«Je m'étais rendue un jour de fête à l'église de Saint-Pierre, pour
y entendre la musique religieuse si belle sous les voûtes de cet
immense édifice. Là, appuyée contre un pilier, recueillie sous mon
voile, je suivais de l'âme et de la pensée les notes solennelles
qui se perdaient dans les profondeurs du dôme. Une femme d'une
taille élégante, voilée comme moi, vint se placer près du même
pilier; chaque fois qu'une émotion plus vive m'arrachait un
mouvement involontaire, mes yeux rencontraient le visage de
l'étrangère tourné vers moi. Elle semblait chercher à reconnaître
mes traits; de mon côté, à travers l'obstacle de nos voiles, je
croyais distinguer des yeux bleus et des cheveux blonds qui ne
m'étaient pas inconnus.--«Mme Récamier!--C'est vous, Madame!»
dîmes-nous presque à la fois.--Que je suis heureuse de vous
retrouver!» continua la reine Hortense, car c'était elle; «vous
savez que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher à me
rapprocher de vous, mais vous m'avez toujours tenu rigueur,»
ajouta-t-elle en souriant.--«Alors, Madame, répondis-je, mes amis
étaient exilés et malheureux; vous étiez heureuse et brillante, ma
place n'était point auprès de vous.--Si le malheur a le privilège
de vous attirer, reprit la reine, vous conviendrez que mon tour est
venu, et vous me permettrez de faire valoir mes droits.»
«J'éprouvai un peu d'embarras à lui répondre. Ma liaison avec le
duc de Laval-Montmorency, notre ambassadeur à Rome, et avec tout ce
qui tenait au gouvernement du roi à cette époque, était autant
d'obstacles à ce que la reine me vînt voir chez moi; il n'y en
avait pas moins à ce que je me présentasse chez elle; elle comprit
mon silence.--«Je sais, dit-elle avec tristesse, que les
inconvénients de la grandeur nous suivent encore alors même que ses
prérogatives nous ont quittés. Ainsi la perte du rang que
j'occupais ne m'a point acquis la liberté de suivre le penchant de
mon coeur; je ne puis même aujourd'hui goûter les douceurs d'une
amitié de femme, et jouir paisiblement d'une société agréable et
chère.»
«Je m'inclinai avec émotion, mon regard attendri lui dit seul ce
que j'éprouvais.--«Il faut cependant que je vous parle, reprit la
reine avec plus de vivacité; j'ai tant de choses à vous dire!... Si
nous ne pouvons nous voir l'une chez l'autre, rien ne nous empêche
de nous rencontrer ailleurs; nous nous donnerons des rendez-vous,
cela sera charmant!--Charmant en effet, Madame, répondis-je en
souriant, surtout pour moi; mais comment fixer l'heure et le lieu
de ces rendez-vous?--Ce serait à moi de vous le demander, car,
grâce à la solitude qui est pour moi d'obligation, mon temps
m'appartient tout entier; mais il n'en peut être de même du vôtre:
recherchée comme vous l'êtes, sans doute vous allez beaucoup dans
le monde.--Dieu m'en garde! Je mène au contraire une vie assez
sauvage. Il serait absurde d'être venue à Rome pour y voir des
salons et un monde qui se ressemblent partout; j'aime mieux visiter
ce qui n'appartient qu'à elle, ses monuments et ses ruines.--Eh
bien! voilà qui s'arrange à merveille. Si vous n'y voyez pas
d'inconvénients, je serai de moitié dans vos excursions; vous me
ferez part chaque jour de vos projets pour le lendemain, et nous
nous rencontrerons _par hasard_ au lieu que vous aurez choisi.»
«J'acceptai cette offre avec empressement. Je me faisais une fête
de ces courses dans Rome antique, en compagnie d'une femme aimable
et gracieuse, qui aimait et comprenait les arts; de son côté, la
reine était heureuse de penser que je lui parlerais de la France,
et, pour l'une comme pour l'autre, le petit air de mystère jeté sur
ces entrevues n'était qu'un attrait de plus.
«--Où comptez-vous aller demain? me dit la reine.--Au
Colisée.--Vous m'y trouverez certainement. J'ai à causer longuement
avec vous: je tiens à me justifier à vos yeux d'une imputation qui
m'afflige.» La reine allait entrer dans des explications, et
l'entretien menaçait de se prolonger; je lui rappelai sans
affectation que l'ambassadeur de France, qui m'avait conduite à
Saint-Pierre, allait venir m'y reprendre: car je craignais que la
rencontre ne fût embarrassante pour elle et pour lui.--«Vous avez
raison, dit la reine, il ne faut pas qu'on nous surprenne: adieu
donc, à demain, au Colisée.» Et nous nous séparâmes.
