M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«4 janvier 1824.

«J'ai reçu non pas vos lettres, mais vos petits billets jusqu'au

24. Je voudrais vous écrire plus souvent, plus exactement, plus

longuement, mais les derniers jours de l'année ont été si remplis

d'affaires que je n'ai pas eu un seul moment à moi, et ce qui a

achevé de m'accabler, Mme de Chateaubriand a été et est encore

assez malade. Ainsi vous voyez que nous avons l'un et l'autre fini

l'année tristement. En voilà une autre qui commence; ah!

puisse-t-elle être plus heureuse! elle le sera, si vous revenez.

Croyez-moi, moi vieux voyageur, il n'y a de bon que le repos, le

coin du feu et quelques amis éprouvés par le temps.

«Je ne vous parlerai point de politique. Dans trois mois les

chambres vont s'ouvrir. Si j'ai le bonheur de réussir à la tribune

comme l'autre année et que nous obtenions (et j'en suis à peu près

sûr) la septennalité, alors j'aurai rempli une carrière utile à mon

pays tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; le reste me sera

indifférent. Mais revenez me conter tout ce que vous aurez vu dans

cette Rome que je ne reverrai sans doute jamais.

«Je vois par mes affaires qu'il me sera impossible d'écrire

régulièrement; mais je le ferai aussi souvent que je le pourrai. Le

temps où je vous écrivais tous les jours n'est pas passé. Vous

n'avez qu'à revenir dans votre cellule.»

Mme Récamier arriva pour la seconde fois à Rome dans les derniers jours

de novembre; elle y fut accueillie par l'un des plus aimables et des

plus fidèles amis de sa jeunesse, le duc de Laval, avec une joie si vive

et si vraie qu'elle en fut profondément touchée. La duchesse de

Devonshire lui avait choisi un appartement dans le voisinage de la place

d'Espagne et du Pincio, où, grâce aux soins délicats de l'amitié, Mme

Récamier et sa jeune compagne trouvèrent une exposition chaude, une

distribution commode et, dans des conditions d'économie nécessaires,

toute l'élégance que comporte un appartement loué meublé.

L'aspect que Rome présentait alors aux voyageurs était tout autre que

celui dont Mme Récamier avait été frappée dix ans auparavant.

Pie VII n'existait plus; ce saint pontife avait rendu son âme à Dieu le

20 août 1823, et le couronnement de son successeur, Léon XII, avait eu

lieu le 5 octobre, avant même que Mme Récamier n'eût quitté Paris. De

toutes les fêtes religieuses, de toutes les splendeurs qui se déploient

à l'intronisation d'un pape, une seule cérémonie restait à accomplir et

Mme Récamier y assista: c'était la prise de possession par le nouveau

pontife de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Aucun spectacle au

monde ne produit une impression plus vive, plus saisissante, n'émeut

plus le coeur en charmant les regards, que celui d'une bénédiction

pontificale donnée du haut de la loge de Saint-Pierre; et cependant,

j'oserai dire, que malgré la grandeur et la magnificence de l'édifice,

les belles lignes de sa double colonnade, son obélisque, ses fontaines,

tout ce luxe d'une splendide architecture est effacé par le coup d'oeil

que présente la même cérémonie de la bénédiction papale déployant sa

pompe religieuse dans le cadre de la campagne de Rome vue de la

basilique de Saint-Jean; il semble que la bénédiction donnée à la ville

et au monde prenne devant ces beaux horizons sa signification véritable.

Grâce à la circonstance d'un conclave et à la proclamation d'un nouveau

pape, Rome était donc en 1823 animée par un concours très-nombreux

d'étrangers. Cette ville, qui en 1813, privée de son souverain, se

voyait réduite à la condition de chef-lieu d'un département français,

avait retrouvé, avec son indépendance, le mouvement politique et la vie

que crée la présence d'une cour, même ecclésiastique. Les étrangers,

pèlerins des arts ou pèlerins de la religion, abondaient dans ses murs;

le corps diplomatique y donnait de brillantes fêtes.

