Térii ne put tenir:--«Mais enfin, il avait les Plumes!»

Samuéla jeta, sans s'interrompre, un regard de mépris.--«Alors, le chef

misérable eut cette idée heureuse de raconter ses craintes au prêtre

Noté qui ne l'avait point, malgré tous les dangers, délaissé comme les

autres. Inspiré par Kérito, le prêtre enseigna Pomaré. D'abord il lui

montra l'usage des petits signes parleurs; et bientôt l'arii put les

expliquer aussi vite que glissent les yeux,--ce qui s'appelle «lire»;

quelque temps après, les retracer lui-même,--ce que l'on nomme «écrire».

Par-dessus tout, il en venait à connaître, de la bouche de Noté, les

pouvoirs de ce nouveau dieu, de ce dieu Très-Puissant qui tient les îles

et les peuples dans Sa main, écrase ceux qui lui déplaisent, exalte

ceux qui nomment Son nom. Le chef, dans un grand enthousiasme, promit à

Kérito dix maraè pour lui tout seul, et quatre cents yeux de victimes.

--Bien! bien!» approuva Térii, qui espérait d'admirables fêtes.

Samuéla se récria:--«L'impiété même! au contraire, Kérito tient en

horreur ces coutumes sauvages. Les offrandes qu'il réclame ne doivent

point être mouillées de sang: et il célèbre tous ses sacrifices dans le

cœur de ses fidèles. Ainsi Noté dissuadait le chef impie. En même

temps, il le pressait d'en finir avec toutes ses erreurs, de mépriser

des dieux impuissants, imaginés par les plus vils sorciers, et qui

n'avaient pas prévalu à lui conserver ses terres. Qu'il brûle leurs

autels, leurs maro consacrés, leurs simulacres et les plumes; et qu'il

en piétine avec dégoût les débris, pour se vouer tout entier au seul

maître qui pourrait jamais lui rendre tous ses biens, toutes ses

vallées, et disperser les plus terribles ennemis!

»Pomaré s'obstinait dans sa défiance: que deviendraient ses dieux

familiers? Brûleraient-ils en même temps que leurs simulacres? Et tous

ces troupeaux d'esprits, les anciens et l'arrivant n'allaient-ils pas se

battre autour de sa personne, peut-être même dans son ventre ou sa

poitrine? Le prêtre l'éclairait avec sagesse, et lui révélait comment

des tribus réduites à rien, en d'autres pays, s'étaient relevées avec le

secours du Seigneur--qui toujours rendait à ses fidèles, justice. Et la

justice de ce dieu-là, on la nommait pillage, massacre et dispersion des

peuples qui le dédaignaient! «Maéva! Maéva pour Iéhova!» criait alors

Pomaré, dont les yeux s'ouvraient lentement à la véritable lumière. Il

ne se lassait plus d'entendre indéfiniment ces beaux récits pleins

d'assurances.--Enfin, à bout de ruses, déçu, tout seul, sans espoir et

manifestement négligé par ses dieux, il décida de s'en remettre à

l'autre, au nouveau, afin de tâter son pouvoir. Il vint dire au prêtre

Noté: «Vite! baptise-moi!»

Térii ne comprenait point. Il fallut, avec une complaisance ennuyée, lui

apprendre qu'on nommait «baptême» une cérémonie destinée à... mais

c'était une autre histoire. Et l'on reprit le cours du bon récit.

--«Le prêtre Noté refusa le baptême. Personne, parmi les païens,» avoua

Samuéla, «n'avait encore reçu le rite; et nul ne l'a reçu depuis.

Cependant nous l'attendons avec désir. Il faut s'y préparer fort

longtemps d'avance, changer de noms et de vêtements, et donner des

preuves publiques de ses bonnes intentions.--Lorsque le prêtre eut

dit cela, Pomaré se mit en colère: un rite, après tant d'autres, ne lui

coûtait pas. Mais ces marques à divulguer devant tous les manants, le

laissaient plus indécis. Noté ne voulut rien abandonner: l'arii concéda

la «preuve de la Tortue».

Térii doubla son attention: la Tortue, mets divin par excellence, ne

doit pas être touchée avant que les dieux en aient reçu la meilleure

part. Les en priver, c'est appeler des calamités sans nom!

--«Donc, Pomaré assembla les derniers chefs qui le suivaient encore, fit

pêcher une grande tortue, la dépeça, et, s'arrogeant la première part,

mordit à même;--non sans trembler ni jeter à la dérobée des coups

d'œil épieurs vers le maraè voisin.

--«Ho!»

