LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

«La Vallée-aux-Loups, le 15 septembre 1824.

«Je vous écris quelques mots, aimable amie, de mon vallon

solitaire, où votre souvenir est présent de bien des manières, et

qu'il y a cinq jours encore je croyais quitter pour plusieurs mois.

Adrien vous aura déjà appris ce dérangement de mes projets, qui m'a

été vraiment fort pénible. Il vous aura dit que mon plan de route

déjà arrêté, les paquets à demi faits, et lorsque mon coeur se

fixait déjà sur la pensée de ce jour où, arrivé dans la ville

immortelle, je n'aurais rien de plus pressé que de me faire

conduire dans votre modeste et agréable retraite, tout d'un coup

ces douces espérances se sont évanouies.

«Le courage m'a manqué pour braver la peine extrême et vraiment

déraisonnable de ma mère, pour la laisser un peu souffrante,

attribuant son indisposition à l'effet de mon départ, et disant que

je ne la retrouverais pas, de ce ton sévère et maternel qui

m'aurait rendu le plus malheureux des hommes si elle avait été

vraiment malade en mon absence. Je crois que vous en auriez fait

autant à ma place.

«J'avais été fort contre les amis politiques qui insistaient en

très-grande majorité contre ce voyage; j'ai été faible contre un

sentiment qui, de l'aveu même de celle qui l'éprouvait, ne pouvait

pas se combattre par des raisons. Mais l'image de Rome, et la vôtre

surtout, et cette Année sainte, qui n'était pas assez mon motif

pour que j'aie mérité que la bonne Providence écartât les obstacles

que j'avais toujours prévus, tout cela m'apparaît sans cesse.

Plaignez-moi.

«J'avais déjà prévenu Mme de Broglie de mon projet de passer par

Coppet, pour me donner quelques heures d'une station chère et

pénible tout à la fois, mais depuis longtemps désirée[36]. Elle

consentait à m'attendre, et c'est par le dernier courrier que je

l'ai remerciée de sa bonne volonté, en lui disant que je n'en

profiterais pas.

«Je ne suis pas trop en train, aimable amie, de vous parler de la

politique. Aurez-vous été trompée, comme tout Paris, par un article

du _Journal des Débats_, où M. de Salvandy a osé imiter M. de

Chateaubriand, et lui a attiré des compliments?

«Non, vous ne saurez jamais comme je regrette cet hiver passé avec

vous, et cette initiation, faite sous vos aimables auspices, aux

plus belles merveilles des arts! Plaignez-moi, rendez-moi justice,

et croyez à un sentiment qui durera autant que moi.

«Avez-vous lu la dernière brochure d'un homme de vos amis[37]? Je

ne crois pas qu'il ait pris la meilleure route.»

Lorsque Mme Récamier était arrivée à Rome l'année précédente, elle avait

cherché avec empressement le frère de l'artiste illustre qui, dix ans

auparavant, l'avait accueillie, exilée, avec une distinction si

bienveillante, et qui lui avait ensuite et jusqu'à sa mort témoigné une

véritable amitié. Elle trouva l'abbé Canova dans l'appartement qu'il

habitait en 1813 avec son frère, entouré des mêmes serviteurs, menant la

même vie, conservant encore les ateliers, _studj_, du grand sculpteur,

que les étrangers visitaient toujours. Ils y admiraient une oeuvre à peu

près complète de Canova, dans une reproduction en plâtre de presque tous

ses ouvrages, et quelques marbres en petit nombre dus à ce gracieux

ciseau; enfin, les praticiens y travaillaient à l'exécution de plusieurs

figures en marbre, modelées par Canova et commandées par la Russie et

l'Angleterre.

La promenade à l'atelier désert du grand artiste fut très-mélancolique;

Mme Récamier y revit le buste que Canova avait modelé d'après son

souvenir, et auquel, après y avoir ajouté un voile et une couronne, il

avait, on doit se le rappeler, donné le nom de la _Béatrice du Dante_.

