«Paris, ce 16 mars 1824.
«Le temps s'écoule, et bientôt j'espère vous revoir. M. de
Montmorency m'a dit hier que vous deviez vous mettre en route à la
fin du mois de mai. Vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé,
et vous vous repentirez d'avoir quitté votre cellule.
«Vous me dites qu'on peut toujours trouver un moment pour écrire.
Cela est vrai, mais il n'y a pas toujours un courrier qui parte.
J'ai une répugnance invincible pour la poste. Vous savez bien
pourquoi, et l'incertitude des occasions, jointe à mon travail,
vous explique l'irrégularité de ma correspondance.
«Je ne vous parle pas de nos prospérités; la politique ne vous
importe guère. Les chambres vont s'ouvrir, et nous aurons, à une
immense majorité, cette septennalité dont vous avez vu M. de
Montmorency si inquiet. La session durera quatre mois, de sorte que
je serai libre à votre arrivée en France. Vous ne sauriez, sans la
plus cruelle injustice, douter de la joie que me causera votre
retour.
«Comment est votre santé? et celle de votre nièce?»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 1er avril 1824.
«Je suis aux regrets et aux remords de ne vous avoir pas écrit par
le dernier courrier, aimable amie. J'avais à me réjouir de votre
véritable convalescence printanière, après une indisposition
beaucoup plus grave que je ne le croyais. Adrien a été bien aimable
par son exactitude à me donner de vos nouvelles: et vous avez eu
ensuite la même perfection par votre bonne lettre qui me donnait
des siennes, après cette effroyable aventure de cette charmante
jeune anglaise[20]. Votre récit m'a bien touché. Je conçois tout ce
qui a bouleversé le coeur de mon pauvre cousin, et même ce reproche
qu'il se faisait, d'avoir indiqué le chemin, quoique ce fût bien
innocent. Vous avez mis tout le charme que je connais si bien dans
vos soins d'amitié, et il me mande qu'il les a bien appréciés.
«J'ai raconté cette triste histoire à Mme de Broglie, qui me
demandait beaucoup de vos nouvelles et s'étonnait de n'avoir pas eu
de réponse à sa lettre. Je n'avais plus le courage ou la fatuité de
répondre que vous n'écriviez guères; car vous m'avez traité cette
fois avec une bonté dont mon coeur est vivement reconnaissant.
«J'ai dîné l'autre jour chez ce rival[21], à côté de lui. La
conversation a été facile, même sur un sujet délicat, une brochure
très-hostile faite par un homme qui m'a tenu de près, et dont
Adrien pourrait peut-être vous donner des nouvelles, et vous dire
en toute sincérité que j'avais voulu l'empêcher. Mais il n'y a plus
jamais rien de bien expansif, et le sujet sur lequel nous le sommes
le moins, c'est peut-être vous. Il a parlé de votre retour, et moi
j'en parle aussi, et je dis que c'est aujourd'hui le 1er avril, et
que, si aux premiers jours de mai, au plus tard, vous ne vous
mettiez pas en route, l'amitié aura le droit de jeter les hauts
cris.
«Adieu, adieu.»