Le duc de Laval y représentait noblement la France: bienveillant et

gracieux pour les individus, il exerçait envers ses compatriotes la plus

large hospitalité. L'urbanité de ses manières, la modération de son

caractère étaient en parfaite harmonie avec l'esprit conciliant du

gouvernement auprès duquel il était accrédité, et avec la mansuétude des

princes qu'il représentait; aussi la famille Bonaparte jouissait-elle à

Rome d'une sécurité et d'un calme absolus. Elle y était nombreuse. Le

cardinal Fesch, Mme Lætitia, mère de Napoléon, la princesse Borghèse,

Lucien Bonaparte, prince de Canino, et ses enfants, Jérôme, l'ancien roi

de Westphalie, étaient fixés dans les États pontificaux et résidaient le

plus habituellement à Rome.

Le duc de Laval mit, avec une charmante et parfaite amitié sa personne,

sa maison, ses gens, ses chevaux à la disposition de Mme Récamier, et

chaque soir, finissait ou commençait la soirée chez elle.

La France n'était pas seulement alors représentée à Rome de la façon la

plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait

des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et

de nobles coeurs. Guérin était directeur de l'Académie de France;

Schnetz, Léopold Robert, dans toute la force de la jeunesse et du

talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui

sera toujours la vraie patrie des arts. C'était un emploi charmant de la

matinée que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je

viens de nommer; Mme Récamier y trouvait un très-vif intérêt et

l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Guérin,

Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidûment chez elle.

Le premier, dont la santé avait toujours été délicate, semblait déjà

assez sérieusement atteint dans sa constitution: il était de petite

taille, ses traits avaient de la régularité et de l'agrément, ses

manières étaient réservées, son esprit fin et aimable. Absorbé par les

devoirs et par les minutieux détails de l'administration de l'Académie

de France, Guérin ne peignait plus guère: il se plaignait souvent de

l'impossibilité où il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et

annonçait toujours la prochaine résolution de peindre; mais il est

permis de douter qu'avec plus de loisir il se fût remis au travail. Le

charme de la société de Guérin était extrêmement apprécié dans le salon

de Mme Récamier; on n'y témoignait pas moins d'empressement à Léopold

Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pût

faire deviner sa supériorité et la poésie de son talent.

Robert était très-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait

l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassuré cette nature

mélancolique et défiante d'elle-même, pour découvrir tout ce qu'il y

avait de noble simplicité dans son coeur et d'élévation dans ses

sentiments.

Une intimité étroite, et qui fut inaltérable, liait Robert à Victor

Schnetz. Ces deux artistes présentaient entre eux un assez grand

contraste de goûts, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amitié l'un

pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours

aimé le monde, et y porte des manières aisées, de la dignité et beaucoup

d'entrain. Son pinceau, plein de vigueur et de vérité, excelle surtout à

rendre les scènes populaires de la vie romaine; ses conseils et son

influence furent certainement utiles au talent de Robert.

C'est aussi à Rome, et dans ce même hiver de 1823 à 1824, que Mme

Récamier connut M. Delécluze. Un naturel plein de verve, un bon sens

mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un

tour imprévu et vif qui s'efface un peu dans ses écrits, donnent à la

conversation de M. Delécluze un agrément tout particulier.

Mme Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la

douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et

d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une

maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle

conservait des traits d'une régularité fine et noble, des yeux

magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait

une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet

ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains,

réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de

l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la

distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse

n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les

circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne

une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.

Depuis longtemps fixée à Rome, la duchesse de Devonshire s'était liée

d'une amitié sincère avec le cardinal Consalvi qui fut le premier

ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimité d'une

grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrétaire d'État

du souverain pontife n'était pas le trait le moins singulier de la vie

de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait

connu en Angleterre pendant l'émigration; Adrien et Mathieu de

Montmorency la nommaient toujours la _duchesse-cousine_, quoiqu'elle ne

leur fût unie par aucun lien de parenté. Le duc de Laval en parlant

d'elle écrivait à Mme Récamier au mois de mai 1823:

«Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a

quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa

vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la

douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à

Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome

à sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs,

société, tout est à ses pieds.»

