M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«Naples, ce 20 janvier 1824.

«Je savais déjà la mort du cardinal Consalvi; j'avais compris tout

ce que cet événement devait avoir de triste pour vous

personnellement, à cause du chagrin profond que devait en éprouver

la duchesse de Devonshire. Elle a été bien heureuse de vous avoir

auprès d'elle, et j'ai regretté de ne pas m'être trouvé à Rome pour

m'associer à cette douleur; j'en aurais pris ma part, et le fardeau

aurait peut-être été allégé d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes

se survivent à eux-mêmes, tant ils sont vite devancés par les

événements; aussi la postérité peut exister pour eux immédiatement

après leur mort. Je crois que le jugement sera très-favorable au

cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses

amis. Il sait maintenant la vérité, et nous la verrons à notre

tour.

«On nous dit qu'il est un peu trop tôt pour le voyage de Sicile; on

s'accorde en général à dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage

plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que

je suis terriblement combattu à ce sujet. La Grande-Grèce, et dans

la Grande-Grèce on comprend la Sicile, me touche personnellement

plus que toute autre contrée: tous ces souvenirs philosophiques et

poétiques à la fois sont tout à fait dans la sphère de mes idées

actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais

pour me confirmer dans celles que j'ai déjà reçues. Je voudrais

savoir si j'ai deviné juste.

«La Grande-Grèce est la patrie primitive de cette philosophie

poétique dont je crois être appelé à renouveler dans le monde le

sentiment éteint. Il me semble à présent que j'ai une destinée à

accomplir. Cette destinée, je l'avais déjà entrevue plusieurs fois

en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparaît d'une

manière un peu moins confuse. La vieille Europe a besoin de

quelques apôtres comme moi. Peut-être serai-je seul, comme ce juif

dont parle Cazotte; mais dussé-je être seul, il faut que j'exprime

ce que Dieu a mis en moi.

«Je ne sais si vous vous attendiez à des récits de notre voyage, si

vous comptiez sur nos _impressions_, pour me servir de l'expression

consacrée. Je suis un pauvre faiseur de récits. Je regarde sans

appuyer le regard, sans chercher à me rendre compte à moi-même. Les

impressions que je reçois s'associent toujours aux sentiments que

j'ai déjà, aux pensées qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages,

cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de

poésie: c'est la voix du passé, c'est la voix de l'avenir. Avec

l'aspect de Venise, j'ai fait l'Égypte; avec l'aspect de Cumes, je

ferai les antres de la Samothrace. Ce que je vois ici, ce que j'ai

vu ailleurs, ce que sais, ce que je devine, c'est toujours

l'ensemble et la suite des destinées humaines. Herculanum et Pompeï

ont été détruites par le volcan, Cumes par un tremblement de terre,

Pæstum par les Sarrazins, et l'_aria cattiva_ poursuit les restes

de ces populations échappées à trois fléaux si différents. Comment

décrire des colonnes et des paysages?»

Dans une autre lettre, un peu postérieure, le bon Ballanche exprime de

nouveau le _dépaysement_ qu'il ressentait loin de Mme Récamier:

«Me voici donc, lui écrit-il, tout seul au coin de mon feu, voulant

méditer sur l'ancienne histoire romaine, et ne pouvant toujours

penser qu'à la Rome d'aujourd'hui. Ici, je me fais l'effet d'être

un citoyen romain exilé, et ce n'est point vers Paris que je tends.

Toutefois, je parcours, sans trop pouvoir m'en occuper, quelques

livres que j'ai achetés ici. J'entrevois des choses qui étendront

encore le champ de mes recherches. Je suis confondu d'étonnement

lorsque je viens à penser qu'une histoire si souvent examinée, si

souvent discutée, reste encore complétement à faire. Le véritable

historien est donc, dans toute la force du terme, un prophète du

passé. Le don de prophétie et de divination s'applique donc, en

effet, au passé comme à l'avenir. Si vous étiez métaphysicienne, je

vous dirais que, dans ce cas, la prophétie est une synthèse.

[...]

«Vous savez bien que vous êtes mon étoile, et que ma destinée

dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de

marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où

je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais-je sur la

terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous

les cas, il me paraît impossible que je vous survive.»

M. Ballanche et M. Dugas-Montbel ne visitèrent ni la Sicile, ni la

Grande-Grèce, et au bout de trois semaines, le fidèle Ballanche revint

prendre sa place au foyer de Mme Récamier.

Nous avons déjà dit que le carnaval fut très-brillant et très-animé à

Rome. Le duc de Laval donna plusieurs bals et quelques concerts

magnifiques. Cependant Mme Récamier ne fit qu'une seule fois exception à

la règle qu'elle s'était imposée de n'assister à aucune fête; ce fut à

l'occasion d'un spectacle organisé au palais de Venise, chez

l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, que Mme Récamier voyait

souvent, et dont elle appréciait les rares et aimables qualités. Il

s'agissait de célébrer la fête de la comtesse Appony, et Mme Récamier

avait consenti à ce que sa nièce se chargeât d'un rôle dans une des deux

pièces que l'on représentait.

