Mme Récamier, en arrivant cette fois à Naples, n'y fut point accueillie,
comme en 1813, par le gracieux empressement d'une reine française qui
mettait à ses pieds sa cour et son royaume. Mais, à défaut de ces
très-douces et royales attentions, elle rencontra dans une famille de
compatriotes les soins de la plus cordiale amitié. M. Charles Lefebvre
s'était établi à Naples avec les Français qui suivirent dans ces belles
contrées la fortune du roi Joseph, lorsque Napoléon le fit momentanément
asseoir sur ce trône, qu'il dut ensuite échanger contre celui de
l'Espagne, pour obéir à la volonté du donneur de couronnes.
M. Lefebvre resta à Naples sous le roi Joachim et fut nommé receveur des
finances pour la province de Lecce. Doué d'une vive intelligence des
affaires et de beaucoup d'activité, il avait en outre une force et une
constance dans la volonté, peu communes au degré où il les possédait. Il
acquit en peu d'années une fortune considérable et fonda à l'Isola di
Sora une grande papeterie, la première de ce genre, et, je crois, la
seule qu'ait jamais possédée le royaume de Naples. Cette papeterie est à
présent aux mains de MM. Didot.
Le retour de Ferdinand Ier fit disparaître à peu près toute la colonie
française que la conquête avait amenée, parce qu'elle ne se composait
guère que de fonctionnaires. Quant à M. Lefebvre, il trouva protection
et faveur sous le régime des Bourbons comme il l'avait obtenue du
gouvernement de Murat, et lorsque Mme Récamier le revit à Naples, il y
jouissait d'une considération méritée. Sa maison était sous l'empire
doux et trop limité d'une femme belle, bonne, qui lui avait donné de
nombreux enfants, beaux comme leur mère; et cet intérieur eût été
l'idéal d'une famille bien ordonnée, si un caractère plus facile et
moins d'âpreté dans la volonté de son chef n'eussent fait sentir sans
cesse une autorité devant laquelle tout devait plier.
Mme Lefebvre est morte la première, après avoir eu la douleur de
survivre à un de ses fils et à ses deux filles, la marquise de
Raigecourt et la princesse de Lequile. M. Lefebvre reçut de Ferdinand II
le titre de comte de Balsorano. À l'époque de la constitution, il fut
élevé au rang de pair du royaume, et il est mort l'année dernière, dans
un âge très-avancé.
Ces deux époux, avec les nuances très-diverses de leurs caractères,
rivalisèrent d'égards et de soins empressés pour Mme Récamier. À force
d'instances, ils avaient obtenu qu'elle acceptât chez eux une élégante
et affectueuse hospitalité.
Les voyageurs du nord visitent le plus habituellement les heureuses
contrées du midi pendant la saison d'hiver; ils y vont chercher un
climat plus doux et un ciel plus clément; ce n'est pourtant qu'en
passant un été à Naples, en Sicile ou en Grèce, qu'on se rend compte de
ce qu'est, sous ces latitudes favorisées, la splendeur du jour et la
magie du soleil.
Mme Récamier en fit l'expérience: logée à Chiaja, ayant sous les
fenêtres de son appartement la verdure, un peu maigre j'en conviens, de
la Villa Reale, elle ne pouvait se lasser, non plus que les amis qui
l'accompagnaient, du spectacle que leur offraient à toute heure ces
rivages enchantés et cette île de Capri, qui pour eux fermaient
l'horizon, baignés dans l'or d'une éclatante lumière. M. Ballanche, qui
convenait lui-même n'être que faiblement touché par la vue du plus beau
monument des arts, ne restait point insensible à ces magnificences de la
nature. Pour M. Ampère, il préludait, par ce voyage accompli dans une
société qui lui était chère, aux longs pèlerinages que son insatiable
curiosité lui a fait depuis entreprendre; il jouissait de tout,
embrassait tout, s'intéressait à tout avec l'ardeur de son âge et de son
caractère, et apportait dans la petite colonie un mouvement plein
d'intérêt, en contraste piquant avec la contemplation méditative du
philosophe Ballanche.
