LE MÊME.

«Paris, 4 juillet 1824.

«Je viens, Madame, de recevoir votre bien bonne, bien aimable

lettre du 12 juin, et je m'empresse d'y répondre. Je vois que la

mienne ne vous était pas encore parvenue. Je vous avais écrit

aussitôt après la chute de M. de Chateaubriand; je devinais vos

chagrins de tout genre sur ce sujet et je voulais être des premiers

à y prendre part.

«Vous me demandez quelques détails; je vais vous les donner, en

pensant néanmoins que vous les savez vraisemblablement déjà.

«Bien des gens travaillaient à éloigner MM. de Villèle et de

Chateaubriand, comme nous travaillions à les rapprocher; car nous

n'avions en vue que le bien général, et ils ne pensaient qu'à leur

intérêt particulier. Il en résultait une disposition peu confiante

et peu amicale entre les deux ministres. L'affaire des rentes est

arrivée: M. de Chateaubriand s'est tu dans les chambres pendant la

discussion de la loi, mais on assurait, à tort ou à raison, qu'il

ne se taisait pas de même dans les salons, et qu'il y laissait voir

son opposition. On ajoutait qu'il espérait, comme bien des

ambitieux qui l'entouraient, renverser M. de Villèle par le rejet

de sa loi favorite. Elle a été fort sottement refusée par nous: le

président des ministres s'en est trouvé ébranlé, et on a jugé qu'il

fallait que le roi lui donnât une nouvelle preuve de sa confiance

et de sa bienveillance en éloignant son antagoniste. Je ne sais si

ces inculpations étaient fondées et si le sacrifice était

nécessaire, mais ce que je sais, c'est que je suis grand ennemi des

changements, et que je les crois, en général, très-nuisibles; ce

que je sais encore, malheureusement, c'est que les articles du

_Journal des Débats_, auxquels on croit que M. de Chateaubriand

n'est pas étranger, lui font du tort, et qu'on remarque qu'il est

le seul ministre depuis dix ans qui ait tenu cette conduite à sa

sortie de place. On dit que M. de Montmorency, qui a été contre la

loi, n'aurait pas été fâché non plus qu'elle entraînât son auteur;

mais il y met plus de noblesse, de mesure et de vertu.

«On parle encore dans le public de changements qui auraient lieu

après la fin de la session. J'ignore si cela est fondé, mais à tout

hasard je parle contre tant que je peux, et surtout contre

l'élévation de celui dont vous connaissez le peu d'ambition, et

qui, n'ayant vraiment que celle de faire quelque bien, désire

uniquement rester à la place où l'on croit qu'il en fait un peu.

«Je suis charmé d'apprendre l'amélioration de la santé de votre

intéressante compagne; veuillez bien l'en assurer, en la remerciant

de son souvenir.

«J'ai bien parlé avec le duc de Laval de celle à qui j'aime

toujours à réitérer l'assurance de mes sentiments bien sincères de

dévouement, d'attachement et d'intérêt.»

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 5 juillet 1824.

«Mes premiers moments à Paris ont été tellement confus, troublés,

agités par tant de sentiments, d'affaires et de préoccupations,

qu'il m'a été impossible d'écrire une ligne.

«À présent, tout vous est connu, comme à toute l'Europe, sur la

nature, la cause et la forme de la dernière destitution. Votre

excellent esprit vous a déjà fait regretter le ton si violent, si

démesuré du journal défenseur du disgracié. Je crois qu'il eût été

plus noble, plus digne, plus convenable à la réputation comme aux

intérêts de garder le silence, et, sous ce rapport, la retraite du

cousin a eu l'avantage sur celle-ci. Au lieu de cela, les

déclamations continuent; et comme il y a beaucoup de talent dans

ces attaques, et que le désespoir double les forces, cela me semble

une guerre à mort, sans la perspective d'un traité de paix. Je ne

vois pas de chance d'en sortir par la porte d'une ambassade.

«J'ai vu l'homme malheureux; c'était un procédé que je lui devais.

Il s'est loué de ma visite, et s'en est expliqué vis-à-vis de son

amie de la rue de Varennes[27]. Mais que peut-il faire, ruiné,

abîmé de dettes comme il l'est?

«Je crois toujours que le parti de la modération et du silence eût

été préférable.

«Mathieu est dans la même situation et n'a aucune chance

d'activité. Sans avoir fait de bruit, encore moins d'intrigues (il

en est incapable), il s'est déclaré adversaire dans la grande

affaire des rentes, et cela suffit pour l'éloigner. Les plus

augustes personnages le boudent.

«Hier, nous avons passé la journée à cette petite campagne[28]

toute pleine de vos souvenirs. Nous avons beaucoup parlé de vos

projets. Je lui ai lu l'article de votre lettre où vous le laissiez

arbitre en quelque sorte du parti que vous aviez à prendre. Il est

fort raisonnable. Il comprend les motifs de santé pour Amélie; il

est encore plus frappé des raisons solides, des considérations

religieuses qui vous font incliner à débuter dans l'Année sainte à

Rome; en sorte que je puis vous assurer que son parti est pris, et

sans humour ni refroidissement aucun. J'oubliais de vous dire aussi

que le duc de Doudeauville est entré dans vos raisonnements sur

votre nièce et sur vous-même.

«Je me hâte de terminer ceci, afin de le faire partir par la poste.

Mille et mille fois l'assurance du plus invariable, du plus

inaltérable de tous les attachements.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 45 / 214 题