LE MÊME.

«Paris, ce 9 avril 1824.

«Je reçois votre petit billet. J'apprends vos nouveaux chagrins.

Quittez cette Rome si triste, et revenez trouver vos amis. Voilà

une lettre de Mathieu.»

Le séjour de Mme Récamier à Rome fut en effet marqué, à la fin du carême

de 1824, par un véritable deuil d'amitié. La duchesse de Devonshire, que

la mort du cardinal Consalvi avait atteinte au coeur, s'était, on l'a vu

par une lettre de Mme Récamier, efforcée, malgré la douleur qu'elle

éprouvait, de reprendre la vie et les habitudes que lui imposait son

rang.

C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on

n'est pas lié par le sang, j'en ai été plusieurs fois témoin, que cette

nécessité de rentrer presqu'immédiatement dans le train ordinaire de la

vie, après une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on

appelle la _convenance_ impose un temps de retraite et de deuil pour le

plus indifférent des parents, mais elle n'autorise rien de semblable,

s'il s'agit du plus cher, du plus précieux de nos amis. La duchesse de

Devonshire, déjà usée par les émotions d'une vie brillante et

romanesque, ne devait pas résister à cette dernière épreuve.

Le 30 mars 1824, après une maladie de quelques jours, cette personne si

célèbre par ses agréments, si distinguée par tant de dons heureux, et

par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire

aimer, s'éteignit doucement dans la patrie qu'elle s'était choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvât en ce moment à Rome était son

beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a même publié que

cet héritier d'une des plus énormes fortunes et d'un des plus grands

noms de l'Angleterre était le fils, non point de l'épouse légitime, la

première duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la

belle lady Elisabeth Hervey, mariée alors à M. Foster et dont le duc

était en effet dès cette époque passionnément amoureux. D'après ce récit

romanesque, la duchesse, accouchée d'une fille en même temps que son

amie donnait le jour à un fils, aurait consenti à la substitution de ce

fils à sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de

Devonshire à garder le célibat dans lequel il est mort, en l'attribuant

à un engagement pris envers les héritiers légitimes, ou à un scrupule de

délicatesse qui ne lui permettait pas de perpétuer en se mariant cette

usurpation d'état.

Quoi qu'il en fût de ces rumeurs de salon, les rapports de lady

Élisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait

légalement pour son beau-fils, étaient affectueux, attentifs, mais sans

expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que

dura sa courte maladie, séquestrée de toute communication avec ses amis.

C'était en vain que Mme Récamier, profondément émue de son dangereux

état, insistait pour être admise auprès d'elle; les ordres du duc de

Devonshire, de ne laisser pénétrer personne, étaient inflexiblement

suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de

Laval autant pour Mme Récamier que pour lui-même. Dans la société de

Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la

substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de

séquestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne révélât quelque chose

de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprès des amis de sa

belle-mère; il adressa à Mme Récamier, le 29 mars au matin, le billet

suivant:

«Ce 29 mars.

«Très-chère Madame Récamier,

«Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous

tranquilliser. Lorsque le moment où je voudrais la voir entourée de

ses amis sera arrivé, vous serez la première à qui je penserai, et

je vous enverrai chercher.

«Aujourd'hui on ne permet à personne, pas même à moi, d'entrer dans

sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprécier votre

tendre amitié pour elle.

«Votre dévoué serviteur,

«DEVONSHIRE.»

Dans la nuit qui suivit, on apporta tout à coup à Mme Récamier ces

quelques lignes:

«Venez, chère Madame, si vous avez la force de me promettre de ne

pas entrer trop tôt dans sa chambre.

«DEVONSHIRE.»

Elle se rendit en toute hâte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc

de Laval, qui, mandé comme elle, était venu comme elle avec le plus

douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui précédait

la chambre à coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement, à peine

éclairé par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques

en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le médecin

anglais de la duchesse, avertis de l'arrivée de Mme Récamier et du duc

de Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles

s'échangèrent. Le médecin annonça que le moment suprême approchait, puis

il retourna auprès de la malade; le duc le suivit.

Après une assez longue attente, le duc revint; il semblait fort ému, et

engagea les deux amis à entrer chez la mourante.

La duchesse, à demi assise dans son lit et maintenue dans cette position

par une pile d'oreillers, avait le visage un peu coloré et les yeux

très-animés par la fièvre; sa respiration était courte et oppressée, une

de ses mains était étendue hors de son lit; ses femmes tout en larmes

l'entouraient et la soutenaient.