--«Les dieux ne bougèrent pas. Pomaré ne mourut point, ni personne parmi

ses fétii. Et tous les chefs, après avoir frémi, s'empressèrent à donner

aussi des marques de bon vouloir, en insultant ces dieux qui ne se

regimbaient pas. Comme on ne parvenait point à saisir de nouvelles

tortues,--elles sont rares, en cette saison, dans la baie Papétoaï,--ils

s'ingénièrent à tenter autre chose, et mieux: certains s'en allèrent

troubler une fête païenne. Ils reçurent des coups. Le prêtre Noté les

combla de belles paroles, et, leur donnant le titre admirable de

«martyrs du Seigneur»: déclara: «le sang des martyrs a toujours été la

bonne semence.» Plus encore: le grand-prêtre Pati, au milieu d'un

concours de gens épouvantés, saisit les images divines, le poteau sacré,

le poisson, les plumes; fit allumer un grand brasier: les y jeta...

--Ho! Ho!» cria Térii, stupéfait: «Et quoi donc ensuite?»

Samuéla ricanait:--«Ensuite? rien du tout. Les dieux de bois étaient de

bois, comme plaisantent les Missionnaires. Ils brûlèrent donc, en

craquant, avec un peu de fumée.» Térii ne pouvait cacher son

ébahissement.

--«Et dès lors, sur la terre Moóréa, la Bonne-Parole se répandit.

Pomaré, de nouveau plein d'espoir, réconfortait à son tour les siens,

plus assidus puisqu'ils le sentaient plus robuste. Parfois, il lisait

pour eux dans le Livre: «_Après ces événements, la parole du Seigneur

fut adressée à Abérahama, dans une vision, et il dit: Abérahama, ne

crains point, je suis la quadruple natte qui te protège la poitrine, et

ta récompense sera grande._» D'autres temps, il feignait d'avoir reçu,

dans un double sommeil, des leçons prophétiques. Il racontait: «_Moi, et

les chefs ignorants, nous récoltions du féï dans la montagne. Et

voici: les tiges coupées de mes mains se levèrent, et se tenaient

debout; les autres féï et tous les arbres à la ronde les entouraient, en

se prosternant devant elles! Et voici encore: le soleil, la lune et

douze étoiles, les douze maîtres Arioï, je les ai reconnus, se

balançaient autour de moi!_» Chacun de ces mots, bien que jetés d'une

voix malhabile, suscitait de nouveaux partisans, et par là on mesurait

d'avance la vertu de ce Livre dont les vocables demeurent efficaces

jusque dans les plus médiocres bouches.

»Pomaré suppliait encore pour obtenir le baptême. Il voulait convaincre

les Missionnaires: n'avait-il point annoncé leurs triomphes, leurs

bienfaits, avant que nul homme au nouveau-parler ne fut débarqué sur sa

terre? «J'ai rêvé la Bonne-Parole. J'ai rêvé! J'ai rêvé!» leur

affirmait-il, sur un air inspiré. Mais Noté, qui savait peut-être

combien il est aisé d'annoncer les choses à venir,--quand elles sont

venues--résistait aux désirs du chef. En revanche, l'arii reçut un jour,

de la terre Piritané, un message où il était nommé: «le grand

Réformateur» et «le grand roi Chrétien d'un peuple sauvage.» Pomaré se

gonfla d'orgueil et répondit: «Amis, je suis content de vos paroles.

Mais envoyez en même temps beaucoup de mousquets, et ce qu'il faut pour

tuer les païens; les guerres sont nombreuses dans ce pays: si

j'étais battu par mes ennemis qui sont aussi les vôtres, on chasserait

tous vos fétii.»

»Il importait, en effet, d'essayer un dernier grand coup. Sans attendre

les provisions de guerre implorées, on s'ingénia pour en trouver

d'autres. Les feuillets à signes qu'on avait fabriqués dans l'île, en

grand nombre déjà, au moyen de petits morceaux de plomb noircis, on les

déchiquetait pour en rouler des cartouches; et ces petits morceaux

lourds, on les fondait pour en façonner des balles. Et quelles vertus

meurtrières n'auraient point ces armes, puisque le Livre même dont elles

étaient faites, leur prêtait sa puissance. Or, le Livre disait:

«_J'enverrai ma terreur devant toi; je mettrai en déroute tous les

peuples chez lesquels tu arriveras, et je ferai tourner le dos à tous

les ennemis._»

»Enfin, l'île Moóréa tout entière fut prête, et se mit debout. Comme on

marchait vers la mer, le prêtre Noté parla, mieux qu'un

orateur-de-bataille, et récita: «_C'est peu, que tu sois mon

serviteur,--pour relever les tribus de Iakoba.--Je t'établis pour être

la lumière des nations--Pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la

terre--Ainsi parle le Seigneur, le Sauveur, le Saint d'Israëlé..._»

Pomaré frémit, en criant: «_Je suis ton serviteur, pour relever les

tribus de Iakoba--Pour être la lumière des nations..._» Et il fit bondir

sa pirogue. Soixante autres, portant plus de cent mousquets, le

suivirent. On se jeta sur l'île Tahiti. Le rivage était désert. On s'en

empara. Pomaré loua le Seigneur de ce premier succès.»