Ce buste, exécuté en marbre, était une des dernières choses auxquelles

l'artiste avait travaillé. En voyant avec quel attendrissement Mme

Récamier le contemplait, le bon abbé eut l'idée de le lui offrir, et il

le lui envoya en effet à l'Abbaye-au-Bois, aussitôt après qu'elle fut

retournée en France. Cette communauté de regrets donnés à la mémoire de

Canova devint un lien de plus entre son frère et Mme Récamier; il

trouvait en elle un auditeur toujours attentif lorsqu'il lui parlait du

grand artiste.

On sait que Canova, né en terre ferme dans les États vénitiens, avait

conservé un religieux attachement pour son village natal de Possagno: il

y possédait une modeste maison, dans laquelle il allait souvent se

reposer. C'est dans un de ces voyages à Possagno, où il projetait de

faire élever une église monumentale, qu'il fut frappé par le mal dont il

mourut en quelques jours à Venise au mois d'octobre 1822.

Son testament affectait à la construction de l'église de Possagno une

notable partie de sa fortune, et il y exprimait le voeu d'être enterré

dans le lieu obscur qui avait été son berceau. L'abbé poursuivait avec

un zèle touchant l'oeuvre de l'achèvement de l'église, et l'on verra Mme

Récamier, dans sa route pour Trieste, se détourner pour accomplir un

pèlerinage au lieu de naissance de l'ami qu'elle avait perdu.

Depuis la mort de Canova, le sceptre de la sculpture avait passé aux

mains de Thorwaldsen; cet artiste qui ne déploya pas moins d'esprit de

conduite que de talent, avait su se faire accepter par les Italiens,

tout en devenant l'objet de l'orgueil des peuples du nord. Ses

compositions avaient de l'originalité, et son style n'était pas dépourvu

de grandeur. Parmi les jeunes gens qui fréquentaient son atelier, il

avait distingué de bonne heure le jeune Pietro Tenerani qui, aujourd'hui

dans sa vieillesse, est sans contredit le premier sculpteur de l'Italie.

On n'a jamais su toutes les obligations que Thorwaldsen a pu avoir à la

collaboration de Tenerani; celui-ci, plein de reconnaissance envers son

maître, et aussi distingué d'ailleurs par la délicatesse de ses

sentiments que par son génie, s'est toujours attaché à repousser les

insinuations qui lui attribuaient l'achèvement des plus beaux marbres de

Thorwaldsen. Ce qui est certain c'est que, depuis la mort du statuaire

danois, Tenerani a produit, presque dans tous les genres, des oeuvres

excellentes, remarquables sous le rapport de la pensée, et auxquelles

une exécution, à la fois fine, noble et vraie, donne un prix tout

particulier.

Mme Récamier, en visitant l'atelier de Thorwaldsen à la place Barberini,

et celui que son élève favori, le doux et aimable Tenerani, occupait à

la suite de ceux de son maître, avait l'imagination tout occupée du

désir de faire consacrer par la sculpture une des créations poétiques de

M. de Chateaubriand.

Il lui sembla que le talent chaste et délicat de Tenerani se prêterait

mieux qu'aucun autre à la réalisation de cette pensée, et elle lui

demanda de vouloir bien exécuter pour elle un bas-relief dont le sujet

serait emprunté au poëme des _Martyrs_.

L'artiste accepta avec joie cette proposition et se mit promptement à

l'oeuvre. La composition une fois arrêtée, l'atelier de Tenerani devint

le but fréquent des visites de Mme Récamier et de ses amis. Pour

celle-ci, dans la sorte d'anxiété douloureuse que lui causait à distance

la destinée brusquement troublée de son illustre ami, et dans

l'impossibilité de travailler efficacement, soit à ramener le calme dans

son esprit ulcéré, soit à raffermir son existence, elle trouvait

beaucoup d'intérêt et de charme à suivre les progrès d'un monument fait

pour honorer d'une façon durable un nom glorieux qui lui était cher, et

qui devait survivre aux orages, aux ambitions, aux controverses au

milieu desquelles ce nom se discutait dans le présent.