Mme Récamier se mit à genoux, prit la main de son amie, la baisa et

resta ainsi sanglotant, la tête appuyée sur le bord de la couche. Le duc

de Laval se mit à genoux de l'autre coté. La malade ne parlait plus;

elle parut reconnaître ses deux amis, et l'anxiété peinte sur son visage

fit place un moment à un éclair de joie: elle serra faiblement la main

de Mme Récamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la

respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout

d'un moment. La duchesse était morte[22].

L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations

religieuses, fut navrante pour Mme Récamier. Elle crut, et le duc de

Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait

les tendances catholiques de sa belle-mère, avait redouté qu'au lit de

mort elle n'exprimât la volonté d'une abjuration, et qu'afin d'éviter

l'éclat, et, à ses yeux, le scandale d'une semblable démarche, il

n'avait consenti à laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et

Mme Récamier que lorsqu'elle avait déjà perdu la parole.

Le lendemain, le duc de Devonshire envoya à Mme Récamier une des bagues

que sa belle-mère portait encore au moment suprême, et qu'elle lui avait

léguée.

M. Mathieu de Montmorency, en apprenant cette mort, écrivait à Mme

Récamier:

«Ce 8 avril 1824.

«J'ai reçu hier, aimable amie, quelques mots seulement, comme si

vous étiez tout près de moi, à l'Abbaye-au-Bois; mais je pardonne

cette brièveté à la peine que vous éprouvez et que je partage si

profondément. Ce peu de mots m'ont été au coeur. Cette pauvre

duchesse! elle a donc été prise bien subitement? Les lettres du 12

ne disaient rien de son mal, et celles du 24 en parlent comme d'une

grande maladie. Quel supplice que cette distance de treize et

quatorze jours! on en frémit dans la seule pensée d'inquiétudes

encore plus vives; et puis je me désole qu'on l'ait séquestrée des

soins de l'amitié, qui lui auraient été précieux sous plus d'un

rapport. Je me figure d'abord les vôtres, comme une des plus douces

consolations que la bonne Providence puisse ménager dans un tel

moment, et vous vous doutez bien aussi que ma pensée va au delà de

ce monde qui finit si vite. Enfin, je veux espérer de plus d'une

manière pour notre pauvre amie. Je conçois tous vos regrets; ils

prouvent la bonté de votre coeur. Nous nous entretiendrons souvent

de ce qui vous a laissé une impression plus profonde encore, par le

souvenir du cruel spectacle dont vous avez été témoin. Mais je dis

toujours: quand causerons-nous? Je compte les heures et les

moments.

«Adieu, adieu. Je ne vous parlerai pas de politique aujourd'hui. On

ne parle pour le moment que de rentes; leur réduction ne vous

atteint-elle pas aussi? Je suis curieux de savoir ce que M.

Récamier et d'autres personnes qui vous tiennent de près pensent de

ce hasardeux projet.--Je suis toujours avec un homme de votre

connaissance sur le même pied: obligeance sans intimité ni

confiance réciproque.»

On le voit, dans toutes ses lettres, M. de Montmorency insistait, ainsi

que les autres amis de Mme Récamier, pour qu'elle fixât l'époque de son

prochain retour en France. Les étrangers abandonnaient Rome; il devenait

nécessaire de prendre un parti et de se résoudre, soit à partir

promptement pour ne pas voyager pendant les chaleurs, soit à rester en

Italie. Mme Récamier était très-combattue. Bien que la santé de sa nièce

se fût raffermie, on lui disait, et elle-même était la première à se

persuader qu'un second hiver passé dans les pays chauds consoliderait,

d'une manière plus certaine, cette santé qui lui avait donné beaucoup

d'inquiétude.

Mme Récamier redoutait d'ailleurs de retomber avec M. de Chateaubriand

dans le rapport orageux qu'elle avait voulu fuir; c'est le sentiment

qu'elle exprime dans une lettre écrite le 1er mai.

«[...] Je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous dit Amélie: si je

retournais à présent à Paris, je retrouverais les agitations qui

m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, j'en

aurais un vif chagrin, s'il était bien, un trouble que je suis

résolue à éviter désormais. Je trouve ici dans les arts une

distraction, et dans la religion un appui qui me sauveront de tous

ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois éloignée de

mes amis; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous avoue

que je le sens nécessaire. Amélie, qui a passé cet hiver

très-agréablement et qui en a vivement joui, ne se fait pas moins

une fête de se retrouver à l'Abbaye-au-Bois. Vous savez que cette

pauvre duchesse de Devonshire m'a laissé une bague qu'elle a portée

jusqu'au dernier moment: cette mort m'a cruellement attristée.»