* * * * *

Samuéla prit un instant de répit. Les lumières devenaient fumeuses.

L'épouse Rébéka, secouant les noix brûlées, fit tomber les cendres. Les

flammes jetèrent d'autres éclats. La nuit fraîchissait. Les corps

immobiles frissonnèrent un peu, et l'on s'étira, sans dormir encore,

sous des étoffes chaudes fabriquées selon l'usage piritané, de poils de

chèvres ou de semblables animaux. A l'écart, dans un recoin du faré, se

caressaient Eréna et son amant,--réconciliés comme il en arrive

toujours.

On leur avait donné, pour eux tout seuls, une natte qu'Aüté dissimulait

derrière un coffre. Car les tané de son pays, et presque tous les hommes

blêmes, ont coutume de se cacher quand ils caressent une femme. Ils ont

bien d'autres manies encore. Eréna, dans son parler amusant, ne

finissait pas de les narrer à ses compagnes. Elle était fière

d'avoir si bien dérouté son ami: car il ne savait rien de ses vrais

ébats sur le navire si plaisant. Et quand, repris de son inquiétude, il

hasardait:--«Mais, qu'est-ce qu'ils t'ont fait les matelots... Au moins,

tu n'es pas descendue dans le bateau avec eux!...» Eréna jurait que

«Non! sur le vrai Dieu!»--bien que ce parler fût interdit par les

Missionnaires. Or, ce soir-là, une amie de jeux, ignorant ce qu'il faut

taire ou raconter devant des oreilles d'amant à peau blême, interrogea:

«Tu as dû recevoir de bien jolis présents, du matelot qui t'a menée dans

le ventre du pahi, et qui t'a gardée si longtemps?»

Aüté sauta sur sa natte ainsi qu'un homme réveillé trop vite, et

dévisagea son amie. Il ne parut point encore décidé à la battre, mais il

la repoussa de lui, et sanglota longtemps, étendu à cette place où,

d'habitude, il l'enlaçait avec frissons. Parmi ses larmes revenaient

toujours d'ennuyeuses paroles: «Il t'a prise, il t'a prise comme moi, le

sale matelot! Il t'a embrassée partout, hein? Et tu l'as serré dans tes

bras...» Il jetait, avec reproche, des regards perdus sur le souple

corps de la fille qui n'osait point se couler près de lui: le tané

s'apaiserait tout seul, et bien vite sans doute, mais il fallait se

garder de rire pour ne pas le peiner davantage. Il répétait: «Tout

prés, tout près du matelot...» Voilà qui semblait le chagriner, que

l'autre ait pu toucher de ses mains... Mais Eréna, fâchée qu'il la

supposât aussi éhontée, reprenait vivement:--«Près de lui? Hiè! pas du

tout! J'avais gardé ma tapa!» Quoi donc lui fallait-il de plus? Il ne

parut point consolé. Décidément, elle eut pitié: soulevant le visage de

l'ami qui pleurait à travers ses mains, elle glissa son bras sous la

gorge tressautante. Vraiment, il avait une vraie peine. Leurs larmes à

tous les deux se mélangèrent. Elle se frôla, disant:--«Aüté... Pauvre

tané chéri...» Et l'on ne savait pas, dans le sombre, si leurs voix

étaient plaintives seulement. Néanmoins, comme cela détournait

l'attention, Rébéka dit avec rudesse:--«Eh! les enfants, la paix! sur

votre natte. Samuéla, reprends la Bonne-Parole pour Térii, et pour

nous-même.»

* * * * *

--«En ce temps-là, Pomaré venait donc de reconnaître son erreur. Il lui

fallait encore persuader les païens demeurés obstinément païens et par

là même fort inquiétants. Il importait de les battre, afin

d'affirmer la vertu des rites nouveaux. Mais, de leur propre gré, en un

jour manifestement choisi par l'Eternel, puisque c'était le jour du

Seigneur, ils vinrent au-devant du combat. Souviens-toi de ce jour,

Térii. Les Missionnaires, qui dénombrent avec grand soin le cours des

lunaisons, l'appellent «Jour inoubliable de l'année mil huit cent

quinzième après la naissance de Kérito.» Depuis lors, il est passé trois

autres années. Ainsi, tu peux dès maintenant répondre à ceux qui te le

demanderont: que tu vis dans la mil huit cent dix-neuvième année des

Temps Chrétiens.»

Térii, point curieux de parlers aussi confusément inutiles, somnolait en

attendant la suite du récit.