Cette aimable et généreuse personne menait en effet à Rome une existence

princière, recevait les étrangers, et en particulier ses compatriotes,

avec une affabilité parfaite, encourageait les arts, les cultivait

elle-même avec goût, et s'intéressait aux lettres.

Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse

de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer à ses frais, en

1816 et 1819, par les presses de De'Romanis, le texte et une traduction

en vers italiens de la Ve satire d'Horace (Voyage à Brindes), et la

traduction de l'Énéide, d'Annibal Caro. Ces deux éditions in-folio,

exécutées avec un grand luxe, sont ornées l'une et l'autre de nombreuses

planches gravées au burin. La duchesse avait eu l'idée de joindre au

texte antique la vue des lieux décrits par les deux poëtes latins, dans

leur état actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les

plus habiles parmi les artistes fixés en Italie, à quelque nation qu'ils

appartinssent: Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams,

Eastlake, Gmelin, Keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs

compositions; la duchesse elle-même figure dans ce travail pour deux

dessins qui n'en déparent pas l'ensemble.

Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal

Consalvi, venait de porter atteinte à cette noble existence.

Le pape mourut le 20 août: la veille de ce jour, c'est-à-dire le 19, le

duc de Laval écrivait à Mme Récamier qui n'avait point encore quitté

Paris:

«Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est

expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier

soupir pour expédier mon courrier.

«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de

son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son

maître, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du même âge.»

Le cardinal Consalvi ne survécut guère au maître à la destinée duquel la

sienne avait été si fidèlement attachée. Sa santé, déjà chancelante,

reçut le dernier coup à la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis

longtemps ses tendances libérales, la faveur dont les étrangers avaient

joui sous son gouvernement, et jusqu'à l'amitié hautement témoignée qui

le liait à une Anglaise.

Le nouveau pape, lorsqu'il n'était encore que le cardinal della Genga,

s'était trouvé ouvertement en désaccord avec le premier ministre de Pie

VII. Un de ses premiers soins, en montant au trône pontifical, avait

bien été de faire porter à ce représentant d'une politique qui n'était

pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais

il n'en était pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux maître,

voyait renverser le système qu'il avait fait prévaloir pendant près d'un

quart de siècle, et cette réaction contre le long exercice de son

pouvoir fut extrêmement dure pour lui.

Lorsque Mme Récamier arriva à Rome, à la fin de novembre, l'état du

cardinal Consalvi commençait à donner de sérieuses inquiétudes; il

mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour après la

mort de Pie VII.

Mme Récamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant

six semaines la confidente des inquiétudes, des espérances, des

angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne

pouvait s'associer plus qu'elle à ces douleurs de l'amitié. Quand enfin

le cardinal eut cessé de vivre, et que, selon le cérémonial en usage à

Rome pour les personnages considérables, il fut exposé sur son lit de

parade, la ville entière se ruait pour contempler mort cet homme d'État

si longtemps tout-puissant. Mme Récamier, uniquement préoccupée du vide

qui venait de se faire dans le coeur et dans les habitudes de son amie,

instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du

cardinal, non-seulement n'eut pas l'idée d'aller curieusement se mêler à

ce flot des indifférents, mais elle imagina que la duchesse de

Devonshire devait être très-froissée de cette curiosité sans respect

pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aimée.

Mme Récamier dirigea ce jour-là sa promenade vers la villa Borghèse,

bien sûre de la trouver déserte, les étrangers comme les Romains se

portant tous à la chapelle ardente. La solitude était en effet complète,

et Mme Récamier était descendue de voiture pour en jouir à son aise,

quand elle aperçut de loin dans une allée la grande et élégante figure

de la duchesse que le contraste de ses vêtements noirs avec la blancheur

pâle de son teint faisait ressembler à une ombre. Son image m'est restée

comme un type frappant de désespoir contenu. Les premières paroles

qu'elle adressa à Mme Récamier furent pour lui demander d'aller, elle

aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrêmement surprise du

désir qui lui était exprimé, voulut pourtant y condescendre, et,

remontant en voiture, elle se fit conduire à l'instant même au palais de

l'ancien ministre d'État. Ce palais était littéralement assiégé, et sans

le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva là par bonheur, on

n'eût pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Récamier par un

escalier intérieur, et l'introduisit dans la chambre où reposait la

dépouille mortelle.