Cependant Mme Récamier, sous l'influence des chaleurs et de l'inquiétude
que lui donnait la destinée de M. de Chateaubriand, avait presque perdu
le sommeil; pour le lui faire recouvrer, il fallut pendant plusieurs
semaines qu'elle allât chaque soir coucher sur les hauteurs de Naples, à
Capo di Monte. Dans la disposition d'âme où elle se trouvait, sa plus
agréable distraction, le plus sûr moyen de l'intéresser aux lieux
qu'elle habitait ou aux sites qu'elle parcourait, c'était de les visiter
en prenant pour guides les pages immortelles que ces lieux avaient
inspirées à M. de Chateaubriand ou à Mme de Staël. On résolut de faire
le tour du golfe, de visiter les Écoles de Virgile, Pouzzoles, Baja, et
le cap Misène par mer.
Mme Lefebvre, qui était la plus entendue et la plus attentive des
maîtresses de maison, prit la peine de combiner et d'ordonner tous les
détails matériels de cette journée dont l'intérêt et le plaisir étaient
loin de la séduire. On partit de grand matin dans une barque commode,
avec de très-bons rameurs et une voilure solide. La prévoyance de Mme
Lefebvre avait abondamment pourvu aux vivres; on établit Mme Récamier
sur des coussins et des châles, et on vogua par un temps superbe, une
mer bleue, un ciel sans nuages, en relisant les _Martyrs_ et même en
consultant Strabon dont M. Ballanche s'était muni. Au milieu des
enchantements de ce voyage, on fut très-surpris, et je dois le dire,
très-désappointé en débarquant au cap Misène. Ce cap est une langue de
terre, plate et sans caractère; quelques tristes peupliers y élèvent
leurs cimes, et si on dépouillait ce coin du rivage de Naples de la
lumière qui prête à tout de la beauté, il n'y resterait rien. Assise au
pied d'un arbre, Mme Récamier se fit relire l'improvisation au cap
Misène, et on dut convenir unanimement que Mme de Staël n'avait sans
doute pas visité ces lieux, avant de les donner pour cadre à la grande
scène de son roman. De Misène, on n'aperçoit qu'à peine dans un lointain
effacé la cime du Vésuve, et on loua Gérard de ne s'être pas cru obligé
à une plus stricte exactitude. Le paysage dans lequel il a placé sa
_Corinne_ vaut mieux que la réalité.
Mme Récamier n'avait pu revoir ces beaux rivages de Naples, sans que le
souvenir de Mme Murat ne revînt à sa pensée; aussi un de ses premiers
soins avait-il été de lui écrire.
Après la catastrophe qui termina la vie de Murat et la perte de son
trône, la reine de Naples, sous le titre de comtesse de Lipona
(anagramme du nom de la belle cité sur laquelle elle avait régné,
_Napoli_), dépouillée de ses biens personnels que l'Angleterre pourtant
lui avait garantis, habita plusieurs années le château de Raimbourg en
Autriche. Dans cette résidence, très-rapprochée de Vienne, elle avait
consacré tous ses soins à l'achèvement de l'éducation de ses quatre
enfants. Malgré la protection constante qu'elle trouva dans le
tout-puissant prince de Metternich, Mme Murat sollicita vainement la
faveur accordée à presque tous ses proches de s'établir à Rome, qu'on
trouvait sans doute trop rapprochée de Naples; mais on lui avait permis
d'habiter Trieste, où Mme Récamier lui adressa sa lettre. En écrivant à
la reine, elle lui annonça l'intention formelle où elle était de l'aller
visiter à Trieste avant de rentrer en France; elle en reçut bientôt la
réponse suivante:
LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.
«Trieste, le 11 novembre 1824.
«En voyant la date de votre lettre, j'ai frémi; depuis dix ans un
pareil _nom_ ne m'était pas parvenu, et j'évitais de me le
rappeler, non par indifférence, mais par la crainte de compromettre
des personnes qui m'ont montré du dévouement et qui me sont chères.
Jugez donc de ma joie, lorsque j'ai reconnu l'écriture de mon
aimable Juliette. C'était le jour de ma fête, à mon réveil, que
votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait
être reçu avec plus de plaisir que les expressions de votre si
bonne amitié. Vous avez donc pensé à moi. Vos tendres souvenirs ont
réveillé les miens, et je me suis transportée au temps où je
jouissais de votre société.
