«Paris, le 29 novembre 1823.
«Je crains que ma lettre adressée à Turin ne vous soit pas arrivée,
parce qu'elle n'était pas affranchie. J'ai peur aussi que vous
n'ayez passé trop vite à Turin et à Florence, où je vous ai
également écrit, pour avoir le temps de voir que vous n'étiez pas
oubliée. J'espère que mes premières lettres vous rejoindront à Rome
avec celle-ci.
«Depuis votre départ, mon travail s'est accru, et je n'ai trouvé
que dans cette ennuyeuse occupation une triste distraction à votre
absence. Je n'ai pas passé une seule fois auprès de l'Abbaye:
j'attends votre retour. Je suis devenu poltron contre la peine: je
suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misérablement au
chagrin quelques années qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie
ne vaut guère le soin que je prends de lui. Vous êtes à Rome, à
Rome que j'aimais tant et où j'aurais voulu vivre. M'y plairais-je
encore? Dites-moi bien ce que vous y aurez éprouvé. Ce que vous
sentirez, je l'aurais senti. Comme pour vous, Rome aurait perdu ou
gardé pour moi son intérêt et son charme. Il est malheureux de si
bien s'entendre et d'être séparés par cinq cents lieues.
«Le temps marche, mais pas assez vite. Je compte, comme si j'avais
vingt ans, les jours pour les franchir. Quand je trouve le bon duc
de Doudeauville, je lui parle à l'instant de vous. C'est la seule
personne que je voie qui vous connaisse, car je ne rencontre jamais
Mathieu. Je n'avais pas un grand penchant pour le duc de
Doudeauville; mais il parle de vous si bien et avec une telle
effusion de coeur que vous me l'avez fait aimer.
«J'ai reçu votre billet de Chambéry. Il m'a fait une cruelle peine.
Le _Monsieur_ m'a glacé. Vous reconnaîtrez que je ne l'ai pas
mérité.
«Pour jamais à vous.
«J'écrirai régulièrement, souvent deux fois, mais toujours une fois
par semaine à Rome.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, le 13 décembre 1823.
«J'allais vous écrire par la poste, aimable amie, lorsqu'est arrivé
chez moi M. Lefebvre, m'annonçant son prompt et rapide voyage, et
me disant qu'il avait voulu me voir pour vous donner plus
directement de mes nouvelles. Ce serait bien le cas de profiter
d'une occasion aussi sûre pour répondre à votre difficile question
sur ce qui se passe d'intéressant pour vos amis. Vous en avez de
tellement lancés dans les grandes aventures qu'il ne m'est pas
facile à moi-même de les y suivre, et encore moins de vous en
rendre compte par écrit. Le premier[12], auquel vous savez
cependant que je ne cède point le pas, me paraît être toujours dans
les mêmes rapports avec son confrère prédominant[13]. Il désirerait
souvent que cela ne fût pas ainsi, mais plus souvent il en prend
son parti comme le plus sûr; et les phrases habituelles de part et
d'autre sont: «qu'ils sont contents réciproquement;» cela ne fait
pas que cela soit toujours.
«Vous êtes peut-être plus intriguée de ce dernier changement du
ministère espagnol. Il serait curieux de savoir ce que vous en
mandera M. de Chateaubriand, votre ami ministre, s'il en mande
quelque chose. Lui et ses collègues peuvent prendre le parti de
s'en arranger comme d'une chose faite; mais je suis sûr que la
première impression a été le regret de n'y avoir pas eu une
influence plus directe, et un peu de mécontentement et de dédain
pour une chose très-imparfaite.