Aucun devoir impérieux ne réclamait la présence à Paris de Mme Récamier.

Son père et son mari jouissaient, dans un âge avancé, d'une admirable

constitution, et l'absence de la recluse de l'Abbaye-au-Bois ne

dérangeait les habitudes ni de l'un ni de l'autre: on résolut donc de ne

retourner en France qu'après l'ouverture de l'Année sainte. L'amitié de

M. de Montmorency n'apprendrait sans doute qu'avec peine cette

prolongation d'absence, mais les motifs en étaient trop purs pour qu'on

ne fût pas d'avance assuré qu'il les approuverait. Quant à M. Ballanche,

il avait dit à Mme Récamier comme Ruth à Noémi: «Votre pays sera mon

pays,» et n'admettait jamais qu'il pût se séparer d'elle. Son sacrifice,

d'ailleurs, eût plutôt consisté, cette année-là, à quitter Rome qu'à y

prolonger son séjour. Sa pensée était tout entière absorbée par l'étude

des origines romaines.

En parlant des personnes que Mme Récamier voyait le plus habituellement

à Rome, je n'ai rien dit encore d'une Française qu'elle avait retrouvée

dans cette ville, et avec laquelle elle se lia plus étroitement qu'elle

ne l'avait été jusqu'alors.

M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, était depuis longues

années en relation avec M. Récamier; il habitait Rome à peu près toute

l'année. Sa fille, Mme Salvage de Faverolles, vivait chez lui; séparée

de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée en

Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du

Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. M. Dumorey

passait pour un royaliste exalté, et sa fille semblait avoir les mêmes

opinions. C'était une grande femme dont la taille était belle, mais sans

grâce, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés.

Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilités de Mme Salvage,

disait: «Il faut beaucoup la ménager: car si on la fâchait, elle vous

passerait son nez au travers du corps.» Mme Salvage avait de l'esprit,

mais cet esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans

agrément. Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande

faculté de dévouement et la passion des célébrités. Elle se prit pour

Mme Récamier d'un engouement très-vif qui devint de l'amitié. Pour peu

que celle-ci se fût laissé faire, elle aurait disposé souverainement de

Mme Salvage, qui, dépourvue de tout autre lien que celui de sa piété

filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle

intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme

Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Récamier elle-même, tout en

rendant justice à ses qualités, n'éprouvait point d'attrait pour elle.

Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le même entraînement, avec

la même passion, à la duchesse de Saint-Leu que Mme Récamier lui avait

fait connaître. La reine Hortense accepta son dévouement qui ne se

démentit point jusqu'à sa mort. Mme Salvage l'accompagna dans les

voyages que la reine fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de

Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut

son exécuteur testamentaire.

À l'époque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas deviné

que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient

très-prononcées, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis

Napoléon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite

de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.

Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au

sein même du conseil des ministres, était loin de se pacifier.

La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villèle,

président du conseil, et le ministre des affaires étrangères, se

marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la réduction des

rentes, projet favori de M. de Villèle, qui préoccupait et passionnait

les esprits, devait être l'occasion de la rupture définitive et

éclatante. Le public considérait M. de Chateaubriand et ses amis comme

les adversaires du projet, et M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier,

à la date du 24 avril, au moment où la loi allait être discutée à la

chambre des pairs:

«Nous sommes en ce moment tout occupés des rentes, et presque

uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable

au projet qu'un de ses collègues; au moins si l'on en juge par ses

amis à lui.--Moi, je crois juger assez impartialement: je suis

frappé de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en

avant et je crois en tout que je parlerai très-peu.»

La loi fut rejetée, sans que M. de Chateaubriand se fût levé pour la

défendre; dès lors, on résolut de se délivrer d'un collègue incommode.

On sait quelle fut la brutalité de ce renvoi. M. de Chateaubriand

arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, lorsqu'on

lui remit un billet de M. de Villèle conçu en ces termes:

«Monsieur le vicomte,

«J'obéis aux ordres du roi, en transmettant de suite à Votre

Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.»

Suivait l'ordonnance.

«Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil, est chargé

par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en

remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»

Le ressentiment de l'homme ainsi outragé fut implacable. L'éloquence, la

verve incomparable de polémique dont M. de Chateaubriand était doué, fut

mise quatre ans au service de sa vengeance, et renversa enfin M. de

Villèle; mais elle n'avait pas atteint que lui. On peut dire que cette

rupture avec M. de Chateaubriand fut une des grandes fautes et la perte

de la restauration.

Le lendemain du renvoi de M. de Chateaubriand, on lisait dans le

_Journal des Débats_:

«C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve

d'une destitution solennelle. Il fut destitué, en 1816, comme

ministre d'État, pour avoir attaqué, dans son immortel ouvrage de

_la Monarchie selon la charte_, la fameuse ordonnance du 5

septembre qui prononçait la dissolution de la chambre _introuvable_

de 1815. «MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples

députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir

embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de

la colère ministérielle.

«En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM.

de Villèle et Corbière devenus ministres qu'il est sacrifié. En

1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824 on le punit de s'être tu:

son crime est d'avoir gardé le silence dans la discussion de la loi

des rentes.

«Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs: l'opinion publique,

juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M.

de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de

ce jour aura été la plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.»

La nouvelle de ce bouleversement de la fortune politique de son illustre

ami arriva d'abord à Mme Récamier par une lettre de M. de Montmorency.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 8 juin 1824.

«Je voulais vous écrire depuis quelques jours, aimable amie. Je

voulais répondre à cette lettre que j'ai enfin reçue, et qui me

révèle ces projets de voyage contre lesquels j'ai protesté

d'avance, mais qui paraissent déjà avoir subi quelques

modifications ou incertitudes sans aucun profit pour l'amitié. Soit

que vous veniez à Lucques, ou que vous alliez faire une course à

Naples, nous serons toujours privés du bonheur de vous voir; et

nous passerons devant cette pauvre Abbaye pour pousser un gros

soupir en voyant certaines fenêtres fermées.

«Mais, pendant ce temps-là, que de nouvelles agitations dans nos

salons, dans les causeries du peuple, comme dans les nôtres, et

même dans les chambres! La loi des rentes est rejetée par les

pairs. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les têtes financières de

votre connaissance. Bien plus, une disgrâce politique en devient la

suite, et elle tombe sur un de vos amis, qui depuis quelque temps

se trouvait, dit-on, dans une situation fausse et vraiment

intolérable. Je vous renvoie pour bien des détails à la

_Quotidienne_ d'aujourd'hui 8 juin, qu'il faut que vous vous

procuriez, et aussi au _Journal des Débats_ qui paraît se décider

pour le parti généreux entre le vainqueur et le vaincu. J'imagine

qu'_il_ vous écrit lui-même. _Il_ a un maintien simple, noble et

courageux. _Il_ vient de venir à la chambre même où je vous écris

reprendre sa place et son ancien costume.

Ce qu'il m'importe le plus de savoir, et ce que je ne devine pas

parfaitement, c'est votre impression à vous. Serez-vous fâchée pour

son bonheur, et le vôtre en recevra-t-il la moindre atteinte? Cela

peut-il influer sur votre retour plus ou moins prompt? Enfin tout

ce qui tient au coeur, à l'amitié, est de mon ressort; et c'est pour

cela que je suis si peiné de ce retard de votre retour. Je vois

apparaître au mois d'octobre de nouveaux motifs tirés de la santé

d'Amélie, et cette absence prolongée est un des plus pénibles

sacrifices qui puissent m'être imposés.

Adieu, aimable amie; j'aurais tant aimé à vous réunir ici pendant

l'été avec ce bon Adrien qui me mande des choses admirables de vos

dispositions actuelles sous le rapport le plus essentiel. Pourquoi

ne voulez-vous donc pas que j'en profite pour ma propre édification

et pour mon bonheur? Je vous quitte et vous renouvelle mes tendres

hommages.»

Le duc de Laval avait quitté Rome depuis quelques jours, avec un congé,

pour aller passer trois mois en France, lorsque Mme Récamier reçut la

lettre qu'on vient de lire, et ce fut pendant son voyage que

l'ambassadeur de France à Rome apprit à son tour l'étrange et brusque

révolution qui renversait M. de Chateaubriand. Il écrivit aussitôt à Mme

Récamier pour lui exprimer son extrême étonnement:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 43 / 214 题