Ce jour-là, comme bien d'autres jours nombreux déjà depuis la cérémonie,
Térii,--qui ne se disait plus Térii, mais Iakoba,--s'employait à louer
le Seigneur. Tous les hommes Lui doivent d'interminables remerciements;
et, plus que tous les hommes, celui qui tiré au hameçon d'un tel abîme
d'ignorance avait été, presque à son insu, conduit vers le baptême, et
revêtu sitôt du beau nom fort avantageux de chrétien. Iakoba était
celui-là. Non plus que ses compagnons il ne percevait exactement encore
les profits de sa dignité nouvelle. Néanmoins, d'une lunaison à l'autre
il s'obstinait à les attendre sans défiance; car le Livre disait:
«_L'Eternel est mon partage et mon calice.--Un héritage délicieux m'est
échu_». L'on ne pouvait savoir, de l'héritage ou du calice, ce
qu'il fallait désirer par-dessus l'autre, mais, pour être obscurs, l'un
et l'autre de ces mots promis n'en restaient pas moins admirables. Le
chrétien répétait donc sans lassitude:
«_Un héritage délicieux m'est échu..._
--E! Térii! é!» interrompit mal à propos un petit garçon essoufflé,
glissant la tête entre deux bambous. Le chrétien méprisa ce stupide
enfant qui venait jeter, au milieu de la prière, un vieux nom désormais
perdu... L'autre se reprit:
--«E! Iakoba! Voici Paofaï tané, Paofaï Térii-fataü qui marche près de
l'eau... Il dit que tu es son ancien fétii. Viens le voir, et parler...»
Une grande vision brève des courses d'autrefois, par les chemins de
Havaï-i, sauta devant les yeux du converti, comme avait surgi déjà,
pendant le baptême, le mauvais souvenir païen. Iakoba serra les
paupières: il voulait étrangler ces niaiseries, les chasser loin de son
regard, parce qu'elles déplaisent au Seigneur. Mais il les sentit
s'enfoncer en lui-même, et dit avec rudesse à l'enfant:--«Vois, je
répète les prières; laisse-moi!» Puis il tourna le feuillet. Il hésita
devant les nouveaux signes: malgré la vertu de son rang et que, ces
trois lunaisons passées, il les ait tout entières données à contempler
le Livre, certains mots le rebutaient encore; il répéta:
«_L'Eternel est mon partage et mon calice--un héritage délicieux..._»
--«Aroha! Térii a Paraü-rahi!» Paofaï parut. Sa bienvenue sonna
fortement. Mais le chrétien, sans trouble, continua de parler au
Seigneur:
«_Un héritage délicieux m'est échu,--une belle possession m'est
accordée..._» Décidément, ses yeux malhabiles le décevaient. Il feignit
quand même, devant l'autre, une grande assurance en récitant au hasard.
Enfin, pliant le Livre: «Améné», prononça-t-il sans hâte. Puis il
répondit au salut de l'arrivant:--«Que tu vives en Kérito le vrai dieu.»
Et il lui tendit la main.
Le vieillard ricana:--«Toi aussi, Térii, comme tous les autres? La honte
même! Les gens de Tahiti sont devenus les petits chiens des étrangers;
des petits chiens bons à rôtir!» Il siffla de haine et vint s'asseoir
sur les nattes. Son dos était penché comme un tronc de haári fléchi par
le vent maraámu: mais le vieil homme en imposait encore. Bien que
l'accoutrement fut resté celui d'un païen sans aveu, il traînait dans
les plis du maro blanc sacerdotal une imprescriptible noblesse. Iakoba
fut saisi d'un respect inattendu. Il n'osait interroger. Tous deux se
considéraient sans paroles. Enfin Paofaï conta son retour.
Il dit, avec des gestes dépités, le grand voyage sans profits et sans
compagnon: puisque son fétii, son disciple, l'avait si tôt laissé en
route. Il dit son arrivée étonnamment tardive dans la terre Vaïhu, et la
déception de cette arrivée: un instant, il avait cru les signes-parleurs
tout pleins d'enseignements... d'ailleurs, il en ramenait avec lui.--Et
il prit à sa ceinture une palette de bois brun, polie par la peau des
doigts, et sur laquelle s'incrustaient des centaines de petites figures,
si confuses, si pressées, qu'elles pétillaient toutes et dansaient
devant les yeux.
Iakoba parut s'impatienter. Sans répondre il considérait le chemin et la
plage ainsi qu'un homme qui attend ou redoute la venue d'un autre homme.
Paofaï parlait toujours pour soi-même:
--«Chacune de ces figures, bien chantée, désigne un être différent: ce
poisson-là, nageoires ouvertes, est un dieu-Requin. Ceci représente:
Trois-chefs-savants. On voit en plus la Terre, la Pluie, le Lézard mort.
Voici la Baleine, et toute la suite des dieux-fardés: le dieu
peint-en-rouge, le dieu peint-en-jaune, le dieu à l'œil-contourné.