--«Le chef, et tous ses fétii, prenaient part aux cérémonies conduites

par un Missionnaire dans le faré-pour-prier du lieu Narii, pas loin du

rivage Atahuru. Les païens, comme de vils crabes de terre, longeaient le

récif et contournaient la pointe Outoumaoro. On les aperçut, et, dans

une forte indignation l'on voulut se jeter sur eux. Mais Pomaré, pris de

peur, cherchait dans le Livre un enseignement belliqueux et subtil. Il

savait au hasard qu'un grand guerrier comme lui, jadis attaqué par des

hordes idolâtres au milieu d'un sacrifice au vrai dieu, ne s'était pas

détourné du rite, mais, confiant dans le Seigneur, avait

paisiblement achevé sa louange, et puis écrasé les païens. Le stratagème

était bon à suivre. Le chef reprit courage. Si bien que l'hymne terminé,

il fut des premiers à bondir.

Ses meilleurs partisans, munis de mousquets tout prêts à craquer,

venaient derrière lui; et plus loin, surveillés par le Missionnaire,

marchaient les nouveaux disciples: ceux-là dont les desseins n'étaient

pas bien affermis--et qu'on avait munis d'armes peu méchantes par

crainte de les voir changer de but. Malgré leur aveuglement, et qu'ils

servissent encore d'absurdes idoles, les païens n'étaient pas ennemis à

dédaigner. Leur chef, Opufara, les menait avec une grande hardiesse.

Mais les gros mousquets de Pomaré, portés sur des pahi amarrés au

rivage, tonnèrent. Les grosses pierres qu'ils jetaient, renversaient, en

un seul coup, plus de trois combattants! Opufara hurlait: «Ceux qui sont

morts, c'est par leur faute! La honte même! Voyez-vous pas qu'on vise

trop haut ou bien trop bas? Baissez-vous! ou sautez par-dessus les

grosses pierres!» Sitôt, une petite le perça lui-même: mais, il bondit

en avant d'une manière si terrible, que Pomaré qu'il menaçait tourna sur

ses jambes et s'encourut au hasard.

--La ruse même!» dit Térii, sachant combien il est plus digne, pour un

guerrier, de fuir avec adresse, que de recevoir quelque mauvais

coup sans profit: Pomaré s'était montré là bien avisé.

--«Les Missionnaires ne disent pas cela,» reprit Samuéla. «Ils

condamnent ces ruses, et n'en ont pas de meilleures.--Cependant, Opufara

ne put aller loin; il tomba sur les genoux en étreignant un tronc de

haári. Les mousquets faisaient merveille, toujours, et les païens, ayant

vu trébucher leur chef, comprirent, par ce signe, que les dieux

n'étaient plus avec eux. On les dispersa vite. Les guerriers du

Seigneur, frémissant de joie, cherchaient Pomaré pour acclamer son nom.

Mais Pomaré avait si bien couru, et si loin, qu'on ne put, de quelque

temps, le découvrir. Des gens le joignirent enfin, assez haut sur la

montagne, couché sous un abri de feuilles; ils eurent peine à le

convaincre du triomphe et que les païens n'existaient plus devant lui.

Le chef vit ses fétii tout ruisselants de joie. Il reconnut la grande

victoire, et bénit le Seigneur, disant: «Mon rêve était bon; l'atua

Kérito a combattu dans ma personne et les païens ont disparu à mon

regard.» Puis il lança vers l'île Moòréa deux pirogues messagères, dont

les véa devaient crier partout: «Battus! Ils sont battus! par la Prière

toute seule!» Enfin, il surprit autour de lui quelques prisonniers dont

il ordonna le massacre.

»Car il est dit, dans le livre: «_Tu dévoreras tous les peuples que

l'Eternel, ton dieu, va te livrer, et tu ne jetteras point sur eux un

regard de pitié._» Mais le Missionnaire, ayant parlé vite, avec colère,

Pomaré dut arrêter ses gens.» Samuéla, baissant la voix,

poursuivit:--«Eha! il eut tort: les épargnés trouvèrent bien ridicule ce

chef qui les gardait en vie!--En revanche, dans la saison qui vint, on

brûla tout ce qui se pouvait brûler; on démolit tout ce qui se pouvait

démolir. Car il est dit dans le Livre encore: «_Vous renverserez leurs

autels, vous briserez leurs statues, vous abattrez leurs idoles, et vous

brûlerez au feu leurs images taillées!_» En place, on bâtit des

«écoles». Après quoi, Noté promit le baptême. Et dans l'île, et dans les

îles, tous attendent depuis lors cet autre jour plein de promesses.»

Samuéla se tut. Térii, sans contester, admira les hauts faits du chef

aimé de Kérito.--Un homme vieux, dans le faré plein de silence et de

sommeil, dit la prière de chaque nuit, et l'on s'endormit, les oreilles

rassasiées de la Bonne-Parole.