«Le lendemain, à l'heure de l'_Ave Maria_, j'étais au Colisée;
j'aperçus la voiture de la reine Hortense, qui n'avait précédé la
mienne que de quelques minutes. Nous entrâmes ensemble dans le
cirque, en nous félicitant mutuellement de notre exactitude; nous
parcourûmes ce monument immense au rayon du soleil couchant, au son
lointain de toutes les cloches:
«Che paja il giorno pianger che si muore.»
«Nous nous assîmes ensuite sur les degrés de la croix au milieu de
l'amphithéâtre. Le prince Charles Napoléon Bonaparte et M. Ampère,
qui nous avaient suivies, se promenaient à quelque distance.--La
nuit était venue, une nuit d'Italie; la lune montait doucement,
dans les airs, derrière les arcades ouvertes du Colisée, le vent du
soir résonnait dans les galeries désertes.--Près de moi était cette
femme, ruine vivante elle-même d'une si étonnante fortune. Une
émotion confuse et indéfinissable me forçait au silence. La reine
aussi semblait absorbée dans ses réflexions.--«Que d'événements
n'a-t-il pas fallu, dit-elle enfin en se tournant vers moi, pour
nous réunir ici! événements dont j'ai souvent été le jouet ou la
victime, sans les avoir prévus ou provoqués!»
«Je ne pus m'empêcher de penser intérieurement que cette prétention
au rôle de victime était un peu hasardée. J'étais alors persuadée
qu'elle n'avait pas été étrangère au retour de l'île d'Elbe. La
reine devina sans doute ce qui se passait dans mon esprit;
d'ailleurs il ne m'est guère possible de cacher mes sentiments; mon
maintien, ma physionomie, les trahissent malgré moi.--«Je vois
bien, dit-elle avec vivacité, que vous partagez une opinion qui m'a
profondément blessée; c'est pour la détruire que j'ai voulu vous
parler librement. Dorénavant vous me justifierez, je l'espère, car
je tiens à me laver d'une ingratitude et d'une trahison qui
m'aviliraient à mes propres yeux, si j'en étais coupable.»
«Elle se tut un instant, et reprit:--«En 1814, lors de l'abdication
de Fontainebleau, je crus que l'empereur avait renoncé à tous ses
droits au trône, et que sa famille devait l'imiter. Je désirais
rester en France, sous un litre qui ne donnât point d'ombrage au
nouveau gouvernement. Louis XVIII m'autorisa, sur la demande de
l'empereur de Russie, à prendre celui de duchesse de Saint-Leu, et
me confirma la possession de mes biens particuliers. Dans une
audience que j'obtins pour l'en remercier, il avait montré pour moi
de la grâce et de la bonté; j'en fus sincèrement reconnaissante, et
après avoir accepté librement ses bienfaits, je ne pouvais avoir la
pensée de conspirer contre lui. Je n'ai appris le débarquement de
l'empereur que par la voix publique, et j'en éprouvai bien plus de
chagrin que de joie. Je connaissais trop l'empereur pour croire
qu'il eût tenté une pareille entreprise sans avoir des raisons
certaines d'en espérer le succès, mais la perspective d'une guerre
civile m'affligeait profondément et j'étais persuadée qu'on ne
pouvait y échapper. L'arrivée rapide de l'empereur déconcerta
toutes les prévisions; en apprenant le départ du roi, en me le
représentant vieux, infirme, forcé de quitter encore une fois sa
patrie, je me sentis vivement touchée. L'idée qu'il pouvait en ce
moment m'accuser d'ingratitude et de trahison m'était
insupportable, et, malgré tous les inconvénients qu'une pareille
démarche pouvait avoir pour moi, je lui écrivis pour me disculper
de toute participation aux événements qui venaient de se passer. Le
20 mars au soir, prévenue par les anciens ministres, je me rendis
aux Tuileries pour y attendre l'empereur. Je le vis arriver
entouré, pressé, porté par une foule d'officiers de tous grades. Au
milieu de ce tumulte, je pus à peine aborder l'empereur; il
m'accueillit froidement, ne me dit que quelques mots, et m'assigna
une heure pour le lendemain.
«L'empereur m'a toujours inspiré beaucoup de crainte, et le ton
dont il me donna ce rendez-vous n'était pas fait pour me rassurer.