D'autres signes,--Paofaï les indiquait avec une hésitation,--sont
moins discernables: Eclat-du-Soleil--une Chose-étrange--les
Yeux-de-la-terre--Homme excitant le vent--deux Projets en tête... Hié!»
siffla-t-il enfin, «mais après? après tout cela? Comment fixer, avec ces
mots et ces figures éparses, une histoire que d'autres--qui ne la
sauraient point d'avance,--réciteraient ensuite sans erreur?» Il se
tapotait la cuisse du bout de la planchette-incrustée, et son regard
passait, avec un dédain, sur Iakoba, toujours indifférent, et sur les
signes illusoires: «Non! ce n'est pas là autre chose que les tresses
nouées, si faussement nommées «Origine-de-la-Parole» et bonnes seulement
à raconter ce que l'on sait déjà! et impuissantes à vous enseigner
davantage... Les bois-intelligents? mieux vaudrait en façonner des
bordés de pirogue, car dans cette misérable terre Vaïhu, on s'arrache le
moindre tronc d'arbre; toutes ces promesses autour des signes...
inventions de pagayeur fou!»
Le chrétien daigna répondre: «Les signes, veux-tu que je te les
enseigne?» Fier de son nouveau savoir il montrait le Livre. Paofaï avec
un grand mépris refusa:
--«Non! les signes Piritané ou n'importe quels autres ne sont pas bons
pour nous! Ni aucun de tous vos nouveaux parlers! Prends garde, Térii.
La chèvre ne renifle pas comme le cochon, et le bouc n'aboie pas
comme le chien. Quand les bêtes à quatre pieds échangent leurs voix,
prends garde, c'est qu'elles vont mourir.» Il poursuivit avec
tristesse:--«Les hommes maori, voici maintenant qu'ils essaient de
siffler, de bêler, de piailler comme les étrangers. En même temps que
leurs propres langages voici qu'ils changent leurs coutumes. Ils
changent aussi leurs vêtures. Ha! tu n'as pas vu des oiseaux habillés
d'écailles? Tu n'as pas pêché des poissons couverts de plumes? J'en ai
vu! J'en ai pêché! Ce sont les hommes parmi vous qui s'appellent
«convertis», ou bien «disciples de Iésu». Ils n'ont pas gardé leurs
peaux: ils ne sont plus bêtes d'aucune sorte: ni hommes, ni poules, ni
poissons. Reprends ta peau, Térii que je déclare plus stupide qu'un
bouc! Reprends ta peau!»
Le chrétien marqua, en haussant les épaules ainsi qu'il avait vu faire
les Missionnaires, que ces dires ignorants restaient pour lui sans
importance. Néanmoins, il montrait une inquiétude: car le prêtre Noté ne
tarderait point à paraître, marchant, selon qu'il avait coutume tous les
jours, vers le faré-de-prières. Il surprendrait Paofaï et s'indignerait.
Celui-ci ne semblait pas songer à s'en aller vite, car il reprit:
--«Oui! Partout ils font ainsi, maintenant, les hommes maori! Ils
honorent les étrangers; les étrangers acceptent les hommages, et leur
haleine empoisonne tout.
--Les étrangers sont parfois des envoyés du Seigneur», répliqua le
chrétien. «D'ailleurs, on ne peut les mépriser sans risquer bien des
ennuis.»
Paofaï murmura par dedans ses lèvres avec cette voix assourdie des
Maîtres qui, sous le couvert de paroles plaisantes, répandent de justes
avis:
--«Qu'ont-ils fait les hommes de Moüna-Roa? Ils n'ont pas méprisé le
chef blanc Tuti.
»Qu'ont-ils fait, les hommes de Moüna-Roa? Ils ont honoré leur grand ami
Tuti durant deux lunaisons.
»Qu'ont ils fait, les hommes de Moüna-Roa? Au commencement de la
troisième, ils l'ont dépecé avec respect, afin de vénérer ses os.»
Il plissa le cercle de ses paupières:
--«Les hommes de Moüna-Roa ont été bien avisés! Pourtant, le chef Tuti
ne lançait pas de maléfices! mais vous, depuis--non pas deux
lunaisons,--des centaines, vous honorez avec persévérance les maîtres
survenus. Quand donc vous partagerez-vous leurs os?»
Iakoba frémit avec cette horreur prescrite au chrétien qui doit subir de
telles impiétés. Il n'ignorait pas que le vieillard entendait
seulement frapper, par ces paroles violentes, l'esprit de ceux qui les
recueilleraient. Mais tant de gens pouvaient les redire aux chefs...
Noté lui-même allait survenir, et les entendre... Cependant, Iakoba
n'osait, malgré tout son ennui, chasser le vieux discoureur, et il dut
écouter d'étonnants parlers de songe: Paofaï se savait malade--comme un
homme qui nourrirait dans ses entrailles un atua justicier. Au milieu
d'un sommeil double, il avait connu Tahiti-nui et toutes les îles de
même race, de même ciel, se lamentant sous le regard de Hina sans pitié.
Les terres, plus que jamais plantureuses et grasses, étaient vides,
privées d'hommes vivants et de femmes pour cueillir les beaux fruits;
les cimes désertes; les cavernes emplies de silence; la mer-abyssale
immobile et sans rides. Il répéta:--«La mer sans rides, sans souffles,
sans bruits, sans ombres, morne, et morte aussi.»
Puis, fermant la bouche, il regarda soudain avec défiance par-dessus
l'épaule de Iakoba qui tressaillit, tourna et aperçut le Missionnaire
entré à l'improviste. Le visage de Noté ne parut point surpris ni fâché.
--«Que tu vives... quel est ce fétii?
--Son nom est...» L'autre hésitait, sachant qu'un nom païen
mordrait les oreilles du Piritané aussi durement qu'un appel de conque
ou de tambour défendus. «Son nom est... Ioséfa.»