* * * * *

Une par une, et interminables au gré des bons disciples de Iésu,

les nuits passaient, et d'autres nuits, cheminant vers l'aube où

s'éveillerait enfin ce jour de baptême annoncé par les Professeurs de

Christianité comme sublime, resplendissant, et pareil à une seconde

naissance plus précieuse mille fois que l'autre naissance. Et tous les

heureux que la bonne récitation du Livre faisait dignes à partager le

rite, n'avaient plus d'autres pensers que pour lui.--Térii ne savait

point exactement s'il rirait de cet enthousiasme, ou s'il devait le

jalouser: il ressort, parfois, tant d'imprévu profitable des coutumes

les plus saugrenues. Beaucoup des nouveaux usages lui devenaient

d'ailleurs, familiers, malgré parfois leur incommodité. En même temps,

une honte l'étreignait depuis son retour, honte diverse et tenace, qui

sortait de son maro de sauvage, de ses gestes surannés,--bien que

libres,--de ses paroles «ignares et païennes» comme ils disaient tous

autour de lui. Il aspirait à dépouiller cela; à n'être plus différent

des autres fétii, ni traité comme un bouc fourvoyé dans un abri de

cochon mâle.--Etait-ce donc si difficile? Que demandait à ses disciples

ce dieu mis en vogue, au hasard peut-être, par les Piritané: se

morfondre sans pêcher ni danser tout au long des journées tapu; ne

posséder qu'une seule épouse; et s'en aller parfois dormir, avec une

feinte d'écouter, au faré-de-prières... Pas une de ces piètres

exigences ne pouvait arrêter longtemps. A quoi bon s'en occuper tant de

lunaisons par avance!

Cependant, les fétii doublaient leur empressement, et les efforts des

muscles n'étaient pas moins grands que l'entrain des paroles. Les faré

s'éveillaient au bruit des marteaux de bois martelant, sur un autre bois

sonore, la tapa frappée sans répit. Les chanteurs, appliqués à conformer

les ébats de leurs gosiers aux dures mélodies prescrites,

psalmodiaient--comme ils disent,--à perte de salive. Des gens,--que leur

métier d'autrefois désignait pour cette tâche: dérouler sans erreur les

beaux récits du Livre, les haèré-po des temps ignorants,--étouffaient

avec joie leur mémoire païenne. Et désormais, c'était les séries

d'ancêtres de Iésu-Kérito, fils de Davida, qu'ils répétaient sans trêve,

les yeux clos, le cou tendu, avec des lèvres infaillibles. Si bien que

les Missionnaires émerveillés ne cessaient de rendre grâce au Seigneur:

«Par qui, ces hommes avaient été choisis, dénoncés, élus pour conserver

la Bonne-Parole.» Et la Bonne-Parole, en effet, bruissait dans toutes

les bouches. Les fabricants de signes-parleurs--que ne troublaient plus

les guerriers en quête de balles,--s'étaient remis à l'œuvre et

livraient, par centaines, plus vite qu'on aurait imaginé, ces

feuillets blancs tatoués de noir. On les roulait ensuite sur eux-mêmes.

Mieux encore: on coupait ces feuillets en morceaux d'égale grandeur,

pour les coudre entre deux lames de bois recouvertes de la peau d'un

chat.

Tous en réclamaient; même les aveugles. Comme les fétii hésitaient à

leur confier ces objets inestimables,--inutiles, croyait-on, à des gens

dont les yeux regardent la nuit,--le prêtre Noté avait parlé sur un mode

véhément: «Donnons le Livre à ceux-là qui ne voient point. Car c'est

vraiment la Lumière de vie, plus précieuse cent fois que la lumière du

jour, comme l'esprit est plus précieux que le corps et l'éternité plus

importante que le temps.» Il se répandait, en outre, une histoire

merveilleuse, propre à faire tressaillir ceux-là dont le regard est

mort: Hiro, prêtre païen de Hiro le faux dieu, venait de «trouver, comme

Taolo, encore appelé Paolo, son chemin de Tama»: Il marchait, plein de

pensers impies dans une vallée toute encombrée de grands arbres. Une

branche s'abattit et le frappa au front. Il tomba, se releva aveugle,

et, comme Taolo, dut être reconduit à son rivage par ses compagnons

apeurés. N'était-ce point là le signe où se marquait la colère du vrai

dieu? Il l'avait reconnu avec des larmes, et il désirait le baptême.

Pour mieux affirmer son regret et son espoir aussi, il réclamait le

nom de Paolo, assuré que le Seigneur, après le rite, lui rendrait la

joie de ses yeux. Tous les aveugles avec lui espéraient le même prodige.