Le petit succès que ne pouvait manquer de valoir à la jeune Amélie

l'accent français qu'elle possédait seule au milieu d'acteurs tous

Allemands, Polonais ou Russes, avait doucement flatté le coeur si

maternel de Mme Récamier, et le lendemain de cette soirée elle en

racontait les circonstances dans une lettre que nous nous excuserions de

donner, si on ne devait pas y trouver une preuve touchante de la bonté

parfaite et de la grâce indulgente qu'elle portait dans tous ses

rapports.

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.

«6 février 1824.

«Je m'empresse, mon cher Paul, de vous rendre compte de la

représentation. Je suis encore troublée, et d'avoir vu notre pauvre

Amélie paraître sur ce théâtre au milieu de tout ce monde, et de la

fatigue qu'elle en a éprouvée. Elle a joué son petit rôle avec une

perfection, une grâce ravissante, une nuance de timidité qui ne

nuisait point à son jeu et lui donnait un charme de plus; et dans

cet auditoire, composé d'étrangers de toutes les nations, elle a

été louée dans toutes les langues; mais quand elle est venue me

rejoindre après la pièce, et que j'ai vu sa pauvre figure si

altérée, tout le plaisir de ce petit succès s'est évanoui. Je l'ai

ramenée chez moi; elle s'est bien vite couchée. Elle est mieux ce

matin; mais elle a besoin de beaucoup de soins, et se réjouit

aujourd'hui de rentrer dans nos habitudes paisibles et retirées.

J'étais hier à cette comédie avec la duchesse de Devonshire.

C'était la première fois qu'elle se trouvait dans le monde depuis

la mort du cardinal Consalvi; elle était fort triste, et quand la

salle retentissait d'éclats de rire, elle me regardait tristement,

et me trouvait en sympathie avec elle. Adieu, mon cher Paul.

Continuez de nous écrire; mais ne mettez pas d'abréviations dans

vos lettres, nous ne savons pas deviner. Croyez à notre bien tendre

amitié.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 28 février 1824.

«Je veux répondre depuis quelques jours, aimable amie, à votre

lettre du 6. Elle m'apportait le récit de cette petite fête

d'ambassadeur pour laquelle vous avez fait une exception rare, et

de tous les succès d'Amélie. Je jouis de ceux-ci, sans en être

étonné; mais je suis fâché de la grande fatigue qu'elle en a

éprouvée. Cela vous aura rendues toutes les deux à vos paisibles

habitudes, au milieu desquelles je voudrais trouver ma petite place

du soir. Bien des regrets me reportent souvent vers cet hiver, que

j'aurais pu passer à Rome, et que j'ai sacrifié réellement au désir

prononcé de ma mère. Je ne sais vraiment si même, sous le rapport

de la politique, mon séjour ici a été utile. Je suis sans doute

plus au courant de beaucoup de choses qui ne s'écrivent pas, mais,

sous un certain rapport qui excitait souvent votre intérêt ami,

dans une situation à peu près pareille. Ces faveurs lointaines[18],

que j'ai su apprécier sans exagération, et dont on s'est beaucoup

trop troublé ici, seraient aussi bien venues me chercher là-bas;

mais ce sont là de vaines pensées. C'en est une plus réelle que de

vous demander si vous songez à fixer l'époque où vous viendrez

recevoir, à votre paisible Abbaye, des visites dont vous voulez

bien remarquer la privation. N'allez pas attendre cette époque de

la belle saison où nécessairement après la chambre je fais des

absences campagnardes.

«Je vous ai parlé de _chambre_, elle s'annonce excellente. Les

premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on

attendait: sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq

libéraux, mais très-marquants, et un entre autres que vous

connaissez[19], et dont on aurait bien pu se passer. J'imagine que

cela satisfera beaucoup celui de vos amis qui m'a envoyé votre

dernière lettre. Il m'a dit en avoir reçu une; nous sommes dans les

mêmes rapports gracieux et polis, mais sans intimité. J'ai été un

quart d'heure au commencement de son bal, qui était très-beau, et

dont on dit qu'il est lui-même ravi; ce n'est pas là ce que je lui

envie.

«Je pars après-demain pour aller passer quelques jours chez mon

beau-frère, qui est resté triste et solitaire à la campagne.

«Je vous écrirai à mon retour, et vous renouvelle, en attendant,

tous mes tendres hommages et sentiments.»

La reine Hortense, que Mme Récamier n'avait point revue depuis l'époque

des Cent-Jours, arriva à Rome vers la fin de février 1824. Ses deux

fils, Napoléon et Louis-Napoléon, dont il sera plusieurs fois question

dans ces _Souvenirs_, l'accompagnaient.

Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Récamier, et

nous allons la laisser parler.

FRAGMENTS DES SOUVENIRS DE Mme RÉCAMIER.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 38 / 214 题