«Paris, le 15 novembre 1823.
«Je vous ai écrit deux fois à Lyon, une fois à Turin, et vous ne
m'avez pas répondu. J'ai su par le duc de Doudeauville que vous
étiez arrivée à Lyon, et j'ai été réduit à apprendre de vos
nouvelles par les autres. Je ne vous répéterai pas le lieu commun
que ce sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre. Vous avez
pris votre parti si vite, que vous avez sans doute été persuadée
que vous seriez heureuse: peu importe le reste. Je vous le souhaite
du fond de l'âme, ce bonheur que vous méritez, même lorsque vous
affligez vos amis. Ma vie maintenant se déroule vite. Je ne
descends plus, je tombe, et je ne puis, dans la rapidité de ma
chute, que faire des voeux pour vous, que je laisse après moi sur la
pente. Je me reproche de vous attrister peut-être au milieu du beau
pays que vous parcourez. Saluez pour moi les montagnes, les riantes
vallées que sans doute je ne reverrai plus. Je ne vous parle point
de politique. Elle va bien, mais ce sont des conversations
réservées pour la petite cellule; revenez-y, Horace, dont vous
allez voir la retraite, disait qu'il faut renfermer dans un petit
espace nos longues espérances. J'espère pourtant bientôt une lettre
de vous. Je vous écrirai à Rome. Si mes lettres adressées à Turin
et à Florence ne vous étaient pas parvenues, faites-vous les
renvoyer à Rome.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 29 novembre 1823.
«C'est à Dampierre, où j'ai été passer sept à huit jours d'adieux
pour cette année, que j'ai reçu votre petite lettre datée du 18
novembre. Elle m'a fait grand plaisir, puisque voilà ce Mont Cenis
passé; vous avez atteint un plus beau soleil, un climat doux,
pendant que nous sommes depuis une semaine dans les plus épais
brouillards.--Amélie se trouve déjà mieux: c'est une vraie
consolation et la seule que je puisse recevoir de votre absence.
Vous savez quels tendres voeux vous accompagnent, et pour elle et
pour vous-même. Je doute qu'une lettre puisse encore vous rejoindre
à Florence que vous m'indiquez et où je projetais bien de vous
faire trouver un petit mot chez M. de la Maisonfort[8], à qui vous
ne pouvez pas échapper. Mais j'envoie toujours ceci à M. Récamier
qui m'a fait prévenir d'une bonne et rapide occasion.--Nous sommes
ici à peu près dans la même position, disputant sur la septennalité
et la dissolution.--Un homme de vos amis[9] a pris la plume: c'est
peut-être trop souvent. Je suis du reste, comme vous croyez,
beaucoup moins au courant de ses nouvelles. Nous nous sommes
rencontrés en bon lieu, et j'ai trouvé que ce qu'il y avait de plus
simple, c'était de nous parler de vous. Il m'a dit n'avoir pas eu
une seule fois de vos nouvelles: je trouvais moi-même que c'était
trop peu, quoique je désire que vous ne vous fatiguiez pas trop
surtout à _certaines_ lettres; j'ai cependant dit que je croyais
être sûr que vous en aviez écrit une.
«Je pense, surtout pour les envier, aux amis qui vont avoir le
bonheur de vous voir, de vous recevoir. J'ai reçu une très-aimable
lettre de la duchesse[10], de Naples où elle a été voir les
Clifford et son beau-fils. Adrien vous parlera peut-être d'un petit
intérêt d'amour-propre sur lequel mon amitié ne veut pas garder un
silence affecté. Les journaux vous auront dit que j'avais eu la
grand'croix de Saint-Charles[11]. Je voulais le trouver simple,
puisque deux autres n'avaient pas été traités autrement. Mais on
dit aujourd'hui qu'ils sont parvenus à se faire accorder mieux, et
alors je pourrais être blessé du rapprochement. C'est assez
misérable, et cela m'ennuie sans y ajouter trop d'importance.
«Adieu, aimable amie, parlez de moi à votre nièce, aux voyageurs
qui vous auront sûrement rejointe. Vous savez ce qui manque chaque
soir à ma journée.
«Adieu, adieu.
«Nous sommes dans l'attente de la réception de M. le duc
d'Angoulême pour mardi prochain.»