Le bas-relief représente le martyre d'Eudore et de Cymodocée, condamnés

à être livrés aux bêtes dans le Colisée. Commencé dans l'hiver de

1824[38], il fut terminé en 1828 pendant l'ambassade de M. de

Chateaubriand à Rome, et on trouvera dans les lettres que l'auteur des

_Martyrs_ adressait à cette époque à Mme Récamier, la mention des

visites qu'il allait faire à l'atelier de Tenerani pour y voir _son_

bas-relief.

Cet admirable et, je crois, unique échantillon du talent de Tenerani en

France, a été légué par Mme Récamier au musée de Saint-Malo.

Ce second hiver à Rome ne fut pas moins animé, mais le fut d'une manière

tout autre que celui qui l'avait précédé. La prochaine ouverture du

jubilé amenait un grand concours de voyageurs, et parmi eux, on vit

arriver une colonie de Français du rang le plus élevé: le baron et la

baronne de Montmorency, le duc de Noailles, récemment marié à Mlle de

Mortemart, et sa jeune femme, que Mme Récamier rencontra chez

l'ambassadeur de France, mais avec lesquels elle ne noua point encore la

relation intime qui devait quelques années plus tard se former entre

elle et ce couple si distingué, et qui faisait dire à Mme Récamier «que

le duc de Noailles était le _dernier_ et le plus jeune de ceux à qui

elle avait accordé le titre de véritable ami;» la comtesse d'Hautefort,

M. et Mme de Boissy, M. et Mme Anjorrand, le chevalier de Pinieu, etc.;

et en outre, une colonie non moins nombreuse, non moins brillante, de

Russes, parmi lesquels la comtesse de Nesselrode que Mme Récamier

retrouva avec un plaisir réel, car c'était une personne à la fois

spirituelle, naturelle et parfaitement originale; Mme Swetchine, dont

elle apprécia vite l'âme élevée, l'intelligence supérieure et la bonté.

Mme Swetchine avait une conversation très-attachante, parfois éloquente,

et la nature de son esprit, préoccupé surtout alors de spéculations

philosophiques, avait un attrait tout particulier pour M. Ballanche. Il

arrivait pourtant au bon Ballanche, si accoutumé à vivre par la pensée

dans les régions les plus déliées de la métaphysique, de trouver des

nuages ou trop de subtilités à son interlocutrice.

Mme Swetchine était arrivée à Rome l'esprit imbu de quelques préventions

contre Mme Récamier, préventions qui tombèrent d'elles-mêmes, aussitôt

qu'elle l'eut personnellement connue. Cette disposition défavorable fit

place à un goût très-vif; on en voit l'expression dans une lettre

qu'elle adressait à Mme Récamier, pendant la course assez rapide qu'elle

fit à Naples en compagnie de Mme de Nesselrode. Voici cette lettre: elle

peut servir à faire connaître aux personnes qui n'ont point eu l'honneur

de l'approcher la tournure d'esprit de cette grande dame russe.

Mme SWETCHINE À Mme RÉCAMIER.

«Samedi, 1825.