Dès lors, ce fut un enthousiasme avide et pieux: les fabricants ne

pouvaient plus satisfaire ces affamés de la nourriture divine. La valeur

des échanges croissait. La «Bonne-Parole», ou Evanélia, «selon Mataïo»,

que l'on pouvait, trois lunaisons auparavant, acquérir toute cousue pour

dix bambous d'huile de haári et deux cochons moyens, ne fut plus

échangée à moins de quinze bambous et quatre cochons forts. L'Evanélia

selon Ioané, très cherché dans les autres îles, tenait encore plus de

fidèles sur la terre Tahiti. Les livres selon Marko et Luka comptaient

partout des demandeurs. On venait en implorer de fort loin: des

voyageurs, sortis de la mer, arrachaient avec transport les feuillets

aux mains des fabricants, laissaient une fort belle offrande, et s'en

retournaient, sans penser même à emplir leurs entrailles. Quelques-uns

se réunirent, pour charger une pirogue à deux coques, de tapa, de

cochons mâles et d'huile parfumée: afin qu'on leur donnât seulement la

moitié d'un livre entre eux tous... Alors, les Professeurs de

Christianité déclarèrent qu'on devait se réjouir grandement: non

point que l'abondance de ces offres et de ces dons importât en vérité

aux Missionnaires! mais parce que le prix qu'on attachait à posséder le

Livre, rendait manifeste et indiscutable à tous, la valeur du Livre.

Sous le faré de Térii, chacun, selon sa manière, préparait le grand

jour: Samuéla, marchant sans repos de la montagne à la rive, amassait

pour le festin d'énormes tas de féi roux. Sous les marteaux de Rébéka,

les tapa s'allongeaient, gluantes d'abord. Eréna les étalait au soleil,

et se privait d'autre besogne: afin, disait-elle, de ne plus quitter son

ami. Elle entendait bien assister à la fête mieux parée que toutes ses

compagnes, et réclamait de belles chaussures, et surtout un vêtement

dur, un vêtement qui étrangle les hanches, comme en portent les épouses

Piritané. Aüté refusa. Elle supplia, dès lors, pour un chapeau surmonté

de belles plumes frisées, l'obtint, et accourut se faire admirer de son

amant. Il se mit à rire et retourna le chapeau: elle l'avait placé,

«comme un poisson qu'on ferait nager à l'envers».--Ces hommes blêmes

sont parfois déconcertants: les fétii, en revanche, la déclaraient jolie

dans sa parure neuve.

Les derniers soirs furent consacrés, dans tous les faré, à répéter la

«_Réponse du Candidat qui demande le Baptême_». Si l'on interroge:

«_Qu'est-ce que l'Assemblée Chrétienne?_» il faut réciter:

«_Une Assemblée Chrétienne est une société d'hommes pleins de foi,

réunis volontairement dans le but d'un culte public, d'une édification

mutuelle, de la participation à la nourriture du Seigneur, et de la

propagation de la Christianité._»

Mais les baptisants ne lèveraient point cette question-là. Ils diraient

plutôt avant d'imposer le rite: «_Reconnaissez-vous Iéhova comme seul

vrai dieu et Iésu-Kérito comme seul sauveur des hommes?_» On

répondrait:--«_Je reconnais Iéhova comme seul vrai dieu et Iésu Kérito

comme seul sauveur des hommes..._» Samuéla, qui récitait tout d'une

haleine et alternait ingénieusement demandes et réponses, s'arrêta,

plein d'orgueil. Il savait encore beaucoup de parlers du même genre, de

la même utilité,--mais assez différents: car s'il n'y a qu'un seul vrai

dieu, il n'y a pas qu'un seul vrai missionnaire; et tous ne s'entendent

pas dans la seule vérité. Mais on doit satisfaire chacun, en variant les

cérémonies et les discours. Térii décidément admira. Il conserva

soigneusement tous ces dires en sa mémoire, parmi beaucoup d'autres

pensers nouveaux, non moins profitables.

Cependant, un soir, Samuéla apparut déconcerté: il s'était mêlé à

une Assemblée de Professeurs et s'en retournait indigné: les

Missionnaires, après avoir annoncé, promis et rendu désirable le

Baptême, ne venaient-ils point déconsidérer le rite en affirmant que nul

bénéfice n'en était plus à attendre! mieux encore: que le Baptême ne se

devait pas nommer un «rite», mais le «souvenir», seulement, de ce que

Iésu lui-même avait fait: «Les Professeurs, s'ils vantent encore des

vertus et des prodiges, ne sont que des imposteurs, des impies: presque

des païens comme les autres; surtout, qu'on n'accorde point à un peu

d'eau la grâce contenue seulement dans le cœur du Candidat quand il

récite: «_Je crois à Iésu-Kérito, seul sauveur..._»--Samuéla se

décevait: voilà qui n'était pas bon à dire maintenant que tous

espéraient vers de si grandes choses. Térii, cependant, comprit et

ricana: les Missionnaires demeuraient donc les gens parcimonieux qu'ils

avaient su déjà se montrer! les rites, les festins, les réjouissances

leur déplaisaient encore.--Cependant peu de gens s'en inquiétèrent: une

fête! on préparait une fête! pour quel nom, pour quel but et sous

quelles paroles, il importait vraiment assez peu. On reprit l'entrain.