«Je voudrais encore retrouver le même plaisir; ce n'est qu'en vous
voyant que je pourrai vous dire les persécutions qu'on me fait
essuyer au nom du gouvernement français, et qui sont trop longues à
expliquer par lettre. Par un arrêté du 6 juin, pris à Paris par les
ministres étrangers, on décide que je ne puis habiter ni l'Italie,
ni les Pays-Bas, ni la Suisse; on me permet l'Allemagne et
l'Amérique. Par une injustice sans exemple, on me force à voyager,
à changer à chaque instant de pays, et on retient en même temps mes
biens particuliers de France et de Naples. Jugez dans quelle gêne
je me trouve à Trieste! Vous voyez donc que je ne puis vous rien
dire sur mon avenir. Je suis sûre que si je pouvais vous voir, vous
parler, vous pourriez, à votre retour en France, vous occuper avec
succès de mes justes réclamations.
«Ma position dans ce moment est bien triste; j'ai aussi le chagrin
d'être séparée de mes deux fils. Les persécutions dont nous sommes
l'objet les ont forcés à se rendre en Amérique. Achille y est
depuis deux ans; mon second fils m'a quittée il y a quinze jours.
Cette séparation a déchiré mon coeur; me voilà seule avec ma seconde
fille qui ne tardera pas à s'établir. L'isolement dans lequel je me
trouve devrait calmer joutes les inquiétudes et me donner le repos
auquel j'aspire depuis si longtemps, et que je ne puis obtenir. Si
on pouvait lire dans mes pensées les plus secrètes, on verrait que
je ne demande que le calme; mais pourquoi me refuse-t-on ce que ma
famille a obtenu si aisément? elle est tranquille à Rome, elle
voyage et n'éprouve aucun désagrément... Je suis la seule
persécutée.
«J'ai vu ma fille Létitia[35] qui vous trouve toujours aimable,
belle, ce qui ne me cause aucun étonnement; ce qui me surprend,
c'est d'apprendre que votre petite nièce qui était si délicate (et
dont je regarde le portrait en vous écrivant) est devenue belle et
fraîche. J'ai été touchée des compliments qu'elle m'envoie par ma
fille; c'est d'autant plus aimable qu'elle était dans l'âge où l'on
oublie les absents.
«J'ai été sensible au souvenir de l'abbé de Rohan; s'il ne se fait
pas un _scrupule_ de ma pensée, dites-lui que je me recommande à
ses prières; faites par un homme aussi bon que lui, elles doivent
être exaucées. Sa vocation ne me surprend pas; toute âme tendre est
portée aux extrêmes.
«Croyez, ma chère Juliette, que si vous me donnez le plaisir de
vous embrasser, ce sera le plus grand bonheur que j'aurai éprouvé
depuis onze ans.
«Je passerai l'hiver à Trieste. Un mot de réponse qui me prouve que
vous avez reçu ma lettre.
«Je vous embrasse, ma chère Juliette.
«Caroline.»
Nous ne suivrons pas Mme Récamier dans les courses qu'elle fit aux
environs de Naples avec sa nièce et ses deux fidèles compagnons de
voyage, cherchant à Linterne le tombeau de Scipion l'Africain, que
personne n'y a jamais trouvé, visitant Pæstum et la Cava, ou assistant à
la fête de la Madonna di Piè di Grotta; mais nous rappellerons la joie
avec laquelle l'amie dévouée de M. de Chateaubriand salua de loin sur la
terre étrangère l'avènement du roi Charles X, qui lui semblait d'un
heureux augure pour la pacification des rapports de l'illustre écrivain.
Toutefois il devait s'écouler bien du temps, et M. de Chateaubriand
devait rendre bien des combats avant que l'adversaire auquel il avait
déclaré une guerre à mort cédât la place à une plus libérale influence,
et que M. de Chateaubriand consentît à désarmer. Cependant le ministre
disgracié qui, après la clôture de la session des chambres, avait été
rejoindre sa femme en Suisse, revint immédiatement à Paris sur le bruit
de la maladie de Louis XVIII, et ce prince étant mort le 16 septembre,
l'auteur de _Bonaparte et les Bourbons_ fit paraître sa brochure ayant
pour titre: _le Roi est mort, vive le Roi!_
La saison que Mme Récamier passa à Naples n'étant point, comme nous
l'avons dit, celle où d'ordinaire ce beau pays est visité par les
étrangers, elle y vécut presque uniquement dans le cercle des amis
dévoués qui avaient suivi ses pas. Je dois pourtant nommer ici un
patriote illustre et respecté, le général Filangieri, dont elle
appréciait le caractère élevé et les opinions libérales. Le général
était alors en disgrâce, presque en suspicion; il désapprouvait
hautement la marche imprimée au gouvernement de son pays, et sa
conversation, empreinte d'une généreuse tristesse, intéressait beaucoup
Mme Récamier.
