«Madame,
«J'ai vu, il y a peu de jours, un bon et honnête vieillard qui
s'afflige profondément de votre oubli. Il n'y a point de caractères
et d'âges différents qui puissent échapper à cette peine-là. Il est
si honorable et si doux d'avoir avec vous quelques rapports, que le
sentiment de son chagrin est bien naturel. Vous comprenez, Madame,
que je parle de M. Desbordes. Du reste, _Marcelline_, comme dit le
respectable oncle, a enfin touché sa pension. Ses amis ont triomphé
de ses scrupules. Elle viendra elle-même vous remercier au
printemps prochain.
«Il n'y a pas jusqu'à ce petit village d'Aulnay, que vous avez si
brusquement et si complétement abandonné, qui n'ait gardé de vous
plus d'un souvenir.
«Je connais là un vieux laboureur qui est vêtu et nourri par vos
soins. Il parle de vous avec reconnaissance. Avant que vous
n'eussiez intéressé à son sort M. le vicaire de Sceaux, une
oisiveté complète et peut-être aussi quelques mauvais traitements
de ses enfants avaient fait croire à ce pauvre vieux homme qu'il ne
vivait plus: c'est à la lettre, il se croyait mort. S'il avait pu
se rendre compte de ses idées, il se serait cru dans une existence
intermédiaire, dans une sorte de purgatoire. S'il racontait un
fait, il disait toujours: «De mon vivant. Oh oui! de mon vivant, le
soleil était plus chaud, il y avait plus de fruits.» Cette bizarre
persuasion n'est-elle pas touchante?
«Maintenant il s'exprime comme un autre; mais je suis sûr que si on
lui parlait des anges, il croirait en connaître un.
«Agréez, Madame, l'hommage de mes sentiments inviolables.
«H. DE LATOUCHE.»
Cependant M. Lenormant avait été nommé inspecteur des beaux-arts dans
l'administration placée sous les ordres de M. le vicomte de La
Rochefoucauld, et Mme Récamier vit s'accomplir, le 1er février 1826,
dans l'église de l'Abbaye-au-Bois, le mariage qui devait mettre le
comble à ses voeux, en assurant le bonheur de sa fille adoptive.
Quelques jours auparavant, le 11 janvier, M. Mathieu de Montmorency en
recevant le titre de gouverneur de Mgr le duc de Bordeaux, s'était senti
récompensé du dévouement et des vertus de toute sa vie. L'opinion
publique applaudit à ce choix; M. de Montmorency était profondément
reconnaissant et flatté de cette marque insigne de confiance, et, sans
s'effrayer de la responsabilité qui semblait devoir peser sur lui, il se
préoccupait beaucoup de ses nouveaux devoirs. Il exprima noblement cette
pensée dans son discours de réception à l'Académie française. Ce fut le
comte Daru qui lui répondit au nom de la compagnie, et M. de
Chateaubriand lut dans cette séance la première partie du Discours
servant d'introduction à l'Histoire de France. La curiosité publique,
toujours vivement excitée par ces séances, se montra pour celle-ci plus
empressée encore que de coutume; il est vrai que c'était la première
fois, depuis sa sortie du ministère, que M. de Chateaubriand paraissait
en public, et il avait voulu le faire pour donner plus d'intérêt à la
séance et, en quelque sorte, pour orner le triomphe de celui dont il
avait été le rival.
On le voit, s'il y eut un moment où les amis de M. de Montmorency eurent
le droit de se dire satisfaits de la position qui lui était faite et des
hommages rendus à son caractère, c'était bien celui-là. Sa santé
semblait parfaite; cependant il éprouva quelques légers malaises au
commencement de la semaine sainte, mais il ne voulut pas qu'on y
attachât d'importance, et ne se rendit pas moins, le vendredi saint, 24
mars, aux offices de Saint-Thomas-d'Aquin, sa paroisse.