«Nous voici à Naples, heureusement échappées à des dangers qui,

dans ce moment surtout, sont loin d'être chimériques. Le plus beau

temps du moins a favorisé notre voyage; point d'inquiétudes, point

de retards, enfin tout m'a paru bien, hors d'être partie en

m'éloignant de Rome. À mesure que le ciel s'éclaircissait, que

l'air devenait plus doux, je regrettais davantage de vous avoir

empêchée de venir. C'était m'oublier complétement moi-même, et

j'approuvais moins mon désintéressement, que ma tristesse n'en

demandait compte. C'est comme cela cependant que je veux toujours

faire avec vous; il me semble qu'un sacrifice volontaire nous

rachète toujours quelque peu des peines que nous craignons

davantage, et quand vous me trouverez généreuse, dites-vous que

c'est un calcul presque superstitieux qui fait tout le secret de

mon courage. Notre rapprochement, nos impressions si rapides, ma

joie, ma peine, tout cela me paraît comme un rêve; je sais

seulement que je voudrais avoir toujours rêvé. Je me suis sentie

liée avant de songer à m'en défendre; j'ai cédé à ce charme

pénétrant, indéfinissable, qui vous assujettit même ceux dont vous

ne vous souciez pas. Si nous nous étions trompées toutes deux, je

serais sans consolation, et ma raison ne serait pas sans reproche;

mais qu'importe d'avoir été prudent, quand on est bien malheureux!

Vous me manquez comme si nous avions passé beaucoup de temps

ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs.

Comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas

hier? Ce serait inexplicable, s'il n'y avait pas un peu d'éternité

dans certains sentiments. On dirait que les âmes, en se touchant,

se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et

que plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois

d'un monde meilleur.

«Nous sommes arrivées hier à la nuit tombante; bientôt après la

lune s'est levée sur cet admirable golfe; aujourd'hui, j'ai vu

lever le soleil, et c'est seulement pour vous écrire que je quitte

ce ravissant spectacle. Mon Dieu, que vous avez dû souffrir ici!

Voilà ce que je me suis déjà dit cent fois; ce qui satisfait

pleinement en nous le sentiment du beau réveille aussi avec plus de

force le besoin du bonheur qui ne s'éteint jamais qu'avec la fin du

bonheur même. On a beau se demander par quel mystère d'ingratitude

l'admiration ne nous suffit pas; s'il faut posséder tout pour jouir

de quelque chose, la souffrance seule répond peut-être. N'avez-vous

pas senti cela comme moi? Quelquefois les coeurs les plus semblables

résonnent différemment aux mêmes influences. Vous avez été bien

bonne pour moi, bien bonne d'accent et de paroles; mais ce qui a

pénétré le plus avant, ce sont ces éclairs d'une confiance que vous

ne vouliez pas encore me donner.

«Quand vous me connaîtrez davantage, vous ne songerez même pas à me

contester le droit de tout savoir. Ce ne sera alors qu'un acte de

justice; aujourd'hui c'est une grâce, et je suis comme bien des

gens, j'aime mieux la recevoir que la mériter. Je donnerais déjà,

et tout ce que j'ai, et tout ce qui me manque, pour vous savoir

heureuse; soyez-le sans moi, à la bonne heure; mais pour vos

peines, j'en réclame hautement le partage. Croyez-le, il n'est pas

de titre mieux établi et que je sois plus décidée à faire valoir.

«Cette lettre, comme vous voyez, est simplement destinée à

continuer notre dernière conversation qui m'a laissé une impression

si douce et si triste à la fois. Je ne vous dirai pas autre chose,

parce que je n'ai pu penser à autre chose, et vous n'exigerez pas

que ce soit précisément pour vous écrire que je m'arrache à

vous-même. Ce serait bien la peine, en vérité! on a trop de choses

indifférentes pour les indifférents eux-mêmes.

«Rappelez-moi au duc de Laval que j'associe avec tant de

reconnaissance aux sentiments que je lui dois; je compte tout à

fait sur son intérêt, depuis qu'il a pour lui l'attrait et le

souvenir d'une bonne action.»

Mme Récamier se plaignait d'être depuis quelques semaines sans nouvelles

de M. de Montmorency. Aux reproches qu'elle lui avait adressés sur ce

silence, il répondait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 26 janvier 1825.