Le vieillard sauta, en dévisageant le chrétien au parler faux:
--«Homme menteur! mon nom est Paofaï, Térii-fataü! me crois-tu si débile
que je perde le souvenir de mes mots, comme tu le fis, Térii au
grand-Parler, sur la pierre-du-récitant?» Il ajouta:--«Je suis
sacrificateur au maraè Papara!»
Noté répondit avec douceur:
--«Mon frère, il n'y a plus de maraè sur la terre Papara, ni sur aucune
autre terre. Car l'arii-rahi, inspiré par le Seigneur, les a fait
démolir et jeter à l'eau.
--Aué! vieux prêtre fourbe! Pas de maraè!» Paofaï, hurlant
d'épouvantables menaces, secoua les épaules ainsi qu'un insensé, creva
derrière lui la barrière de bambous, et s'en alla, marchant à grands pas
irrités vers la mer.
Noté soupira. Puis il dit:
--«Térii, mesure l'abîme qui sépare ce méchant païen de toi-même, bien
qu'ignorant encore; et redouble ton zèle, afin d'être admis bientôt,
comme les autres, à professer ta foi, à dépouiller toutes les erreurs en
même temps qu'à changer ton nom.»
Eaha ra! le Missionnaire pouvait méconnaître cette belle évidence:
que Térii n'était plus Térii, mais Iakoba, et baptisé, et chrétien! Mais
cela ne transperçait donc point dans les yeux, dans les narines, et
n'éclairait donc pas le corps entier? Certes, le converti se souvenait
avec trouble de sa témérité, et que, mêlé comme un voleur à la foule, il
avait surpris le rite sans en avoir auparavant rempli toutes les
épreuves. Mais l'assurance du prestige nouveau surmonta ses inquiétudes.
Il dit avec orgueil:
--«Je suis baptisé, et chrétien de premier rang!»
Noté ne se récria point. Mais seulement:
--«Le Seigneur fait bien ce qu'il fait. Si j'ignorais ton nouveau titre,
je t'en savais du moins tout près d'être digne, et t'aurais moi-même,
sans tarder, convié parmi les disciples de Kérito. Et quel est ton nom
de chrétien?
--Iakoba».--Comment un homme sur la terre Tahiti pouvait-il ignorer...
--«Eh bien! Iakoba, rends grâces, en vérité, au Seigneur. Bien que tu
sois le plus tardif de tes frères à être venu vers nous, et vers Lui, tu
me parais l'un des plus excellents parmi Ses nouveaux disciples, et l'on
peut, sans craindre, se confier à toi pour tout ce qui regarde Son
triomphe et la gloire de Son nom. Ainsi, je m'en remets à ton aide.
Voici qu'on achève de construire un grand faré-de-prières, sur la terre
Punaávia. On y placera deux chrétiens sûrs et habiles. Ils auront le
titre de «Diacres du second rang dans l'église chrétienne des Iles
Tahiti». Tu peux devenir l'un d'entre eux.»
Iakoba se sentit pénétré d'une fierté solennelle, et d'un grand espoir.
Il se recueillit:
--«Aurai-je un maro noir, comme ceux qui aident les Missionnaires?
--Tu auras un maro noir et un autre vêtement, noir aussi, pour habiller
tes épaules. Tu prendras place à côté du Missionnaire. Tu visiteras les
malades avec lui. Quand il sera loin, tu réuniras toi-même toute
l'assemblée-de-prière, et tu liras dans le Livre, devant tous tes
compagnons.
--Serai-je inspiré?» hasarda encore Iakoba. Car si Iésu, le dieu
véritable, descendait en lui, quel ne pourrait pas être son mépris des
stupides sorciers d'autrefois, tout pleins de Oro, le dieu sans valeur.
--«Certes», dit Noté. «Le Seigneur habitera dans ton cœur.
--Dans mon ventre.
--Non! non! dans ton cœur.» Noté expliqua longuement que les
plus nobles parties de l'homme n'étaient point les entrailles, mais la
tête, où naissaient les paroles non encore parlées, et le cœur, d'où
sortaient les sentiments généreux: la foi, l'amour...
--«Pourtant, quand je suis triste, ce sont mes entrailles qui s'agitent?
--N'importe. Le Seigneur habitera en toi.»
Iakoba sourit d'avance à tous les honneurs attendus. Il y eut un répit.
Noté regardait vers la mer-extérieure, et semblait prendre intérêt à
écouter crever la houle sur le récif. Puis il dit assez vite, en
examinant le nouveau converti:
--«Quoi de nouveau sur les «mamaïa?»
--Les fous? On savait bien qu'il y en avait toujours, nombreux ou rares,
selon que le peuple les honorait en les déclarant «illuminés-du-dieu» ou
bien les pourchassait à coups de massues, comme imposteurs. Pourquoi le
Missionnaire s'en inquiétait-il?
Noté répondit que les fous dont il entendait parler n'étaient point ces
pauvres insensés plutôt dignes de pitié que de haine, dont les paroles,
divaguant sans mesure, restent néanmoins innocentes;--mais qu'il
désignait par ce vocable méprisant ces mamaïa d'autant plus détestables
qu'ils savaient leur folie, et s'y plongeaient abominablement. Au
moins les ignorants d'autrefois avaient pour eux leur ignorance
même,--bien qu'à dire vrai, la loi du Seigneur soit empreinte au cœur
de tous les hommes!--Mais ces gens-là mélangeaient les rites, en
inventaient d'autres, et leurs impiétés ne savaient pas de bornes. Les
chrétiens, indignés, avaient eu raison de crier: «Mama-i-a! ce sont des
fous!» Et les Missionnaires, avec plus de raison encore,
renchérissaient: «Bien pis! ce sont des «hérétiques»!
