«Ce dimanche... 1827.
«Vous êtes triste et affligée, j'en suis sure, Madame, de la mort
de M. de Staël. Je le conçois, et, moi aussi, je suis loin d'y être
indifférente. Je l'ai tant vu! il était du même mois et de la même
année que ma fille, il était aimé de celui qui n'est plus. Et puis,
tant de choses à redouter dans cette mort! Ah! c'est là un malheur
inouï, que de craindre pour le salut de ceux qui nous sont chers!
Je vous le dirai franchement, Madame, vous ne sauriez croire à quel
point je m'intéresse à vous pour cette vie, mais bien plus encore
pour cette éternité. Ce mot dit tout. Vous êtes si bonne pour moi,
il vous aimait tant, et vous l'aimiez aussi. Que de titres qui vont
droit à la place où était mon coeur, ce coeur si déchiré, qui ne
respirait que pour lui! Je ne sais si j'en ai encore! Je le crois
cependant, quand je pense à vous.»
Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Chateaubriand, voulant
s'associer à la douleur de Mme Récamier, composa pour elle une prière
qu'on nous saura quelque gré d'insérer ici. Le titre est au pluriel dans
l'original, ce qui laisse supposer le projet d'autres compositions
analogues; mais nous croyons être sûr que cette pièce a été la seule de
ce genre que M. de Chateaubriand ait écrite.
PRIÈRES CHRÉTIENNES POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE POUR LA PERTE
D'UNE PERSONNE QUI NOUS ÉTAIT CHÈRE.
«J'ai senti que mon âme s'ennuyait de ma vie, parce qu'il s'y est
formé un grand vide, et que la créature qui remplissait mes jours a
passé.
«Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlevé _celui_ ou _celle_ qui
m'était si chère?
«Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a point connu les
brisements du coeur et les défaillances de l'âme. Que vous ai-je
fait, ô Seigneur! pour me traiter ainsi? Notre amitié, nos
entretiens, l'échange mutuel de nos coeurs, n'étaient-ils pas pleins
d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur
un vermisseau? Ô mon Dieu! pardonnez à ma douleur insensée! Je sens
que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas
oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse; ne portais-je
pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au créateur? Votre
colère s'est animée en me voyant épris d'une poussière périssable;
vous avez vu que j'avais embarqué mon coeur sur les flots, que les
flots, en s'écoulant, le déposeraient au fond de l'abîme.
«Être éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout
s'écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez
qu'on s'attache à vous; vous seul comblez les insatiables désirs de
l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus
d'inquiétudes, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet
amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une espérance
infinie. En vous contemplant, ô beauté divine! on sent avec
transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur vos
traits divins.
«Mais, ô miracle de bonté! je retrouverai dans votre sein l'ami
vertueux que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous et en
vous, et mon âme entière; en se donnant, se retrouvera unie à celle
de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre
éternité.»
Mme de Chateaubriand, dont la santé toujours délicate avait été fort
ébranlée par le trouble apporté dans l'existence de son mari, était
partie pour le midi de la France; elle écrivait de là à Mme Récamier
pour lui recommander sa _chère infirmerie_, la fondation de son habile
et active charité.
Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«La Seyne près Toulon (Var), ce 2 mars 1826.
«Je ne veux pas laisser partir le courrier, Madame, sans vous
parler de mes regrets et de ma reconnaissance. M. de Chateaubriand
me mande que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments
charitables pour l'Infirmerie; je vous la recommande. Madame, c'est
une enfant pour laquelle j'ai un grand faible, et que je me trouve
heureuse de savoir entre vos mains. La pauvre soeur Reine se trouve
aussi moins malheureuse de l'assurance qu'elle n'aurait affaire
qu'à vous et à Mlle D'Acosta; je doute qu'elle eût supporté la
présence d'une autre personne.
«Recevez, Madame, de nouveau tous mes sincères remercîments et
l'expression de tous les sentiments dont je vous prie de vouloir
bien agréer l'assurance,
«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»