Je m'y rendis cependant avec la contenance la plus calme qu'il me
fut possible de prendre. Je fus introduite dans son cabinet. À
peine nous eut-on laissés seuls qu'il s'avança vers moi avec
vivacité:--«Avez-vous donc si peu compris votre situation, me
dit-il brusquement, que vous ayez pu renoncer à votre nom, au rang
que vous teniez de moi, et accepter un titre donné par les
Bourbons? Était-ce là votre devoir?--Mon devoir, Sire, repris-je en
rassemblant tout mon courage pour lui répondre, était de penser à
l'avenir de mes enfants, puisque l'abdication de Votre Majesté ne
m'en laissait plus d'autre à remplir.--Vos enfants! s'écria
l'empereur, vos enfants n'étaient-ils pas mes neveux avant d'être
vos fils? L'avez-vous oublié? Vous croyez-vous le droit de les
faire déchoir du rang qui leur appartenait?» Et comme je le
regardais tout éperdue:--«Vous n'avez donc pas lu le Code?»
ajouta-t-il avec une colère croissante. J'avouai mon ignorance, en
me rappelant tout bas combien il eût autrefois trouvé mauvais
qu'aucune femme, et surtout celles de sa famille, osassent afficher
des connaissances en législation.
Alors il m'expliqua avec volubilité l'article de la loi qui défend
de changer l'état des mineurs et de faire en leur nom aucune
renonciation. Tout en parlant, il arpentait à grands pas son
cabinet, dont la fenêtre était ouverte aux premiers rayons d'un
beau soleil de printemps. Je le suivais en m'efforçant de lui faire
entendre que, ne connaissant pas les lois, je n'avais pensé qu'à
l'intérêt de mes enfants, et pris conseil que de mon coeur.
L'empereur s'arrêta tout à coup, et se tournant brusquement vers
moi:--«Alors il aurait dû vous dire, Madame, que quand on a partagé
les prospérités d'une famille, il faut savoir en subir les
adversités.» À ces dernières paroles je fondis en larmes; mais en
ce moment une bruyante clameur, qui me fit tressaillir, interrompit
cet entretien.
«L'empereur, sans s'en apercevoir, s'était, tout en parlant,
rapproché de la croisée qui donnait sur la terrasse des Tuileries,
alors couverte de monde; toute cette foule, en le reconnaissant,
fit retentir l'air d'acclamations frénétiques. L'empereur,
accoutumé à se dominer, salua tranquillement le peuple électrisé
par sa présence, et je me hâtai d'essuyer mes yeux. Mais on avait
vu mes pleurs, sans toutefois en soupçonner la cause; car le
lendemain tous les journaux répétèrent à l'envi que l'empereur
s'était montré aux fenêtres des Tuileries, accompagné de la reine
Hortense qu'il avait présentée au peuple, et que la reine avait été
si émue de l'enthousiasme qui s'était manifesté à sa vue qu'elle
n'avait pu retenir ses larmes.»
«Ce récit avait un caractère de bonne foi qui ébranla ma
conviction, et les dispositions où je me sentais pour la reine y
gagnèrent encore. De ce moment nos relations furent décidément
établies. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous, tantôt au
temple de Vesta, tantôt aux thermes de Titus ou au tombeau de
Cécilia Métella, d'autres fois à quelqu'une des nombreuses églises
de la cité chrétienne, ou des riches galeries de ses palais, ou des
belles _ville_ de ses campagnes, et notre exactitude était telle
que presque toujours nos deux voitures arrivaient ensemble au lieu
désigné.
«Ces mystérieuses promenades duraient depuis assez longtemps, quand
on vint à parler d'un bal brillant qui devait avoir lieu chez
Tortonia. Ce bal était masqué, ce qui fit venir à la reine la
fantaisie d'y aller et de m'y donner rendez-vous. Nous convînmes de
nous faire faire un costume semblable; c'était un domino de satin
blanc tout garni de dentelles. Ainsi vêtues, on pouvait facilement
nous prendre l'une pour l'autre; seulement, comme signe de
reconnaissance, je portais une guirlande de roses, et la reine un
bouquet des mêmes fleurs.