Térii prit un air grave et réservé, et dit ne point connaître «ces
gens-là».
--«Hélas», avoua Noté, «nul ne les connaît avec certitude. Ils se
dérobent, se cachent, se dissimulent avec une déplorable habileté. On
sait qu'ils se rassemblent la nuit dans la montagne, en suivant des
chemins incoutumiers; personne encore n'est parvenu à surprendre, ni
leurs actes--qui sont probablement épouvantables,--ni leurs noms, qui
demeurent cachés.»
Noté poursuivit, sans perdre de vue le baptisé:
--«Alors, Iakoba, les chefs ont pensé à toi--car il faut que tous les
chrétiens véritables, même ceux de la dernière heure, s'unissent et se
défendent: ta conversion et ton baptême furent manifestement
providentiels. On te dit, parmi tes compagnons, habile et rusé. Peu
de gens encore devinent ton nouveau titre et tes vrais sentiments. Tu
n'es pour tous qu'un voyageur indifférent, et nul ne s'inquiétera de ta
présence dans la montagne où ils se réfugient. Tu écouteras donc leurs
paroles, que tu retiendras aisément, et leurs noms. On dit qu'ils se
réuniront ce soir dans la vallée Tipaèrui.
--Mais, ce sont peut-être des hommes malfaisants?» observa le chrétien.
Noté le rassura: le Seigneur n'abandonne point ceux qui se remettent en
Lui. Le disciple prêt à risquer, pour Le servir, un très faible danger,
devient l'objet de toutes les faveurs.
«Alors, vraiment,» demanda Iakoba, «vraiment, j'aurai un maro noir?»
Une seconde fois Noté promit.
* * * * *
Soudain, le faré vibra de rires, de voix amies, d'appels, de petits cris
amusés, et s'emplit de la troupe joyeuse des fétii de chaque jour. Ils
revenaient du bain avec un grand délassement des membres, de la figure,
des yeux, de toute la peau rafraîchie. Les oreilles d'Eréna se paraient
de fleurs rouges, ouvertes elles-mêmes comme d'autres oreilles
parfumées. Ses cheveux étaient ceints de feuilles menues et odorantes
aussi, et sa poitrine respirait à travers la tapa ouverte. Aüté la
pressait, toute étreinte, si bien qu'ils se glissèrent à la fois entre
les poteaux d'entrée. Rébéka portait les maro mouillés, tordus à la
hâte, et qui ruisselaient. Samuéla, fier d'un plein panier d'écrevisses,
chantonnait un petit péhé jovial. Ils aperçurent le Missionnaire: sitôt
Eréna-aux-Fleurs cacha les grandes corolles et couvrit son sein nu. Le
pêcheur assoupit sa chanson. Toute joie tomba.
Noté reconnaissait depuis longtemps Samuéla pour l'un des premiers et
des plus certains disciples de Iésu; et il lui serra la main avec une
grande bonté. Cependant, le visage de Rébéka semblait inquiet, et plein
de cette confusion nouvelle que les gens nommaient «haáma», d'un mot
Piritané, faute de pouvoir la désigner en leur langage. Cela prenait
soudain les filles en présence des étrangers.--«Quelle est cette femme?»
demanda le Missionnaire.
--«C'est la femme de Iakoba», répondit vivement Samuéla. «Il est son
tané depuis longtemps.
--Le dire est vrai,» consentit Iakoba, «mais je pense qu'elle dort aussi
bien auprès de Samuéla qu'avec moi-même». Ils continuèrent tous deux à
parler ensemble sans pouvoir se mettre d'accord. Rébéka restait
indifférente au partage de ses nuits. Le Missionnaire insistait pour
être renseigné là-dessus.
Iakoba ne s'expliquait point cette curiosité, ni que l'on disputât sur
ses enlacements. Il entendait bien en disposer lui-même. Mais le
Professeur de Christianité, empris d'un grand zèle, s'efforça de le
détromper: ces actions-là ne sont permises que précédées d'un nouveau
rite,--il disait «mariage»--qui, d'abominables et impies, les rend tout
aussitôt excellentes aux yeux du Seigneur. Voici quelle était la
célébration: d'abord, le Missionnaire déclarait, devant l'assemblée
chrétienne: «celui-ci, et celle-là, désirent être unis en mariage.»
Alors la foule décidait s'il était bon de les unir, ou mauvais.--Puis,
quelques jours après, on se rendait au faré du Missionnaire, ou bien
d'un homme appelé magistrat. Le magistrat disait au tané de prendre,
dans sa main droite la main droite de la femme, et demandait encore...
--«Bien! bien» interrompit Noté. Il conclut: «Iakoba, tu dois épouser
cette femme.»