On démesura l'enthousiasme. Enfin, parmi les désirs et l'attente de

tous, l'aube joyeuse resplendit.

* * * * *

Dès avant le plein soleil, la foule environna le grand

faré-de-prières--que l'on disait aussi Cathédrale--et jeta, contre les

murailles blanches, ses premiers appels. Mais, ainsi qu'il convenait,

pas un seul des mauvais usages dépouillés ne se laissait plus discerner.

On les repoussait comme néfastes et ridicules: pas de conques ni de

tambours, aucune victime; et pour cortège, rien qui pût rappeler les

agitations coupables d'autrefois: mais on se montrait avec respect le

double défilé lent et taciturne des Ecoles. A droite, marchait l'Ecole

des Tané, à gauche l'Ecole des Filles. Dans la première, de nombreux

haèré-po--maîtres eux-mêmes jadis--témoignaient de leur zèle en se

faisant disciples et en se mêlant volontiers aux enfants. La foule en

reconnut plusieurs, et les acclama: or les gosiers eux-mêmes avaient mué

leurs voix en même temps que leurs cris: on chantait «Huro! Huro!» à la

façon piritané, ou bien «Hotana! Hotana pour le Seigneur!» sur un ton

particulier, imité des disciples de Kérito dans la terre Iudéa. Parmi

tout cet entrain neuf, Térii l'Ignorant se sentit démesurément isolé.

Samuéla et les fétii du faré commun l'avaient quitté sans paroles,

comme on s'écarte d'un manant mangé d'ulcères, et s'en étaient allés

tenir place, au meilleur rang qui fût, parmi les candidats empressés.

Toute l'assemblée houlait et refluait à l'aventure. L'Ignorant, bien

qu'il n'osât s'égaler aux autres, voulait voir, et entendre, et jouir de

la fête--et il errait dans les remous agités.

Il se trouva soudain poussé, sans piétiner lui-même, à toucher cette

estrade bâtie près de l'eau Faütaüa, et de laquelle Pomaré, les

Missionnaires et les chefs dominaient la multitude. Le prêtre Noté dont

le visage, malgré tant de saisons douloureuses, apparaissait limpide et

triomphal, demanda qu'on arrêtât les cris. Térii se souvint que de

coutume celui-là parlait sans mesure durant de bien longues heures. Il

se repentit de sa curiosité. Pressé par la foule, il dut écouter le

vieil homme.

--«_Et Iésu, s'étant approché, leur parla ainsi: Tout pouvoir m'a été

donné dans le ciel et sur la terre. Allez, instruisez tous les peuples,

les baptisant au nom du père, du fils, et de l'esprit bon, et

enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je

suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde._» Puis le

discours s'étendit confusément. Comme les rumeurs, au bout d'un long

temps, se faisaient impatientes et aigres, il précipita ses

paroles, vanta prestement le Livre, et s'arrêta, couvert par la

multitude qui hurlait vers le Baptême.

Pomaré, avant tout autre, devait recevoir le rite. Non pas que les chefs

fussent, aux yeux de Kérito, différents de leurs serviteurs;--mais

l'Arii s'était montré le plus empressé parmi les disciples nouveaux du

vrai dieu: il importait de consacrer sa hâte et son rang: car ce qui se

fait sur la terre doit être ratifié dans le ciel du Seigneur. Et l'on

accommoda la cérémonie au besoin de sa dignité: sans qu'il descendit,

comme le peuple, à se plonger dans la rivière, il courba seulement sa

noble tête sous la main de Noté le baptiseur. Celui-ci, répandant un peu

d'eau, dit fortement les mêmes paroles qu'avaient dites Iésu: «_Je te

baptise au nom du père, et du fils, et de l'esprit bon._» Puis un autre

Missionnaire plus âgé proclama Pomaré «Roi des Iles Tahiti et du

Dessous-du-Vent», l'engageant à se montrer «digne toujours de sa haute

profession et de l'éminente situation qu'il occupait devant les anges,

les hommes et le Seigneur lui-même.» Enfin, il lui donna le nom de

«Pomaré-le-deuxième dit le Réformateur.»

Aussitôt, la foule se rua vers l'eau sacrée, et remplit le creux de la

rivière d'un autre torrent hâtif et tumultueux. On se trempait

jusqu'aux épaules et presque jusqu'aux yeux, pour que le rite fut plus

efficace. Les baptisants, sur le bord, allaient de l'un à l'autre:

«_Reconnaissez-vous Iésu-Kérito pour le seul Sauveur des hommes?_» Les

Candidats répondaient sans erreur, recevaient le baptême et s'en

venaient avec des cris d'allégresse. Et tous, mêlés sans

dignité,--manants et chefs, haèré-po d'autrefois, guerriers et

femmes,--couraient à la rivière en chantant «Hotana! Hotana!»

