«Paris, ce lundi soir 15 mars.
«Je reçois très à propos, aimable amie, une lettre de vous du 1er
mars; car M. de Chateaubriand me disait précisément hier aux
Tuileries qu'il avait reçu la veille des nouvelles de Rome, et que
le duc de Laval lui mandait que vous étiez très-souffrante. Enfin
vous étiez bien lasse, et surtout pour Amélie, des folies du
carnaval, et vous entriez de bon coeur dans le calme du carême. Ce
n'est pas là ce que je blâmerai; mais vous me faites une sorte de
confession fort aimable de vos nouvelles et inconséquentes
liaisons, qu'il m'est bien difficile d'approuver. Je vois à
merveille comment les choses se sont arrangées avec vous. Un peu de
romanesque qui vous plaît, même en amitié; quelque mystère,
quelques difficultés, soit dans la première rencontre, soit dans
celles qui l'ont suivie; et puis, survient un malheur à plaindre, à
soigner, qui intéresse la générosité, et vous voilà engagée. Cela
ne m'étonne pas beaucoup et je n'en rends pas moins justice au fond
de vos sentiments; mais des personnes qui vous connaissent moins en
bavarderont, en écriront. Il est possible que, revenue ici, vous
soyez importunée de quelques lettres, de quelque sollicitation à
votre obligeance. C'est en tout une sorte de liaison qu'il est plus
aisé de ne pas commencer du tout que de rompre à temps, pour en
éviter tous les inconvénients.
«Voilà mon sermon fait; vous ne me parlez pas de celui du duc de
Laval pour qui vous avez bien senti que ce pourrait être plus
embarrassant. Vous ne me dites pas si vous lui avez fait confidence
entière.»
Je trouve dans les papiers de Mme Récamier ce billet écrit le jour même
où la première nouvelle de la maladie du prince Eugène, duc de
Leuchtemberg, parvenait à sa soeur.
LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.
«Avril 1824. Ce vendredi matin.
«Ma chère Madame, il semble qu'il soit attaché à ma destinée de ne
pouvoir jouir de quelque plaisir, distraction, ou intérêt, que la
douleur ne soit toujours là. J'ai reçu des nouvelles de mon frère;
il a été souffrant, on m'assure bien qu'il était mieux au départ de
la lettre, mais mon inquiétude est extrême: malgré moi, je le vois
toujours comme dans sa dernière maladie, et je suis loin de lui!
J'espère en Dieu qu'il ne me privera pas du seul ami qui me reste,
de l'homme le meilleur et le plus loyal qui existe. Je vais à
Saint-Pierre prier; cela me calmera peut-être, car je suis inquiète
même de mon inquiétude. L'on devient faible et superstitieux dans
le malheur. Je ne puis donc aller me promener avec vous
aujourd'hui; cependant je serais heureuse de vous voir, si vous
vouliez venir me rejoindre à Saint-Pierre. Je sais que vous ne
craignez pas ceux qui souffrent et vous devez leur porter bonheur.
«Vous désirer à présent, c'est assez vous prouver mes sentiments
pour vous.
«HORTENSE.»
Enfin j'insère ici la lettre que Mme Récamier reçut de la reine
Hortense, après qu'elle fut retournée à Arenenberg.
LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.
«10 juin 1824.
«Vous avez été assez aimable, Madame, pour désirer de mes
nouvelles. Je ne puis pas dire que je suis bien, quand j'ai tout
perdu sur cette terre; cependant ma santé n'est pas mauvaise. Je
viens encore d'éprouver les impressions les plus déchirantes: j'ai
revu tout ce qui tenait à mon frère. Je ne recule pas devant la
douleur, et peut-être au milieu d'elle trouve-t-on quelque
consolation.
«Cette vie si remplie de troubles n'agite plus ceux qu'on regrette.
Je n'ai que des larmes, et sans doute il est heureux! Vous qui
sentez si bien, vous devinerez tout ce que j'ai dû éprouver.
«Je suis à présent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgré
le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouvé Arenenberg bien beau;
mais il faut toujours que des regrets me suivent: c'est sans doute
là ma destinée. L'année dernière, je m'y étais trouvée si
satisfaite! j'étais toute fière de ne rien regretter, de ne rien
désirer dans ce monde: j'avais un bon frère, de bons enfants.
Aujourd'hui! que j'ai besoin de me répéter qu'il me reste encore
des liens auxquels je suis nécessaire!
«Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien à vous
apprendre, si ce n'est que vous avez été pour moi d'une bien douce
consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous
êtes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa
vie, ses impressions; le coeur devine tout, et l'on se devient
nécessaire quand on s'est deviné.
«Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis
intéressée à les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans
avenir, et qui compte rester où le sort me pose; car peut-être
resterai-je à ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer
toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prêt à enlever la
maison; la neige y est, dit-on, d'une épaisseur effroyable. Mais il
faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles; au
contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois
sans charme.
«Adieu; ne m'oubliez pas tout à fait; croyez que votre amitié m'a
fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous
vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me
répéter que je suis injuste, si je me plains trop de la destinée,
et qu'il me reste encore des amis.
«HORTENSE.»
Cependant Mme Récamier continuait à recevoir de Paris ses informations
ordinaires.