En vérité Iakoba n'eût pas imaginé de telles mœurs. De tous les
imprévus surgis depuis son retour, ce rite lui semblait le plus
stupéfiant. Quoi donc! les Missionnaires avaient, avec un juste mépris,
aboli de grandes coutumes: la part-aux-atua pendant le festin, les
victimes avant la guerre, le rite de l'Œil, et tant d'autres, et
voici qu'ils entouraient de réticences et de cérémonies ce passe-temps:
dormir avec une femme, le plus banal de tous! bien qu'assez plaisant.
Mais cela, Iakoba devinait bon de ne pas l'exprimer. Il consentit:
--«J'épouserai donc la femme Rébéka.» Puis il ajouta: «Alors, elle ne
pourra plus s'en aller du faré, maintenant?
--Jamais. Vous serez joints devant le Seigneur, jusqu'à votre mort.»
Iakoba se réjouit. Car Rébéka se montrait toujours ingénieuse en
habiletés de toutes sortes. Il aurait désiré accomplir aussitôt le rite
profitable. Mais Noté s'éloigna, non sans avoir, avec des mots obscurs,
rappelé au chrétien le service attendu pour cette nuit même, et la
dignité promise en retour.
* * * * *
Iakoba vit tomber le soir avec une inquiétude. Il dissimula, jetant à
ses compagnons du faré que le poisson donnerait, cette nuit, pour la
pêche avec des torches. Mais il ne prit pas de torches: deux nattes
fines, seulement, et à la dérobée. Puis il s'esquiva. Hors de vue, il
vêtit les nattes: couvert ainsi qu'un vil ignorant d'autrefois, il ne
risquait point de lever la défiance des fous. Il atteignait l'eau
Tipaërui. Il tourna brusquement sa marche vers les terres-du-milieu.
Ainsi, durant une autre nuit, déjà, voici tant d'années, lui-même avait
mené, le long d'une autre rivière, vers le lac dont les eaux
sommeillent, une foule enthousiaste pendue à ses pas.--Mauvais souvenir,
et parler païen! Le vieux Paofaï avec ses histoires de sorcier en était
la cause. Il est des gens dont l'approche équivaut à tous les maléfices.
Mais qu'importaient les racontars et les erreurs de temps bien oubliés
déjà,--à juste titre! Cette nuit, que voilà, le chrétien n'avait plus
rien à faire qu'à servir le Seigneur.
Aussi bien, la remontée de la rivière devenait elle ardue: un vivant,
même un baptisé qui sait à quoi s'en tenir sur les esprits-rôdeurs, ne
marche point dans l'obscur, du même entrain qu'au plein jour levé!
L'haleine s'angoisse très vite, et s'écourte; les jambes vacillent; les
oreilles s'inquiètent à n'entendre que le bruit des pas dans l'eau ou
sur les feuilles humides; et les yeux s'effarent qui ne servent plus à
rien. Le marcheur indécis s'alarmait du silence, de l'ombre
épanchée autour de ses pieds, et surtout du ciel éteint par-dessus sa
tête: Hina-du-firmament était morte pour deux nuits encore, et de
lourdes nuées, étouffant les petits regards des étoiles,
approfondissaient les ténèbres sur le sol.
Iakoba se prit de peur: peur d'être seul: plus grande peur à n'être
point seul: car des êtres imprécis,--pouvait-on dire vivants?--et venus,
on ne savait d'où, commençaient à frôler le chrétien épouvanté dont les
pas se précipitaient,--vers quel but, il ne devinait pas encore. Comme
il tâtonnait au hasard, ses doigts touchèrent des cheveux. Aussitôt,
tâtonnantes aussi, des mains, d'autres mains que les siennes, passèrent
le long de sa propre figure et descendirent sur son manteau de nattes.
Il étendit les bras, trouva des corps autour de lui, les sentit
nombreux, hâtifs, vêtus de nattes eux-mêmes. Quels insensés, vraiment,
que ces Mamaïa, pour se hasarder ainsi dans la nuit! Mais quel courage
ne montrait-il pas lui-même, à se mêler à leurs troupes équivoques!
Soufflant d'orgueil, il s'enhardit; et il osa palper ces furtifs rôdeurs
du sombre dont la multitude, à chaque enjambée, croissait.
Il en venait à l'improviste, de toutes les faces de l'obscur, et par des
routes inconcevables. Leur approche seulement se décelait par un
bruit bref de fourré crevé, et un remous dans les marcheurs qui se
serraient pour accueillir les autres. Car on allait, coude à coude, par
un étroit sentier couvert. Et rien ne marquait le défilé de tous ces
gens, que le frémissement des feuilles froissées et le pétillement des
petites branches.
Mais, à mesure qu'on gagnait sur la montagne, et que l'on s'écartait des
demeures des hommes, la foule laissa bruire ses bouches nombreuses et
avides de parler. Il se fit un murmure continu de mille petits souffles,
de claquements légers de langues, d'appels de lèvres menus comme des
battements de cils. Par-dessus tout, la voix sifflante des cimes
d'aïto--qui cernent les lieux tapu,--s'épandit; la foule s'arrêta, houla
comme une vague qui s'étale, et remplit le creux de la vallée. Malgré
l'éclaircie dans le fourré, malgré qu'il fit bâiller toutes grandes ses
paupières, Iakoba ne put rien discerner encore, sous la caverne du ciel
noir, que des formes indécises d'arbres balancés. Autour de lui, à
hauteur d'humain, la haie de ténèbres demeurait impénétrable. Il songea
qu'on disait dans les récits:
«_C'est la Nuit--la nuit sans visage,
la nuit pour ne-pas être-vue..._»
Soudain, tous les souffles étant tombés hormis le sifflement des
branches, une voix surgit:
--«Qui suis-je, pour vous tous?»