«J'ai reçu l'autre jour, aimable amie, votre lettre du 11, qui me

désole, parce que vous êtes vous-même désolée. Mais vraiment vous

n'êtes pas juste dans vos reproches sur mon indifférence prétendue,

sur un oubli qui est si loin de mon coeur, sur tous les sacrifices

que l'amitié fait à la politique et aux affaires et qui n'ont

jamais été plus loin de moi que cette année. Je suis paisible sous

ce rapport, je ne m'occupe des affaires de la chambre, ou d'autres,

livrées à la discussion de la société, que dans la mesure que rend

inévitable mon séjour à Paris. Cette dernière circonstance n'a pas

dépendu de moi, du moins de ma volonté libre; en pouvez-vous

douter, aimable amie, d'après mes lettres, qui n'ont pas été toutes

des réponses, d'après ce que vous a dit Adrien de ma disposition

d'âme? Je voudrais pouvoir vous faire lire au fond de cette âme,

qui est souvent pénétrée de regrets, lorsque je pense à vous,

lorsque vos lettres arrivent, même celles de reproches.

«J'ai fait votre commission auprès de votre ami _René_, qui avait

reçu la lettre grecque. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas

influé sur lui? Je croyais que vous aviez une idée plus exacte de

nos relations réciproques et de la manière dont il faut entendre ce

qu'Adrien appelle notre _liaison_. Il n'y a rien d'intime ni de

vraiment confiant; et cela ne peut être depuis notre ancienne

rivalité et d'après ce que j'ai été à même d'apprécier de son

amitié, même politique, pour moi. Il reste la volonté de ne pas se

brouiller, la justice qu'on se rend mutuellement sur certaines

qualités, le tout avec des phrases plus ou moins obligeantes ou

gracieuses, suivant les diverses circonstances,--mais cela s'est

plutôt refroidi depuis les dernières,--et une certaine analogie

dans les positions, avec beaucoup de différences, que les gens qui

ne l'aiment pas se plaisent trop à relever. Il ne m'a pas demandé

l'ombre d'un conseil ni fait de confidence sur ses démarches mêmes.

Dans ce dernier cas, il s'adressait à Adrien, dont ensuite il s'est

donné pour peu content.

«J'ai fait vos commissions auprès des amis communs, et au duc

père[39], dont vous ne dites pas plus de bien que je n'en pense, et

au fils, avec qui je suis toujours bien en famille et plus que

froid sur la politique.

«Ah! nos douces soirées, quand les reverrai-je? Quand pourrai-je me

venger de votre injuste manière de me juger? Vous voyez que cela me

tient au coeur. Il faut finir en vous offrant un modeste présent de

collier et bracelets[40] un peu sombres, mais qui convient à votre

deuil de Française et à votre sérieux de femme qui va faire son

jubilé. Mille hommages tendres à Amélie, dont vous ne me parlez

pas.»

Enfin la porte sainte s'ouvrit à Saint-Pierre sous le marteau du

souverain pontife. Cette cérémonie, très-imposante par l'affluence et le

recueillement des fidèles accourus de tous les points du globe; les

visites aux basiliques, aux hospices encombrés de pèlerins pauvres, dont

les plus grandes dames, et j'ajoute les plus belles personnes de Rome,

agenouillées, lavaient et essuyaient les pieds; cet ensemble inouï de

pompeuses cérémonies, de monuments admirables, de témoignages de foi et

de piété, remplit les dernières semaines du séjour de Mme Récamier.

Avant de quitter Rome, elle reçut encore une lettre de son fidèle et

parfait ami.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 24 mars 1825.

«Je voulais vous écrire, aimable amie, avant-hier en même temps

qu'à Adrien; je fus trop pressé par l'heure fixée pour un courrier

de Rothschild: il s'est trouvé que ce courrier n'est pas parti, que

mes lettres portées aux Affaires étrangères y sont arrivées trop

tard, et, selon toute apparence, celle-ci vous arrivera aussi tôt.