Tandis qu'il était prosterné au pied du tombeau de son divin Sauveur, on
vit tout à coup son noble front se baisser un peu plus profondément,
comme dans un redoublement de ferveur; on craignit d'abord de troubler
son pieux recueillement, mais bientôt on s'aperçut qu'il avait cessé de
vivre. Avertie presqu'aussitôt de ce douloureux événement, Mme Récamier
accourut auprès du corps inanimé de ce saint ami, et ses larmes
s'unirent à celles de sa mère et de sa veuve.
Le lendemain, elle recevait de la duchesse de Broglie ces lignes si bien
en harmonie avec sa douleur:
LA DUCHESSE DE BROGLIE À Mme RÉCAMIER.
«Samedi saint, 1826.
«Ah! mon Dieu, mon Dieu! chère amie, quel événement! Combien je
vous plains! je pense à vous avec déchirement. Tout le passé s'est
représenté à moi, j'ai cru voir la douleur de ma pauvre mère[48],
et je pense à la vôtre, chère amie, qui doit être affreuse.
«Mais quelle belle mort! Ainsi lui-même l'aurait choisie, le lieu,
le jour, l'heure. La main de Dieu, de ce Dieu sauveur dont il
célébrait le sacrifice, est là! Il est à présent avec lui! Chère
amie, faites-moi donner de vos nouvelles, dites-moi quand je
pourrai vous voir: j'ai besoin de pleurer avec vous, pour vous. Je
vous serre contre mon coeur, en vous recommandant à ce Dieu qui a
rappelé à lui notre pauvre ami.»
Quelques jours plus tard lui parvenait cette lettre du parent qui, comme
Mme Récamier elle-même, se voyait ravir, par cette mort, son meilleur
ami et son guide.
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Palo, à 24 milles de Rome, ce 9 avril 1826.
«Je reçois dans la solitude, où ma douleur s'est réfugiée, votre
lettre si pénétrante de la même douleur. Je vous remercie, chère
amie, de m'avoir adressé vos peines, de m'avoir envoyé vos larmes,
et si votre coeur est navré, est déchiré, a besoin de rencontrer des
malheureux comme vous, pour la même cause que vous, vous avez
raison de penser à moi.
«Vous connaissiez toutes les vertus de sa vie, comme vous
connaissez toutes les faiblesses de la mienne, et vous aviez la
confiance, le secret de cette amitié que j'ai portée dans mon coeur,
depuis ses premiers battements jusqu'au dernier jour de la vie de
notre ami.
«Y eut-il jamais un sentiment plus fraternel, plus sympathique,
plus inaltérable? Je le dis à vous, chère amie, je l'avoue sans
fausse modestie: je n'ai eu quelque mérite, quelque honneur dans ma
vie que dans les actions qui m'ont été communes avec mon angélique
ami.
«Je relis encore votre lettre pleine de charme et de douleur, vous
sentez toute l'étendue de votre perte. Vous et moi, nous en
sentirons tous les jours une nouvelle, une plus vive, une plus
désolante amertume.
«Je le pense bien sincèrement: depuis cinq à six jours que j'ai
reçu cette fatale nouvelle, mon coeur se déchire, ouvre ses
anciennes plaies; c'est un état bien digne de pitié. Eh bien! je
suis convaincu que la réflexion, l'habitude de la douleur, mais la
nécessité de la couvrir de l'indifférence du temps et de la
distraction, nous rendent encore plus malheureux.
«Lui seul est heureux: il l'est, sans doute; il voit du ciel nos
pleurs, nos désolations, nos hommages; il sera notre protecteur
là-haut, comme il était notre ami, notre appui sur la terre.
«Nous nous reverrons probablement cet été pour quelques mois. C'est
le plus grand effort, le plus grand sacrifice que je puisse faire à
ce qui _me reste_ de famille, que de retourner à Paris. Je me sens
à cet égard la plus invincible répugnance. Paris ne se présente à
mes yeux que comme le tombeau de toutes mes espérances, de mes
consolations, et de toutes nos générations.
«Je vous offre mes plus tendres, mes plus sympathiques amitiés, et
je vous prie de continuer à m'écrire.»
