Trieste, 11 mai 1825.
Vous voilà bien loin de moi, ma chère Juliette, et je me demande si
le bonheur que j'ai eu de vous embrasser n'est point un songe. Il
s'est envolé bien vite, et il ne me reste que l'inquiétude de vous
savoir en voyage et souffrante. Je crains que mon amitié n'ait pas
assez calculé vos forces et que, ne voulant rien perdre des minutes
que vous pouviez me donner, je n'aie aggravé votre indisposition.
Vous avez eu à souffrir aussi l'extrême chaleur et la pluie; depuis
votre départ, le temps est changé. L'hiver est revenu et vous
sentirez la rigueur des frimas, en approchant du Simplon.
Donnez-moi de vos nouvelles, chère et aimable Juliette. Qu'elles
soient rassurantes sur votre santé. Louise m'a dit combien votre
jolie nièce avait souffert, cette dernière journée, de cette soirée
qui lui a paru si longue, et à moi si courte. J'espère que cette
souffrance n'a pas eu de suite; dites-lui mes regrets et mon
amitié. Ne m'oubliez pas non plus auprès de M. Ballanche. Adieu, ma
chère Juliette, croyez à la constance de mon amitié. Je ne pourrai
jamais oublier la preuve touchante que vous venez de me donner de
la vôtre.
«CAROLINE.»
Mme Récamier revint d'Italie dans les derniers jours de mai 1825, après
une absence de dix-huit mois. C'était le moment du sacre du roi Charles
X; elle ne trouva donc à Paris ni M. de Chateaubriand, ni le duc Mathieu
de Montmorency, qui, tous deux, étaient à Reims pour les cérémonies.