Iakoba, épouvanté, s'affirma que ce n'était point là paroles dites par
une bouche d'homme. Non! pas un homme n'aurait parlé avec cet
accent-là!...
--«Qui suis-je, pour vous tous?» On se mit à répondre sourdement:
--«Tu n'es plus l'homme Téao! Tu es l'atua descendu!
--Qui suis je, pour vous tous?
--Tu es encore l'esprit du prêtre Paniola, dont on a fouillé les os sous
la terre. Dis la prière, comme lui, la prière!»
Ainsi, c'était le prodige: la voix insoupçonnable venait d'une poitrine
d'inspiré! Mais que voulaient dire les autres voix, et pourquoi ce
prêtre oublié qu'ils mêlaient à leurs invocations comme un secourable
génie?--Ha! le chrétien se souvenait... l'effarante histoire, on ne
pouvait se la remémorer au milieu du sombre et des grands arbres.
Pourtant, Téao la rappelait, impitoyable, et récitait comment deux
hommes Paniola[11] vêtus de longues tapa blanches, étaient venus vivre,
jadis, parmi les gens de la presqu'île; comment, pour la première
fois,--si longtemps avant les Missionnaires--ces premiers maîtres
avaient mis sur les lèvres, avec une ferveur, le nom de
Iésu-Kérito.--Etait-ce bien le même atua?--Avec lui, par-dessus lui
peut-être, ils disaient honorer une femme divine, sa mère, que nul homme
jamais n'avait touchée. Ils invoquaient parfois un être subtil:
«Souffle-du-dieu». Leurs paroles étaient bonnes. Mais l'un d'eux, malade
sans blessures et sans maléfices, mourut au bout d'une année. Deux
lunaisons de plus, et l'on avait rouvert le sol, jusqu'à son cadavre, et
arraché, avec piété, les clous des bois qui l'entouraient, et disputé
ses moindres vêtements, et décidé que ses os seraient tapu. Alors on
s'était demandé: le fantôme! qu'est-il devenu? Le fantôme vaguait
depuis: Téao sentait parfois le recueillir dans ses propres
entrailles.--Et tout cela qu'il n'était pas bon même de penser sans
paroles, Iakoba dut l'écouter, mots par mots, dans l'implacable nuit.
Son angoisse grandissait. Il tressaillait à chaque bruissement nouveau.
Il aurait voulu ses oreilles sourdes. Il aurait voulu s'enfoncer dans la
terre humide... Il n'avait pas eu cette épouvante, seul, bras levés,
jambes droites, au bord du Vaïhiria: il s'était enfui de tout son être.
Ici, l'effroi du vent nocturne pesait sur ses membres et les
engourdissait. Cependant, la voix se tut. Une grande clameur monta de la
foule suppliante vers l'inspiré qui haletait d'allégresse; et qui se
retint, pour dire avec douceur:
[11] Espagnols.
--«_Je te salue, Maria, le maître est avec toi. Tu es choisie
parmi toutes les femmes. Iésu, le fruit de tes entrailles est
béni._»
La foule, doucement, reprit les mêmes paroles. Un apaisement tombait
parmi les mots inattendus. Téao, sur la même voix confiante, priait
encore:
--«Souffle-du-dieu! Souffle-du-dieu! descends au milieu de nous!
donne-nous de chasser les imposteurs et ceux qui ont volé ton nom! O
Kérito qui me pénètre, Kérito que nous avons connu bien avant qu'ils ne
t'apportent, et invoqué bien avant qu'ils ne t'invoquent, donne-nous de
faire périr tous les chrétiens! Qu'ils meurent par ton nom! par ta
force! ceux-là qui se servent injustement de toi.»
Changeant d'haleine, il cria:
--«Les chrétiens et leurs prêtres nous appellent les Fous! En vérité,
qui sont les fous, d'eux mêmes ou des nôtres? Où sont les vrais
disciples, les enfants du dieu? A tout instant du jour nous l'appelons,
nous l'attendons, et nous vénérons, avec nos mains jointes et nos fronts
baissés, la seule parmi les femmes qui ne connut point l'homme, Maria,
que nous disons la Paréténia!»
La foule reprit:
--«_Nous te saluons, Maria Paréténia._»
Ces paroles, ces rites étaient inattendus pour l'homme Iakoba dont
l'esprit vacillait au milieu de tout cet inconnu, autant que ses yeux
hésitaient dans le noir impénétrable. Le Souffle divin, l'Esprit bon,
déjà les missionnaires en avaient enseigné le culte, et les secours à
tirer. Mais cette femme, génitrice du dieu, d'une race tellement inouïe
que sa chair était demeurée libre de l'homme, et d'un être si indicible
qu'il avait fallu, pour l'invoquer, ce verbe sans égal dans le parler
maori: la Paréténia,--cette femme, le chrétien peureux s'empressa de la
nommer aussi, confusément, comme un recours à l'épouvante. Sans mesurer
l'impiété commise--car il mélangeait sa voix à celle des fous
détestables,--il se surprit à murmurer:
--«_Je te salue, Maria Paréténia._» Il se réjouit de la divinité
nouvelle, et d'être venu.