Une année après ce deuil qui ne devait point cesser, le duc Laval
écrivait encore à Mme Récamier.
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Rome, 8 avril 1827.
«Je vous remercie bien amicalement de votre lettre du 16 mars: je
ne vous adresserai point de reproches sur un silence que vous avez
longtemps gardé. Nous sommes convenus que ce silence qui toujours
blesse l'amitié, et souvent la tue, ne faisait aucun mal à la
vôtre, par une exception qui n'appartient qu'à vous.
«Ainsi, je veux croire, et je le sens encore bien mieux que je ne
le crois, que tant d'années de confiance, d'intimité et d'amitié
entre nous ne seront jamais perdues. Les malheurs, les pertes qui
nous ont accablés et, surtout la dernière que nous avons si
tendrement, si cruellement partagée, nous garantissait une
inaltérable amitié; elle s'est fortifiée, elle s'entretient par des
regrets, par des souvenirs communs.
«Nous entrons dans une époque grave, dans une semaine sainte, qui
nous ramène plus particulièrement aux souvenirs de cet angélique
ami dont il aurait fallu, dont il faudrait encore imiter les
exemples, pour mériter le prix céleste qu'il a obtenu. Ce que vous
me mandez de cette pauvre veuve[49] qui s'est réfugiée à la
campagne, qui fait du bien, dit-elle, sans attrait pour la charité,
est quelque chose qui attriste, qui serre le coeur. Cette
magnificence dans ses aumônes, qui s'allie avec tant de sécheresse,
me confond et offre la composition du caractère le plus bizarre et
le plus à plaindre. Cette douleur impitoyable, qui se rapporte à un
unique objet, sans compassion pour les autres, sans besoin de
communication, enfin tout ce que vous me faites entendre, à cet
égard, me pénètre de mélancolie. À côté de cette douleur, est une
autre douleur d'une tout autre nature, celle de la mère[50], de ma
pauvre tante, toujours attrayante, toujours aimable et qui plaît
avec toute l'insouciance du désespoir. Pauvre, malheureuse, presque
anéantie famille que la mienne! Voilà pourquoi les pays éloignés,
la terre étrangère me conviennent.»
Le vide que la mort de M. de Montmorency avait laissé dans le coeur et
dans l'existence de Mme Récamier ne fut jamais rempli. Qui pouvait en
effet remplacer cette affection à la fois si pure et si tendre, et ce
sentiment ardent, cette passion du perfectionnement moral et du salut
éternel de celle qu'il aimait?
Dans le besoin de s'entourer des souvenirs de l'ami qu'elle pleurait,
Mme Récamier se trouva naturellement amenée à rechercher plus qu'elle ne
l'avait fait jusqu'alors la société de la duchesse Mathieu de
Montmorency: celle-ci trouvait une telle douceur dans les consolations
qui lui étaient ainsi prodiguées qu'elle se prit pour elle d'une
véritable tendresse. Elle voulut avoir une chambre à l'Abbaye-au-Bois,
où pendant un an ou deux elle venait fréquemment s'enfermer, pour prier
et pour voir plus librement celle qui seule savait adoucir ce que sa
douleur avait d'âpre et de concentré.
La jeunesse de Mathieu de Montmorency, nous l'avons déjà dit, avait été
livrée à une passion vive, et après la naissance de sa fille Élisa,
depuis la vicomtesse de La Rochefoucauld, il s'était éloigné de sa
femme. La catastrophe qui fit monter son frère sur l'échafaud fut pour
lui l'occasion d'un terrible réveil et d'une éclatante conversion; mais
il vécut encore bien des années sans liens intimes avec la personne qui
portait son nom et que sa piété et ses vertus rendaient digne de tout
son respect. La mort d'Henri de Montmorency, fils unique du duc de
Laval, seul héritier du grand nom dont ils étaient tous si fiers, et
l'espérance qu'un nouveau rejeton pourrait faire revivre cotte noble
maison prête à s'éteindre, rapprochèrent, en 1819, Mathieu de
Montmorency de sa femme. L'héritier vivement désiré ne lui fut pas
accordé, mais Mme de Montmorency, qui si longtemps avait vécu dans
l'isolement, sentit redoubler l'affection qu'elle portait à son mari;
elle eut de sa mort une douleur presque farouche, elle n'y chercha de
consolations qu'en redoublant de pratiques de piété, et fixée enfin
irrévocablement dans sa terre de Bonnétable, elle se livra avec ardeur à
la charité et aux bonnes oeuvres. C'est là qu'elle a terminé, l'année
dernière, dans un âge très-avancé, sa longue et édifiante carrière; Mme
Récamier alla la visiter deux fois à Bonnétable, et Mme de Montmorency
lui écrivait fréquemment.
