M. de Montmorency lui écrivait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Compiègne, ce mercredi 1er juin 1825.

«J'ai appris hier à Reims, par la poste, que vous étiez enfin

arrivée, aimable amie, dans ce Paris que vous avez quitté si

longtemps et où je serai heureux de vous retrouver lundi. Convenez

que nous ne nous arrangeons pas bien, ou du moins que les devoirs

et les grandes occasions ne s'arrangent pas bien pour nous. Huit

grands jours encore perdus pour prolonger notre séparation, outre

les courses de campagne et d'été qu'il faut encore prévoir! Mon

_successeur_ aura été plus heureux: car je crois qu'il était parti

dès avant-hier soir de Reims, et il pourra vous raconter que, dans

la seconde grande cérémonie, qui l'intéressait personnellement, il

a représenté côte à côte avec M. de Villèle; je vous raconterai

cela et bien d'autres choses. Mais qu'il y a encore à attendre à

mon gré!

«Je renvoie tout à nos conversations, au-devant desquelles mon coeur

vole. J'espère bien lundi aller vous voir dès avant le dîner; mais

je ne puis partir d'ici qu'après le roi, et j'espère que vous aurez

été voir le magnifique cortége.

«Si vous aviez été bien aimable et moins paresseuse, vous m'auriez

écrit quelques mots ici; vous m'auriez donné des nouvelles de la

santé d'Amélie et de l'impression qu'elle reçoit de la France et de

notre climat.

«Adieu, adieu. Soyez encore la bien arrivée et plaignez moi de ce

retard.

«MATHIEU.»

Voici comment M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mémoires_ la

circonstance à laquelle M. de Montmorency fait allusion:

«À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux

aux pieds du roi dans le moment que M. de Villèle prêtait son

serment. J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon

compagnon de chevalerie, à propos de quelques plumes détachées de

mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince, et tout fut fini.

«Le roi, ayant eu de la peine à ôter ses gants pour prendre mes

mains dans les siennes, m'avait dit en riant: «Chat ganté ne prend

point de souris.» On crut qu'il m'avait parlé longtemps, et le

bruit de ma faveur renaissante s'était répandu.»

M. de Chateaubriand revint en effet de Reims plusieurs jours avant le

roi, et par conséquent avant le duc Mathieu de Montmorency. Celui-ci

avait suivi la cour à Compiègne, où le roi s'était arrêté pour chasser.

À la vive impatience de retrouver, après plus d'une année d'absence, une

amie qui tenait le premier rang dans son coeur, se joignait un grand

désir de savoir comment se serait passée la première entrevue avec M. de

Chateaubriand. Aussi adressait-il de Compiègne ce billet à Mme Récamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Ce 2 juin 1825.

«Je reçois ce matin, aimable amie, une lettre d'Adrien pour vous,

que je ne veux pas retarder, même de quelques jours, mais vous

envoyer immédiatement, en profitant de l'occasion pour vous

renouveler mes tendres et fidèles souvenirs. Cela vous rendra

honteuse, si vous ne m'écrivez pas un mot d'ici à lundi. Moi, je

compte un jour de moins avant le bonheur de vous revoir. Je vous

écris ceci de la petite maison de ce pauvre Berthault[42], où vous

avez habité quelquefois, et qui est devenue notre maison de

plaisance. J'y suis venu lire et écrire pendant que le roi est à la

chasse. Adieu, adieu; des nouvelles d'Amélie. Je désire bien

vivement que notre été lui fasse du bien.

«Vous me manderez, quand vous aurez vu pour la première fois le

mélancolique René, comment cela se sera passé.»

Un mot de Mme Récamier apprit à M. de Chateaubriand qu'elle était

rentrée dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour même,

à son heure accoutumée, comme s'il y fût venu la veille. Pas un mot

d'explication ou de reproches ne fut échangé; mais en voyant avec quelle

joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle

respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme

Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était

imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de

Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle

fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et

pure comme la vertu.

M. Ballanche, dans le dévouement qui l'associait à toutes les

impressions de Mme Récamier, ne devinait-il pas et n'annonçait-il pas ce

résultat, lorsqu'il lui écrivait de Pise, le 12 mars précédent, pendant

une absence de huit jours?

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 51 / 214 题