L'obscurité, moins lourde, ne rassérénait pas encore. Dans une indécise
vision s'agitaient des ombres, on eût dit sans forme. Surtout, l'oreille
percevait, à travers le grand bruit de prières, des voix mieux
affirmées: le bourdonnement des gosiers d'hommes; les sifflements des
filles, des souffles doux, de petits sanglots...--Mais non, le
calme ne se pouvait tenir: Tous ces bruits, divers, multiples et profus,
étaient-ils bien haleines de vivants?--Le chrétien, pour se rassurer,
remâchait les dires de ses nouveaux maîtres: les génies-rôdailleurs
avaient fui devant le dieu Piritané: on n'avait plus à craindre leurs
passades, leurs morsures, leurs maléfices. Néanmoins Iakoba épiait les
moindres frôlements autour de lui: en vérité, les errants sans visages
n'auraient pas respiré d'une autre sorte... ils étaient là... à
l'effleurer: au ras de terre comme lui, un souffle haletait, anxieux,
répété, parfois mélangé à la grande voix de la foule, et parfois
s'envolant tout seul. Puis un autre s'éleva dans un autre recoin de la
nuit. Puis d'autres au hasard. Malgré son assurance, le chrétien désira
qu'une grande lumière, en éclatant à l'improviste, dissipât ces
exhalaisons mauvaises, ces voix du sombre sourdant de toutes parts. Son
front se mouillait et s'affroidissait; toute sa peau ridait sur ses
membres sans vigueur. Bien que dressant les oreilles, il n'osait plus
même écouter...
--«Ha.» Ses entrailles se tordirent: il se ramassa, bondit en arrière:
une main froide, aux doigts on eût dit innombrables, avait touché ses
cuisses et son ventre, et montait sur sa figure. Une autre main surgit.
Deux bras l'étreignirent. Il tomba, roula, renversé sous un corps
entier agrippé à son corps; et deux seins durs pesaient sur sa poitrine.
Il étouffait, sans espoir d'être vivant, sous l'emprise de cette
Femme-des-ténèbres qui s'acharne aux tané vigoureux, les enlace, les
épuise. Des jambes le saisirent. Des mains le fouillèrent, avides,
violentes. Alors, couru d'un grand sursaut, il tressaillit malgré la
crainte, et, tendant les reins par habitude, s'arc-bouta, surmontant
l'être équivoque--et brusquement éclata de rire: il tenait un corps de
femelle vivante, aux chairs grasses et tièdes, aux flancs onduleux et
hâtifs sous les caresses arrachées, sans plus rien du fantôme
imaginaire! Sitôt, la peau sèche encore de peur, il frissonna de
plaisir; il desserra sa gorge anxieuse: pris d'un grand désir haineux il
secoua, de tous ses membres, la femme étendue, stupide maintenant, et
abandonnée.
Au même instant, tous les bruits chargés d'inquiétude s'éclaircirent
pour son oreille avertie. Ces râles et ces gémissements, c'étaient les
milliers de voix de la volupté! Ha! l'on pouvait respirer à son aise:
rien que des vivants, bien vivants, empressés de joie: la joie le
gagnait lui-même: dans son dos, dans tous ses membres, coulait, avec un
délice, l'apaisante certitude d'être sauf, et de jouir encore. Il serra
plus durement, dans un dernier sursaut, cette épouse de hasard et
d'effroi qui gémissait elle-même doucement; et la relaissa tomber. Puis
il s'étaya sur ses poings, dominant la nuit, comme s'il avait, en
écrasant les hanches de la femme, dompté sur son corps tout l'obscur et
toutes les épouvantes.
La voix de l'inspiré ne s'entendait plus. On sait que les filles se
disputent tous les mâles qu'un dieu, il n'importe lequel, anime et rend
puissants. Téao, sans doute, ne pouvait à la fois parler et les réjouir.
Mais, en sa place, d'autres voix répétaient la calme prière, et d'une
lèvre à l'autre lèvre passaient d'ineffables hommages vers la femme qui
n'avait jamais subi le poids d'un époux. Pour elle, et vers elle,
montait dans l'air aveugle l'envol de ces plaisirs, de ces cris, de ces
ressauts de voluptés d'autant précieux à son rite qu'elle avait dû les
ignorer. L'on ne taisait son nom, et la louange de son nom, que pour
s'enlacer encore jusqu'à l'épuisée détresse. Et ceux-là qui gisaient,
vides de désirs et sans forces pour de nouveau ruts encore, se
redressaient dans un autre élan pour dire, avec une joie fervente:
--«_Je te salue, Maria Paréténia._»
Ainsi la femme auprès de Iakoba se cambra, seins tendus, dressant la
gorge et tournant la bouche vers le firmament caché: comme ses compagnes
elle prononça: «Je te salue, Maria Paréténia.» Puis, n'entendant
point la voix de son tané, elle flaira en lui un douteux compagnon,
peut-être un équivoque envoyé des chrétiens... et lui cria dans la
figure:--«Dis la prière, aussi, toi!» Il hésitait, maintenant que
rassuré, à partager ces pratiques détestables. Elle se coula sous lui,
baissa la tête et lui mordit le flanc. Ses jambes nouèrent la cuisse de
Iakoba qui la sentit menaçante, hargneuse, prête à le dénoncer. Il céda:
--«_Je te salue, Maria Paréténia._»
Elle s'obstinait:--«Dis aussi la prière-pour-exterminer-les
Missionnaires: ô Kérito! donne-nous de chasser les voleurs de ton nom!
de faire périr tous les chrétiens!» Il répéta:--«Donne-nous de chasser
les voleurs de ton nom! de faire périr tous les chrétiens!» Alors, elle
lâcha, en quête d'un nouveau tané.