«J'éprouve une véritable émotion de penser que cette lettre est

vraisemblablement la dernière qui vous rejoindra à Rome, et que,

peu de temps après l'avoir reçue, vous vous mettrez en route pour

vous rapprocher de nous. Il reste toujours le regret presque

irréparable de n'avoir pas consacré à la religion, à l'amitié et à

l'instruction d'un beau voyage, cet hiver qui vient de s'écouler:

mais enfin, nous marchons rapidement vers le moment où il n'y aura

pas moyen de songer à des regrets.

«Tâchez de vous arranger pour arriver au moins dans les premiers

jours de mai, que nous ayons le bonheur d'en passer quelques-uns

avec vous avant le départ, pour Compiègne et Reims, qui jusqu'à

présent n'est pas retardé au delà du 8 ou 10, quoiqu'on ait parlé

d'un ajournement de quelques semaines.

«J'ai rencontré l'autre jour sur le boulevard M. Récamier, que

j'abordai, et qui me confirma ces aimables projets de retour. J'ai

aussi parlé de vous avec Mme de Boigne, qui est mieux, et hier même

avec Mme de Broglie, que vous trouverez, je le crains, un peu

maigrie et changée, mais qui est toujours la même pour son charme

de douceur et de bonté, au milieu d'opinions bien vives et plus

prononcées que jamais.

«Je me plains, aimable amie, de ce qu'avec votre laconisme

accoutumé vous ne m'avez rien dit de l'époque précise de votre

jubilé, auquel j'aimerais beaucoup à m'unir. Je fais traduire le

petit livre que m'a envoyé Adrien pour les prières de la sainte

année. Vous êtes bien sûre de toutes les manières d'avoir une bonne

place dans les miennes pendant cette semaine qui va commencer, qui

nous rappelle de si imposants mystères, et dans laquelle on repasse

naturellement sur les sentiments les plus intimes et sur toutes ses

affections. La mienne est inaltérable; l'absence n'a fait que me la

faire mieux sentir, et il semble que les bonnes habitudes

rapportées de Rome ne feront que lui imprimer un nouveau sceau.

«Est-il vrai que vous destiniez votre bel appartement à Mme

Swetchine, dont on dit que vous êtes devenue inséparable?

«Vous aurez su l'indisposition du duc de Doudeauville, qui a été un

moment grave, mais qui est devenue un simple catarrhe, de jour en

jour plus civilisé. Je suis charmé que vous rendiez justice à ce

bon duc, à qui chaque jour m'a fait m'attacher davantage, malgré ce

qu'il y a eu de différences dans notre marche à tous deux. Vous

plaignez sans doute beaucoup Mme de Bourgoing[41], dont la fille

paraît se mourir. Adieu, aimable amie. Hommages tendres à Amélie et

bien des tendres choses à l'ambassadeur; pour vous, tout ce que

vous savez.»

Mme Récamier partit de Rome, avec sa nièce et M. Ballanche, dans la

semaine de Quasimodo. En se rendant à Trieste, elle avait résolu de

visiter Venise, et elle s'y arrêta huit jours.

Aucune description, si fidèle qu'elle soit, ne prépare à l'impression

que produit l'apparition de Venise, surgissant tout à coup du milieu des

eaux aux yeux du voyageur émerveillé; c'est un coup de théâtre qui tient

de la magie.

On nous dit que Venise a repris depuis quelques années une sorte de vie;

mais au printemps de 1825, quand Mme Récamier parcourait ses lagunes,

l'aspect morne et désert de cette orgueilleuse reine de l'Adriatique

avait quelque chose de navrant.

Mme Récamier avait permis à M. Charles Lenormant, fiancé de sa nièce,

qui devait reprendre peu de jours après elles la route de Paris, de les

rejoindre à Venise. Il fut donc le guide de la petite caravane au milieu

des magnificences de tous genres, palais, églises, tableaux, sculptures,

dont Venise a le droit d'être fière; et on se sépara de nouveau, avec la

certitude de se retrouver prochainement en France.

