption la suite de

ces lettres, et nous nous bornerons à éclaircir par des notes tout ce

qui, dans cet échange quotidien de pensées qui continuait à lier l'ami

absent à l'Abbaye-au-Bois, aurait besoin de quelques explications.

Quelque temps avant le départ de l'illustre ambassadeur auprès du

saint-siége, un génie d'un autre ordre, mais, lui aussi, une des gloires

de la France, un conquérant dans le domaine des sciences historiques,

Champollion, s'embarquait à Toulon, le 31 juillet, à la tête d'une

nouvelle expédition scientifique, et allait demander leur secret aux

monuments de l'Égypte; cette fois, il interrogeait le Sphinx à coup sur.

M. Lenormant, l'élève et l'admirateur de Champollion, aujourd'hui son

successeur dans la chaire du Collége de France, obtint de

l'administration des beaux-arts un congé et l'autorisation de se joindre

à l'expédition. Il sera plusieurs fois question de ce voyage dans les

lettres de M. de Chateaubriand.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 61 / 214 题