C'était l'heure où les chapelains qui, pendant l'exposition, étaient

rangés aux deux côtés du lit de parade et devaient y prier, prenaient

leur repas dans une salle voisine dont la porte était ouverte. L'entrée

principale de l'appartement, par où les curieux étaient admis, avait été

momentanément fermée, et on entendait derrière la porte les voix, les

colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait;

dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et

dans la chambre mortuaire, sur un lit très-élevé, le cardinal revêtu de

la pourpre et dormant son dernier sommeil; ses traits étaient beaux et

calmes, mais sévères.

Mme Récamier et sa nièce s'agenouillèrent et prièrent un moment du fond

du coeur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les années

avaient condamnée à l'isolement, en la faisant survivre à toutes les

affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal,

l'appui et le charme de ses dernières années.

L'arrivée de Mme Récamier à Rome fut troublée dans les premiers temps

par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un

moment où le danger semblait s'éloigner, elle écrivait la lettre

suivante:

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.

«Rome, 10 décembre 1823.

«Je suis bien sûre, mon bon Paul, que vous avez partagé tous nos

ennuis; ce n'est que depuis peu de jours que nous commençons à

respirer. Amélie a été bonne et charmante au milieu de toutes nos

contrariétés; sa santé est bien, elle ne tousse pas, mais le

mouvement du monde et de la conversation la fatigue facilement.

Nous avions hier quelques personnes, elle s'amusait; mais à la fin

de la soirée elle était oppressée: il faut encore des soins pour

remettre parfaitement sa santé. La mienne a été fort altérée, je

tousse toujours et je dors mal; mais je commence depuis quelques

jours à reprendre du calme et à jouir de ce pays, dont je sens

vivement le charme. Je m'inquiète seulement des choses que, dans la

précipitation de mon départ, j'ai pu négliger. Je voudrais que vous

me fissiez le plaisir d'aller chez mon notaire de ma part, et de

vous éclaircir avec lui sur ce que, dans le trouble où j'étais,

j'ai pu oublier; car vous savez que j'aime l'ordre dans les

affaires, et je connais trop votre amitié pour craindre d'en abuser

en vous occupant de mes intérêts. Vos lettres sont au rang de nos

plus agréables distractions; nous attendons l'_École des

Vieillards_, dont nous nous faisons une fête.--Amélie écrit à son

oncle. Chargez-vous de mes plus tendres souvenirs pour mon père,

pour M. Simonard. Parlez de moi à Mme Pasquier, dont la bonté, j'en

suis sûre, s'est associée à tous nos ennuis; parlez aussi de nous à

Mme de Malartie, pour laquelle nous avons un attrait si vrai.

Enfin, soignez-nous dans le souvenir de nos amis, et continuez de

nous écrire.

«Vous pouvez adresser vos lettres chez le duc de Laval. Adieu,

adieu!»

La femme de chambre de Mme Récamier, qu'une rechute vint peu de jours

après mettre dans le plus pressant danger, était une Suissesse

protestante, mariée à un Français catholique, dont tous les enfants

étaient également catholiques. L'état désespéré dans lequel se trouvait

cette jeune femme, à laquelle Mme Récamier était fort attachée, excita

un vif intérêt dans la société étrangère et particulièrement dans la

société française de passage à Rome.

Le duc de Rohan-Chabot, que dix ans auparavant Mme Récamier avait connu

à Rome chambellan de l'empereur, jeune, charmant et peut-être un peu

frivole, devenu veuf par suite d'un horrible accident (sa femme, la

princesse de Léon, avait péri brûlée), se trouvait de nouveau dans la

capitale du monde chrétien, et il était prêtre. Il vint voir Mme

Récamier; il lui exprima une compassion sincère pour la pauvre malade,

et demanda à la voir. Elle avait toute sa connaissance, on lui transmit

le désir de l'abbé de Rohan de causer avec elle; elle consentit à cet

entretien avec empressement. Il lui parla longtemps, avec une charité

vive; la grâce la toucha sans doute: car elle voulut, après avoir

entendu l'abbé-duc, abjurer entre ses mains et mourir, disait-elle, dans

la religion de son mari et de ses enfants. Après son abjuration, elle se

trouva mieux, et Dieu lui fit la grâce de guérir et de vivre catholique.