De Padoue, Mme Récamier et les fidèles compagnons de sa vie, sa nièce

Amélie et M. Ballanche, se rendirent à Bassano, où le bon abbé Canova

les attendait avec ses chevaux et une calèche très-légère; car la route

de Bassano à Possagno était alors fort mauvaise, en voie de redressement

sur un espace considérable, et une voiture de poste chargée ne se fût

jamais tirée de certains horribles passages. Il pleuvait à verse, et il

fallait un vrai désir de complaire à un ami, et tout l'intérêt qu'une

illustre mémoire donnait à cette course, pour l'accomplir à travers les

difficultés du temps et des chemins.

Le bourg de Possagno n'a rien qui le distingue des autres villages de la

Vénétie. La maison du grand homme, religieusement maintenue dans sa

modestie primitive, ressemblait tout à fait à un presbytère; on n'y

avait ajouté que ce qui, dans nos arrangements modernes, accroît le

bien-être et les douceurs des habitudes quotidiennes. On fit visiter à

Mme Récamier la petite église de village que le monument élevé par les

ordres de Canova devait bientôt remplacer; elle ne comptait guère

d'autre ornement à sa nudité qu'un tableau de l'éminent sculpteur, placé

au-dessus du maître-autel.

Après le dîner, l'abbé reconduisit à Bassano, avec les mêmes difficultés

de chemin et sous les mêmes déluges de pluie, les voyageurs français,

qu'il ne devait revoir que bien des années plus tard, à Paris. L'abbé

Canova fit, en effet, un dernier voyage en France, dans l'année 1840; il

avait alors terminé l'église où le corps de son glorieux frère est

déposé, et il avait reçu du souverain pontife le titre d'évêque de

Myndus.

Le voyage de Padoue à Trieste, en passant par Trévise, Conegliano et

Udine, s'accomplit à travers une contrée admirable. La nature semble

avoir particulièrement favorisé ces belles provinces: fertilité du sol,

riche culture, paysages pittoresques, tout conspire à faire de ce trajet

un enchantement.

Le 8 mai, assez tard dans la soirée, on atteignit Trieste, et Mme

Récamier voulut se faire conduire immédiatement, et nonobstant l'heure

avancée, chez la majesté déchue à laquelle son amitié apportait un

hommage affectueux. Guidée par un domestique de l'auberge où elle était

descendue et avec le bras du fidèle Ballanche, elle arriva chez Mme

Murat. Il était bien onze heures du soir; la reine venait de se mettre

au lit. On ne peut se figurer la joie qu'elle exprima, lorsqu'on

introduisit auprès d'elle l'amie qu'elle avait tant désiré et si peu

espéré de revoir.

La conversation se prolongea longtemps; il fallut à Mme Murat un effort

de raison pour qu'elle consentît à se séparer de Mme Récamier, qui avait

grand besoin de repos. Pendant ce temps, M. Ballanche, oublié dans un

corridor et plongé dans quelque noble et philanthropique méditation, se

promenait en long et en large, sans même voir les valets qui ronflaient

à ses côtés. Le lendemain, de grand matin, un message de la reine

accompagnait un bouquet des fleurs les plus belles et les plus

odoriférantes.

Voici son billet:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

«Trieste, ce lundi matin, 9 mai 1825.

«Je vous envoie, ma chère et bonne Juliette, des fleurs à votre

réveil. Je désirerais pouvoir jouir du même plaisir tous les

matins; vous allez partir, et le bonheur que j'éprouve sera

passager, mais il me laissera de doux souvenirs.

«Dites, je vous prie, à votre aimable compagnon de voyage, ma peine

de savoir qu'il a été durant une heure dans les corridors avec mes

gens; mais il sait vous apprécier, et il doit facilement concevoir

le plaisir que j'ai eu de vous revoir, et tout occupée de vous, il

m'excusera d'avoir négligé une personne que je n'ai pas le plaisir

de connaître.