Le Réformateur, cependant, marchait vers le faré-de-prières. Il passa

tout auprès de Térii qui le dévisagea: rien ne transparaissait en lui de

la vertu du rite: ses pas allaient sans noblesse; ses cheveux

broussaillaient encore, seulement un peu collés par l'eau purifiante; et

son nez ne s'était point ennobli. Soudain, d'autres figures,--visions

immémoriales peut-être des temps oubliés,--s'imposèrent devant les yeux

de l'Ignorant: il entrevoyait un superbe homme nu, non point mouillé

d'un peu d'eau sous une main de vieillard, mais baigné dans la forte mer

houleuse, à Matavaï de Tahiti. Des pirogues, par centaines, ceinturaient

la béante baie, et tenaient l'écart, attentives à ne point troubler les

monstrueux et bienveillants requins, dieux autant que les dieux du

firmament septième, qui venaient laver le chef, et le sacrer de

leurs dures nageoires bleues. L'homme nu, ramené sur la rive, avait volé

jusqu'au maraè sans toucher le sol: car, au long du cortège onduleux et

sonore, les prêtres, en criant, portaient les dieux; les chefs portaient

le chef, devenu lui-même dieu. Il avait ceint le Maro Rouge: il avait

mangé l'Œil: on ne lui parlait plus qu'avec les grands mots réservés.

Ha! Térii tressaillit et chassa, d'un grand effort, ces inquiétants

souvenirs. Il prit peur qu'on ne vît clair dans ses entrailles: une

honte lui survint. N'était-il pas le seul, dans cette foule, à remuer

encore de tels pensers? il tenta de les mettre en fuite. Mais il les

sentait savoureux et nobles, et resplendir en lui-même au-dessus des

spectacles présents... Et les Missionnaires, à vrai dire, n'étaient rien

de pareil aux grands Arii d'autrefois.

Mais c'était là parlers sauvages,--avait dit Samuéla;--parlers périlleux

désormais: le chef se manifestait baptisé, et tous les fétii: Térii,

contre tous les autres n'aurait donc pas reçu le rite! Ne pouvait-il

aussi bien qu'eux répondre les «Paroles du Candidat?» Se laissant aller

à la foule, il se retrouva bien vite dans l'eau jusqu'aux épaules, comme

les autres. Un baptisant commençait: «_Reconnaissez-vous croire à

Iésu-Kérito comme au seul Sauveur des hommes...?_» Térii répondit à

peine: déjà l'autre lui avait inondé le visage, et jeté les

paroles. Comme de nouveaux arrivants attendaient impatiemment sur le

bord, il dut leur faire place.

Il s'ébroua sans bien comprendre, mais satisfait et mieux attentif à sa

personne: il était chrétien! non plus Térii l'Ignorant. Térii... quel

nom stupide! Aussitôt, il voulut s'en dépouiller, et comme il murmurait

au hasard le premier mot qui l'eût fait rire à son retour, et qu'il eût

retenu, «Iakoba», il dit gravement: «Je me nommerai Iakoba». Ensuite il

tâta ses membres, ainsi qu'il avait fait jadis dans la nuit du prodige:

ses membres gardaient leur forme et leur couleur. Il ne lui parut point

que son haleine fut plus longue ni ses yeux plus habiles à lire les

présages, dans le ciel. Une grosseur qu'il portait sur le pied gauche

n'avait pas rapetissé. Ses dents ébréchées ne s'étaient point aiguisées

de nouveau. Une fois de plus, malgré son double effort, le prodige et le

baptême, rien ne changeait dans son corps d'homme vivant... que son nom

peut-être. Il en conçut une fierté, avec un dépit.

* * * * *

Or, les promesses et l'espoir avaient été si grands et si fervents parmi

ses compagnons, qu'il se reprit à attendre encore, et considéra la

foule: tous les gens autour de lui restaient semblables à eux-mêmes par

la démarche, le nombre de leurs pieds et les gestes de leurs figures.

Quoi donc! Etait-ce seulement les pensers cachés des entrailles qui

devaient s'illuminer?... «La lumière de vie...» avaient assuré les

envoyés du dieu... Il s'inquiéta de ne point s'en éblouir encore. Bien

qu'à dire vrai, mieux eût valu jouir par toute sa personne, plutôt qu'en

paroles obscures, des bienfaits promis.--Un court gémissement lui fit

tourner la tête: l'aveugle Hiro, baptisé suivant son désir sous le nom

de Paolo, revenait de la rivière, et toujours aveugle. Derrière lui

tâtonnait la longue file des hommes aux yeux morts, et toujours

morts.--Ceux-là non plus n'avaient pas rencontré la Lumière.

Les Immémoriaux · 第 33 / 41 题