Je consignerai aussi la première apparition dans sa société d'un jeune
Français destiné à s'associer bientôt aux affections les plus intimes et
les plus chères de Mme Récamier. M. Charles Lenormant, après avoir
parcouru toute la péninsule, avait fait le voyage de Sicile, et, revenu
à Naples, s'y sentait retenu par son goût pour les arts et sa passion
pour l'étude de l'antiquité. Amené un soir chez Mme Lefebvre par un ami
intime de son mari, le marquis della Greca, M. Lenormant déjà connu de
M. Ballanche et de M. Ampère, les retrouva avec grand plaisir dans cette
maison. On le présenta à Mme Récamier; celle-ci adressa à ce jeune
compatriote quelques questions bienveillantes sur ses projets, ses goûts
d'étude, et apprenant de lui qu'il devait passer l'hiver à Rome, elle
l'engagea à venir quelquefois chercher chez elle une société française
dont il serait toujours bien accueilli.
Quelques jours après, M. J.-J. Ampère, rappelé en France auprès de son
excellent et illustre père, s'arrachait avec un grand effort à un pays
où tout parlait à sa vive et brillante imagination, où, grâce à
l'affection aimable et vraie d'une personne supérieure, il avait trouvé,
sous le plus beau ciel, tout le charme et la sécurité d'une vie de
famille au milieu des jouissances de sérieux travaux. Son départ laissa
un vide bien senti dans le cercle de Mme Récamier.
Le duc Mathieu de Montmorency, au moment où son cousin se disposait à
retourner à son poste diplomatique, avait repris avec plus de vivacité
au projet, toujours profondément enraciné dans son coeur, de visiter la
capitale du monde chrétien. L'ouverture prochaine du jubilé était un
motif de plus pour lui d'aspirer à ce voyage, auquel les circonstances
politiques elles-mêmes semblaient donner une convenance.
Le duc de Doudeauville écrivait à propos de ce voyage:
«M. de Montmorency a envie d'aller vous faire une visite; je l'y
pousse tant que je peux, et je lui conseille ce que je me
conseillerais à moi-même en pareil cas. Sa position est
embarrassante, elle le deviendra bien plus encore pendant les
chambres. Beaucoup de gens le désirent au ministère; on dira qu'il
les fait agir, et qu'il agit lui-même pour y parvenir; s'il vote
contre quelque loi, le roi lui en saura très-mauvais gré. Il est
plus noble, et j'ajouterai, plus adroit de s'éloigner, laissant les
circonstances et ses amis le faire arriver.
«Le roi est très-décidé à ne pas changer ses ministres; nous
verrons si les chambres lui feront prendre un autre parti. Il me
traite avec une extrême bonté, et cela me dédommage de bien des
ennuis de ma très-belle place. J'ai un petit mérite pour la
remplir: c'est une grande indépendance de caractère et de position,
qui me met à même de résister aux prétentions d'hommes
très-puissants; peu de gens peuvent et veulent soutenir cette
lutte.
«Tout le monde est enchanté de notre nouveau monarque, et l'on est
émerveillé de voir les libéraux chanter les louanges de ce prince
du pavillon Marsan qu'ils redoutaient et qu'ils attaquaient depuis
dix ans si cruellement.
«Le sacre doit avoir lieu au printemps à Reims: ce sera un beau
moment pour M. de Jessaint qui avait l'inquiétude qu'on ne mît
quelque personne en faveur dans cette préfecture, fort enviée
aujourd'hui; mais je l'ai bien rassuré.»
Mme Récamier, en retournant à Rome, se croyait donc certaine de
l'arrivée prochaine du meilleur de ses amis.
Le duc de Laval lui écrivait à son tour au moment de quitter Paris:
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, 23 octobre 1824.
«Vous savez ce que c'est que les derniers moments avant le départ.
Tout est confusion, presse, et l'on ne trouve pas une minute de
repos; c'est ma situation. Ceci ne sera donc qu'un mot pour vous
reprocher de ne plus m'écrire. Mais nous savons que vous devez
arriver à Rome vers cette époque, que M. Ampère vous a quittée pour
s'embarquer et rentrer en France. Quant à moi, je n'ai plus que
quarante-huit heures à passer ici, et je compte sur quinze jours de
route. Je vous écrirai de Turin un mot qui me précédera.
