LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

«Gênes, 19 juin 1824.

«Jugez de ma surprise, lorsque hier soir en arrivant ici j'apprends

du consul la destitution si brusque, si singulière dans sa forme,

du ministre de mon département. Et le ton si irrité, si menaçant du

_Journal des Débats_, sans le moindre ménagement! Tout cela m'a

confondu, et cette surprise vous la partagerez.

«Vous aurez reçu peut-être quelques indices par la correspondance

du père[23] et du fils[24], qui sans doute ne sont pas restés

inactifs dans ce drame. J'avais reçu une lettre de Mathieu qui me

mandait franchement avoir voté contre la loi qui a causé la

division, la rupture et l'éclat dont nous voyons les effets. Voilà

vos pressentiments d'orage éclaircis. On demandait avec raison[25]

à certaine personne de ne point se presser, parce qu'on prévoyait,

on combinait déjà qu'à la première occasion il y aurait rupture; et

on ne voulait pas que cette personne pût tempérer des passions dont

on espère profiter pour son élévation.

«Des lettres particulières ont mandé ici que le duc de Doudeauville

pourrait avoir le portefeuille vacant! Ce serait le conserver dans

les mêmes mains où il est jusqu'à présent depuis la chute. Que je

suis impatient d'en apprendre davantage! Le cousin se sera fort

agité.

«De tout mon coeur, je suis tout à vous avec le plus entier et le

plus tendre dévouement.»

Il est facile d'imaginer quels durent être les sentiments de Mme

Récamier, lorsque l'indignité des procédés qui accompagnèrent la chute

de M. de Chateaubriand lui fut connue; mais si elle s'associa au vif

ressentiment de cette injure, elle eut pourtant désiré que son noble ami

usât de plus de modération dans sa retraite. Il est indubitable, et les

amis de M. de Villèle le savaient, que, si elle se fût trouvée auprès de

lui dans ce moment critique, Mme Récamier fut parvenue à modérer

l'âpreté qu'il porta dans sa vengeance. Malheureusement les personnes

qui entouraient alors M. de Chateaubriand, peu capables elles-mêmes de

prudence et de mesure, ne pouvaient que l'exciter dans le sens de sa

passion.

M. de Chateaubriand avait conscience qu'il n'était pas complétement

approuvé par la femme dont le jugement était si considérable à ses yeux,

mais il ne voulait pas être apaisé, et sa correspondance avec Mme

Récamier devint beaucoup moins fréquente à cette époque.

En outre, par un accident que je déplore, et que je ne puis m'expliquer

que par la cécité dont Mme Récamier fut atteinte pendant les dernières

années de sa vie, les lettres en petit nombre que M. de Chateaubriand

lui adressa à cette époque si grave de sa vie publique manquent toutes à

la collection.

Cette regrettable lacune nous oblige à nous contenter, sur l'événement

le plus important de cette année, des détails et des informations que le

duc Mathieu de Montmorency, son cousin le duc de Laval et le duc de

Doudeauville transmettaient à Mme Récamier.

LE DUC DE DOUVEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 9 juin 1824.

«Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'éclat qui vient d'avoir

lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M.

de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M.

de Villèle. Je vous ai plus que jamais regrettée depuis ce temps:

une amie comme vous n'est pas seulement agréable, elle est bien

utile. Je suis persuadé que dans cette circonstance vous auriez

rendu bien des services à celui qu'on accusait de viser à la place

de président du conseil des ministres, et que votre douce sagesse

aurait déjoué bien des intrigues.

«Il semble que votre amitié porte naturellement au ministère des

affaires étrangères: M. de Montmorency l'a rempli, M. de

Chateaubriand lui a succédé, et on a parlé de moi pour remplacer ce

dernier. Mais depuis qu'il en a été question, j'ai intrigué à ma

manière, c'est-à-dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que

celle de faire quelque bien; j'en fais un peu où je suis[26], je

n'en ferais peut-être pas ailleurs; je ne veux donc pas changer:

tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

«Je ne ressemble pas beaucoup à César, comme vous voyez, mais je

ressemble plus que lui à un honnête homme: je l'aime mieux.

«Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les

salons; mais M. de Villèle est plus fort que jamais. La manière

dont la septennalité a passé hier à la Chambre des députés en est

une grande preuve. Le désir de le dédommager du rejet de la loi des

rentes par la Chambre des pairs a décidé bon nombre de députés à

voter cette loi et à retirer eux-mêmes tous leurs amendements. Le

roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.

«On ne sait encore qui aura le portefeuille des affaires

étrangères; il y a des gens qui croient que M. de Villèle le

gardera et se débarrassera d'une grande partie de celui des

finances sur M. de Chabrol. Ce directeur général de

l'enregistrement est un homme très-capable et très-estimable.

«On me dit que vous avez le projet d'aller aux bains de Lucques; je

m'en réjouirais, parce que ce serait un acheminement à votre retour

en France. Je ne serais pas un de ceux qui en jouiraient le moins;

vous devez en être bien sûre, Madame, si vous rendez justice à mon

intérêt bien vif, à mon dévouement bien sincère et à mon désir de

pouvoir vous en renouveler moi-même l'assurance.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 44 / 214 题