«Quelle journée je vais passer, chère Juliette! Dites, je vous

prie, à votre nièce l'impatience que j'ai de la revoir.

«Ma fille ne me pardonne pas de ne l'avoir pas fait éveiller; vous

serez la cause de la première bouderie que nous aurons eue

ensemble.

«Je vous embrasse, ma chère Juliette.

«CAROLINE.

«Dites à mon valet de chambre à quelle heure vous désirez la

voiture et ce que vous voulez faire aujourd'hui.»

Après un déjeuner fait à l'auberge, et selon le rendez-vous indiqué le

matin, on monta dans une voiture envoyée par Mme Murat, et on se rendit

chez elle. Mme Récamier présenta alors à la reine son noble et modeste

ami, M. Ballanche, et sa nièce que, dans d'autres temps, la reine avait

accueillie enfant avec une si indulgente bonté. À son tour Mme Murat

présenta à Mme Récamier sa seconde fille, la princesse Louise, qui

devait quelques mois après épouser le comte Rasponi, et le général

Macdonald. Après avoir été aide de camp du roi Joachim, ministre sous la

régence de Caroline, le général Macdonald, seul ami et seul courtisan de

l'adversité, ne s'était point séparé de la veuve et des enfants de son

ancien maître.

Ces présentations achevées, on monta dans deux calèches découvertes, et

on se rendit en traversant Trieste à une villa appartenant à la

princesse Napoléon (depuis la comtesse Camerata), fille unique de Mme

Élisa Bacciocchi, et par conséquent nièce de Mme Murat.

La villa, dont les propriétaires étaient absents, devenait pendant l'été

l'habitation de la reine. Ce qu'on traversa de Trieste parut gai, propre

et bien bâti; la route du casin, vers lequel on se dirigeait, côtoyait

en s'élevant les bords de l'Adriatique, et c'était un panorama ravissant

que celui dont on jouissait du casin lui-même: la mer, dans les flots de

laquelle se mirait Trieste assise sur son rivage, et la ville elle-même

couronnée par des collines bien boisées, bien cultivées, où l'oeil

découvrait de tous côtés d'élégantes habitations.

Mais la curiosité des voyageurs était beaucoup plus captivée par

l'examen des personnes que par l'aspect des lieux.

La reine était encore singulièrement jolie: elle conservait presque

l'éclat de sa jeunesse, sa blancheur était celle du lis; elle avait pris

beaucoup d'embonpoint, et comme elle n'était pas grande, sa tournure

n'avait pas gagné en élégance. Elle avait une conversation vive, des

manières caressantes, et on comprenait qu'elle devait, quand elle

voulait plaire, exercer un grand empire de séduction.

Il régnait, entre sa fille et elle, le ton de la plus confiante

tendresse; avec le général Macdonald, un sentiment affectueux mêlé à une

nuance de domination; envers ses hôtes, et en particulier pour Mme

Récamier, c'était une effusion, une reconnaissance très-aimables, mais

qui prouvaient, hélas! combien peu de témoignages désintéressés la

sympathie et la reconnaissance avaient offerts à cette royale infortune.

Au surplus, il faut dire qu'excepté pendant le dîner et durant les

moments qui se passèrent en voiture, Mme Murat, qui calculait avec

tristesse la brièveté du temps que Mme Récamier pouvait lui donner,

s'arrangea pour se ménager avec elle un tête-à-tête de douze heures.

Le 10 mai, Mme Récamier reprenait en effet la route de Paris où de

graves intérêts d'amitié et de famille lui donnaient le vif désir de

rentrer. En y arrivant, elle trouva qu'elle y avait été précédée par une

lettre de Mme Murat, qui lui exprimait encore son amitié et sa tendre

reconnaissance.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 49 / 214 题