«Quant au cousin, son voyage est dans les incertitudes, les
probabilités. L'envie est vraie, très-réelle de sa part, mais la
décision n'appartient pas à lui seul.
«Quel charme n'y aurait-il pas de nous trouver tous trois,
lorsqu'on ouvrira la porte sainte, tous trois amenés par des voies
si diverses!
«_René_ vient d'arriver, se tait en ce moment, mais se prépare au
combat. Toutes les négociations ont échoué. Mille tendres
assurances du plus inaltérable sentiment.»
Ce fut donc avec un vrai plaisir, et une espérance qui lui était fort
douce, que Mme Récamier revint, avec sa nièce et le fidèle Ballanche,
dans cette Rome dont le charme exerce sur tous ceux qui l'ont habitée un
tel empire, qu'on ressent pour elle quelque chose de l'amour qu'on a
pour sa patrie. Elle y précéda de peu de jours son ami l'ambassadeur de
France, et s'établit cette fois au palais Sciarra dans le Corso, dans un
appartement que lui louait meublé un Anglais, homme d'esprit et de bonne
compagnie, lord Kinnaird.
Le duc de Laval, au milieu de toutes les nouvelles qu'il apportait de
France, ne laissait pas beaucoup espérer la réalisation du projet de
voyage du duc Mathieu; il était porteur d'une lettre du duc de
Doudeauville conçue en ces termes:
LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.
«Ce 26 octobre.
«Je profite du duc de Laval pour vous porter ma réponse, Madame;
c'est une occasion plus sûre d'arriver, mais moins favorable pour
être reçu, car le porteur sera bien plus intéressant à entendre que
la missive à lire; mais il ne vous dira que faiblement combien je
suis toujours occupé de vous, combien je vous ai regrettée pour les
affaires, combien je vous regrette pour moi-même et combien je
serais tenté d'aller vous retrouver.
«Nous sommes toujours dans la même position: le roi vu avec
enthousiasme par toute la France, et avec indulgence même par les
libéraux; les ministres toujours attaqués avec violence (excepté
votre serviteur que tous les partis ont bien voulu épargner jusqu'à
présent), et trop soutenus par le roi pour avoir rien à craindre,
même des chambres, du moins dans la session prochaine qui, à raison
de l'indemnité des émigrés, doit plutôt leur être favorable; M. de
Chateaubriand étant entré ouvertement contre eux dans la lice,
ainsi que vous l'avez vu, et ayant peu d'espoir, malgré son talent,
dont il fait un mauvais usage dans son intérêt, de recouvrer la
place dont il montre des regrets peu calculés.
«Mathieu aurait plus d'espérance par la manière noble dont il est
sorti, et par la manière sage dont il s'est conduit depuis lors. Il
est forcé de renoncer à son voyage d'Italie, par la tendresse
déraisonnable et personnelle de sa mère. J'en suis fâché, c'était
le moment le plus favorable d'exécuter ce projet; il vous trouvait
à Rome ainsi que son cousin, il échappait ici à une position fausse
et embarrassante: car il va être le but des espérances des uns, des
inquiétudes des autres, enfin le point de mire de tous les partis;
cette position sera surtout très-délicate vis-à-vis du roi. Je
regrette donc beaucoup qu'il n'ait pu faire ce beau voyage, projeté
et remis tant de fois.
«Mon fils est jusqu'au cou dans les affaires des arts et des
spectacles que je lui ai abandonnés. Je regrette peu les derniers,
vous vous en doutez; mais je regretterais beaucoup les autres, si
ce n'était un autre moi-même qui en eût hérité.
«Quant à moi, je suis accablé d'affaires, car je travaille depuis
six heures et demie du matin jusqu'au dîner, et je recommence à
huit jusqu'à près de onze pour recevoir des rendez-vous.
«J'ai trouvé vingt mille pétitions, j'en ai reçu dix mille, et avec
quelques centaines de mille francs à distribuer, j'ai depuis un an
reçu pour cinquante-trois millions de demandes. Plaignez-moi
d'avoir tant à refuser, quand j'aimerais tant à accorder.»
Si Mme Récamier avait pu garder encore quelque illusion sur la
possibilité du voyage de son saint ami à Rome, elle l'eût vu s'évanouir
à la lecture de la lettre suivante.