Lui, retomba. Une faible et pâle lueur vaguait enfin par la vallée. Mais
l'esprit de Iakoba restait noir et confus, ses entrailles entremêlées.
Autour de lui, des formes à peine discernées s'enlaçaient toujours sans
trève. De nouvelles imprécations s'épandaient sur des modes indécis,
chargées de rites et de noms inattendus. L'une d'elles, plus incroyable
parce que plus familière à la fois et vieille comme le firmament sans
âge, le fit tressaillir:
«_Sauvez-moi, sauvez-moi, c'est le soir des dieux! Veillez près
de moi, ô dieu! près de moi, ô maître..._»
--«Paofaï Térii-fataü!» hurla Térii, redevenu, par le prodige des mots
et de la nuit, le haèré-po soumis et le fils de ce vieillard qu'il
avait, au grand jour, méprisé comme païen. Saisi d'un indicible
étonnement, il écoutait la forte voix grave:
--«Voici ma parole vers vous,--vous que les hommes au nouveau parler
appellent insensés: je suis venu: je vous ai trouvé sages.--Mais
gardez-vous, dans vos discours, de mélanger les dieux! Quand on les
convie ensemble, les atua se battent: alors les hommes pâtissent, le
corail mange la montagne, les îles meurent, et la mer se tarit!»
Certains arrêtaient leurs propres supplications. D'autres invoquaient
toujours la Paréténia. Paofaï cria plus durement:
--«Laissez dans ses nuages le dieu Kérito qui n'est pas bon pour nous.
Laissez dans sa lune, qui n'est pas notre Hina, l'autre déesse, que l'on
dit Maria! Elle ne parle point notre langage; comment nous
entendrait-elle! Mais nos montagnes et nos vents, jusqu'au firmament
septième, et nos eaux, jusque par-dessous l'abîme, sont pleins de grands
dieux secourables qui savent nos parlers, qui mangent nos
offrandes, qui fécondent nos terres et nos femmes, qui prévoient tous
nos désirs. Chassez les autres! Brûlez leurs faré-de-prières comme ils
ont brûlé nos simulacres... Brûlez, ou bien ils vous dévoreront...»
La foule grondait, indécise. On réentendit de toutes parts:
--«Iésu-Kérito, notre père, donne-nous de faire mourir tous les
chrétiens!»
--«Hiè! hiè!» siffla Paofaï: «Dites: Oro! dites: Tané! dites: Ruahatu!
ou bien: dieu-peint-en-rouge! dieu-peint-en-jaune! dieu à
l'œil-contourné! Mais ne changez pas de noms, ne changez pas d'atua,
ne changez pas...»
Ses imprécations se perdirent dans le tumulte croissant, comme une
rivière, même gonflée, disperse impuissamment sa limpidité dans la vaste
mer saumâtre. Malgré qu'il égalât les plus grands parleurs de tous les
temps oubliés, les Mamaïa, sans écouter plus, poursuivaient leurs
prières équivoques. Téao, sans doute épuisé par l'emprise du dieu et les
faveurs des filles, avait tu ses paroles. Mais d'autres inspirés se
levaient de tous côtés, et dans chacun de ces inspirés, surgissait un
dieu. Certains criaient: «Le souffle est sur moi de Iohané le Baptiseur!
Il annonça le Kérito! J'annonce un autre... un autre!»--«Paolo»
proclamait-on «Paolo me conduit et m'enseigne: j'éclairerai les yeux
aveugles que les Missionnaires n'ont pas su rouvrir!» Des cris
d'humains sans sexe, sans années: «Mikaëla!»--L'Esprit Bon! le
Souffle...--Salomona! tu m'aideras: je dirai des parlers nouveaux! la
Bonne-Parole n'est pas close!--Oro est mort--Abérahama redescend parmi
les hommes!--Oro est mort--Iohané!--Iésu--Iéhova--C'est le soir, c'est
le soir des dieux.»
Docilement, avec toute la foule, Térii ou Iakoba, devenu mamaïa
lui-même, répond à tous les appels. Sa voix n'est plus sienne; il la
disperse au hasard des autres voix. Son corps, aussi hagard que ses
paroles, chancèle et continue d'étreindre des femmes; mais il ne les
rassasie plus. Enfin, il désire étendre ses épaules, et s'assoupir: la
nuit blêmit. L'aube point.
* * * * *
D'un effort, il se leva: quel danger à se laisser connaître par ces
Mamaïa dont il avait surpris le culte et les abominations! Il dévala
vite le sentier si péniblement gravi, aperçut des porteurs-de-bananes et
se mêla parmi eux. Il remémorait: «le chef des «hérétiques»? Téao
tané. Leurs paroles? exterminer les chrétiens. Leurs actions? enlacer
des femmes en dehors du «mariage», comme avait dit Noté.» Aucun doute
sur tout cela: ces tapu qu'on venait d'inventer, cette Loi nouvelle que
l'on attendait d'un jour à l'autre, pourraient châtier ces impies,
maintenant qu'il les avait épiés et surpris. Le chrétien se réjouit de
montrer ainsi son zèle. Les Missionnaires seraient contents.