«J'arrivai au bal conduite par le duc de Laval-Montmorency; au
milieu de l'immense et brillante cohue qui remplissait les salons,
je cherchais la reine des yeux et je l'aperçus enfin accompagnée du
prince Jérôme Bonaparte. Tout en passant et repassant l'une près de
l'autre, nous trouvâmes moyen de nous dire quelques mots et nous
eûmes bientôt organisé un petit complot. Dans un moment où la foule
était excessive, je quitte tout à coup le duc de Laval, et,
m'éloignant de quelque pas, je détache à la hâte ma guirlande; la
reine, attentive à ce mouvement, me donne son bouquet en échange et
va prendre ma place au bras de l'ambassadeur de Louis XVIII, tandis
que j'occupe la sienne sous la garde de l'ex-roi de Westphalie.
Elle se vit bientôt entourée de tous les représentants des
puissances étrangères, et moi, de tous les Bonaparte qui se
trouvaient à Rome. Tandis qu'elle s'amusait des saluts
diplomatiques que lui attirait la compagnie de l'ambassadeur, et
dont quelques-uns sans doute n'étaient pas nouveaux pour elle, je
m'étonnais, à mon tour peut-être, à la révélation de regrets et
d'espérances que d'ordinaire on ne dévoile que devant les siens.
«Avant qu'on ne pût soupçonner l'échange qui avait eu lieu, nous
reprîmes nos premières places; puis à une nouvelle rencontre nous
les quittâmes encore; enfin, nous répétâmes ce jeu jusqu'à ce qu'il
eût cessé de nous amuser, ce qui ne tarda guère, car tout ce qui
amuse est de sa nature peu durable.
«Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis
le trouble dans nos sociétés respectives. Le bruit s'était répandu
dans le bal que la reine Hortense et Mme Récamier portaient le même
déguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou
l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constaté notre identité,
prolongea quelque temps le plaisir que nous prîmes à cette
plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prêta de bonne grâce, à
l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne
jamais, même au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'eût
compromise avec _une Bonaparte_!
«Après cette soirée, nous reprîmes, la reine et moi, nos excursions
journalières qui nous plaisaient de plus en plus. La reine
apportait dans nos relations une grâce si coquette, elle avait pour
les opinions qu'elle me connaissait des ménagements si délicats,
que je ne pus m'empêcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot
qui fut répété, c'est que je ne lui connaissais que le défaut de
n'être pas assez _bonapartiste_.
«Cependant malgré l'espèce d'intimité qui s'était établie entre
nous, je m'étais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque
arriva la nouvelle de la mort d'Eugène Beauharnais. La reine aimait
tendrement son frère. Je compris la douleur qu'elle devait
éprouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami
qu'elle eût au monde. Mon parti fut bientôt pris: je me rendis
sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde
affliction. Autour d'elle était réunie toute la famille Bonaparte;
mais je m'en inquiétai peu. En pareil cas, il m'est impossible de
tenir compte des intérêts de parti ou d'opinion: on m'en a souvent
blâmée, on m'en blâmera peut-être encore; ce blâme, il faut bien me
résigner à le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le
mériter.
«Peu de temps après, je quittai Rome, mais, revenue en France, je
conservai des relations avec la reine alors établie en Suisse.
J'allai même la voir plus lard à son château d'Arenenberg,
accompagnée de M. de Chateaubriand qui a raconté cette visite dans
ses _Mémoires_ avec son éloquence accoutumée. La reine était déjà
souffrante et affaiblie. Après la malheureuse tentative du prince
Louis, le chagrin, l'inquiétude, et peut-être la perte d'une
dernière et secrète espérance, brisèrent le fil de cette vie si
agitée et si peu faite pour l'être. La France, qui lui était fermée
de son vivant, livra passage à son cercueil qui vint retrouver à
Rueil celui de sa mère. Un service funèbre, auquel assistaient tous
les débris de l'empire, fut célébré en son honneur dans l'église du
village; la veuve de Murat, alors à Paris, se trouvait à cette
cérémonie qui devait bientôt se renouveler pour elle.
«C'était l'hiver, une neige épaisse couvrait la terre; dans la
campagne, tout était froid et muet comme la mort elle-même. Je
donnai des larmes sincères à cette femme si gracieuse et si
bienveillante; j'appris bientôt que j'étais nommée dans son
testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse émotion
qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces
gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire à travers la
tombe, comme pour vous assurer que votre pensée les a suivis
jusque-là! Jugez donc si je fus touchée en recevant le legs qui
m'était destiné, ce don élégant, léger, mystérieux, choisi pour me
rappeler sans cesse le lien qui avait existé entre nous: c'était un
voile de dentelles; celui-là même qu'elle portait le jour de notre
rencontre dans l'église de Saint-Pierre.»
À ce récit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde
doucement sa généreuse amie de son goût pour les aventures et de son
attrait pour les exilés.