Après la mort de son mari, trouvant que la lecture et la vue même des
lettres qu'elle en avait reçues, ne faisaient qu'irriter son chagrin,
elle les avait données à Mme Récamier.
Nous citerons ici deux lettres prises au hasard dans la correspondance
de Mme de Montmorency; elles serviront à faire apprécier la sorte de
rapport qui s'était établi entre elle et la recluse de l'Abbaye-au-Bois.
LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Bonnétable, ce 5 septembre 1827.
«C'est moi, Madame, qui serais bien _ingrate_ si j'avais pu me
servir d'une pareille expression en parlant de votre long silence.
Vous ne me devez rien assurément; mais, à cette époque cruelle,
vous m'aviez si bien comprise que j'éprouverais un chagrin de plus,
en voyant s'éloigner ce complaisant intérêt qui s'allie si
parfaitement à ma douleur extrême, et qui me permet, de lui parler
à coeur ouvert et de l'entretenir de ma peine.
«J'allais dire ma _peine éternelle_: mais non, car Dieu me permet
d'espérer qu'elle ne durera pas au delà de ma triste existence.
Comment celui qui, je l'espère, est heureux, ne prierait-il pas
efficacement pour celle qu'il laisse si à plaindre, et dont
l'unique étude est de travailler à mériter de le rejoindre le plus
promptement possible? Tous mes établissements, mes travaux, mes
occupations même, qui peuvent avoir l'air de distractions aux yeux
de ce monde ingrat et si peu accoutumé aux sentiments légitimes et
vrais, tendent à ce seul but.
«La fondation de mon hospice se fait. Avant la fin de l'année le
bâtiment sera terminé et, le carême prochain, j'y établirai les
malades; je veux qu'ils y entrent le _vendredi saint_ et que
l'hospice soit consacré à la _Croix_. Je travaille pour l'éternité;
c'est un bon stimulant, n'est-ce pas?
«Je ne compte venir à Paris que pour pleurer avec Adrien[51].
Aussitôt que je le saurai arrivé, j'irai y passer trois ou quatre
jours seulement. Je chercherai toujours à vous voir, n'en doutez
pas, excepté dans le logement où vous êtes: je ne crois pas avoir
jamais le courage de monter cet escalier dont il me parlait si
souvent; il allait si vite chez vous!
«Vous avez donc enfin examiné ces vers si touchants et ces
précieuses lettres? il faut que vous m'ayez inspiré une grande
confiance pour vous les avoir _donnés_. Vous avez pu entrevoir le
bonheur dont j'ai dû jouir, et par conséquent ce que doit être
maintenant ma douleur, ma privation, mon isolement.
«Mais adieu, chère Madame, je finis toujours par ressasser le même
sujet: pardonnez-le-moi. Vous avez compris mes regrets et mes
larmes: il vous aimait tant! si je n'ose m'établir sur la même
ligne, au moins ne doutez jamais de mon tendre et constant intérêt.
«Quand je vois votre nom dans les journaux et dans d'autres
ouvrages, je jouis des sentiments bienveillants qui sont toujours
exprimés en votre faveur, ils vont droit à mon coeur. Ah! Madame,
travaillez encore davantage pour tâcher de joindre au ciel celui
qui a si bien mérité d'y entrer tout droit!»