Cependant M. de Montmorency, dont l'amitié s'associait si parfaitement

et dans les moindres détails à tout ce qui touchait de près ou de loin

au repos de son amie, lui écrivait en apprenant les inquiétudes qui

l'avaient troublée:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 6 janvier 1824.

«Depuis cette lettre du 24 décembre qui me donnait de tristes

nouvelles de Rome, nous attendons avec une vive impatience toutes

celles qui doivent suivre.--Rotschild nous a dit avant-hier que le

courrier qui lui arrivait de Naples avait laissé le pape mieux[14].

«Mais je ne sais rien de votre pauvre femme de chambre. Je

m'associe à tout ce que vous avez dû éprouver de premier

saisissement, et depuis de peines, d'inquiétudes. Il serait bien

triste ensuite de n'avoir pour vous et pour Amélie aucune personne

de confiance et accoutumée à votre service.

«Vous aurez passé une nuit de Noël bien agitée, au lieu de pouvoir

assister, dans une belle et imposante église, à ces touchants

mystères! Dans ma modeste mais édifiante paroisse, j'ai pensé aussi

à vous. Je ne me doutais pas que vous fussiez si tourmentée. Cruel

effet d'une si longue distance! Cependant je ne veux plus vous

plaindre, quand vous me mandez les heureux effets qu'a produits le

beau soleil d'Italie sur la santé d'Amélie. Faites-lui-en mes

tendres compliments. C'est une compensation que la bonne Providence

a accordée aux sacrifices et aux regrets de l'amitié.

«Je suis touché des reproches que vous me faites sur la rareté de

mes lettres; je vous en ai cependant écrit plusieurs. J'aurais tant

de choses, petites ou grandes, qu'il me serait plus commode de vous

raconter chaque jour dans la petite chambre de l'Abbaye-au-Bois!

«Vous manquez certainement beaucoup à mes relations avec votre ami;

mais vous manquez pour des choses plus essentielles encore. J'ai

été chez lui le dimanche avant le jour de l'an; il a commencé le

compliment, que je lui ai rendu immédiatement, sur une faveur

commune, que d'autres personnes n'auraient pas voulu voir

restreindre à nous deux[15]. Vous avez pu avoir sur cette petite et

triste affaire des détails par un plus ancien ami[16]. On a parlé

d'un peu de division, mais elle s'éteindra peut-être par la faveur

semblable à celle d'il y a huit jours que nous apprend le

_Moniteur_ même de ce matin. Vous serez bien aise de ce qui regarde

le duc de Doudeauville; je partage ce sentiment, et je l'étends

aussi au duc de Damas.

«Imaginez-vous que Sosthènes, dans l'excès de ce que j'appelle son

rôle de _Brutus royaliste_, n'a pas cru pouvoir me faire compliment

sur ce qui a accompagné une lettre[17] dont vous aurez eu

connaissance. Heureusement j'ai pris le parti de mettre à part de

tout cela nos relations de famille, pour ne pas altérer un bonheur

qui m'est plus cher que le succès. Ma fille a été un peu

souffrante.

«L'autre jour, votre ami, en me renvoyant une lettre de Rome que

j'avais cru devoir lui communiquer, ajoutait des paroles

affectueuses, et disait qu'il avait _deux billets_ de vous (c'était

pour me rassurer), et qu'il voudrait bien vous voir revenir.

«Adieu. Vous me permettrez de rire un peu du bon Ballanche lancé

dans la plus grande société. Je crois qu'on la quitte souvent avec

plaisir pour le modeste asile, où vous trouvez le moyen dans tous

les lieux de porter et de conserver tant de charme! Je ne puis pas

blâmer votre vie si retirée, si réglée. N'oubliez ni la plus grande

des affaires, là où tant de choses la rappellent, ni vos vrais

amis, au souvenir desquels vous êtes rappelée par chaque instant de

privation.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 35 / 214 题