Mais dès son réveil, le lendemain, Térii sentit sa bouche nauséeuse, son
visage tour à tour suintant et sec, ses membres engourdis, ses
entrailles vides. Il se prit à déplorer les festins de jadis, où malgré
qu'on ignorât la boisson brûlante, le plaisir coulait à flots dans les
rires, dans les chants, dans les étreintes vigoureuses. On bâillait
ensuite à l'aube naissante; on se tendait dans un grand étirement; on
courait à la rivière,--sitôt prêt à d'autres ébats.--«Les étrangers
feraient piètre figure s'ils devaient, comme les Arioï, jouir toute une
vie dans les îles, et toute une autre par-dessus le firmament!»
Térii dit ces paroles à voix haute, sous le faré de Rébéka devenu son
propre faré. La femme prit un air improbateur, et Samuéla qui
s'éveillait, considéra longuement le fétii bavard. Il ne cacha
point sa tristesse: Térii était bien l'ignorant, l'aveugle, le païen que
ses discours avaient déjà dénoncé. Il importait de lui dessiller les
yeux, de l'instruire, de le guider. Lui-même, Samuéla, aidé par le
Seigneur, le mènerait dans la voie véritable.
Térii n'osait pas répliquer: son oubli néfaste pesait donc toujours sur
lui! toujours, puisque ses compagnons, des femmes, et le premier venu
parmi les manants, pouvaient l'insulter en lui jetant tous ces vocables
obscurs... Il dit:
--«D'autres haèré-po que moi ont perdu les mots: le peuple les a laissé
tranquilles. Voici des dizaines d'années que tout cela est fini!»
Samuéla comprit la confusion, et son maintien se fit plus sérieux
encore:--«A dire vrai, Térii, ton esprit est brouillé par delà ce qu'on
aurait pu croire! Ce n'est pas la vieille erreur sur l'infâme
pierre-du-récitant qui nous paraît aujourd'hui déplorable: ne
l'avions-nous pas oubliée? et faut-il garder des parlers aussi ridicules
que celui-là? mais nous regrettons la nuit de tes pensers d'à présent,
et n'aurons point de répit que tu ne sois éclairé enfin.»
Le voyageur, bien que surpris, songeait que l'homme Samuéla était peu
digne à se poser en maître. Quoi donc! un fabricant de pirogues
prétendait instruire un prêtre maintenant? D'ailleurs, malgré son
moment d'oubli, Térii savait fort bien, encore, ce qu'il savait, sur les
dieux, les chefs, le culte, les tapu. Il n'entendait recevoir aucune
leçon:--«Vous m'appelez ignorant,» conclut-il, «vraiment! je veux rester
l'ignorant que je suis!
--Hiè!» Samuéla eut un petit rire: les Missionnaires ne pensaient point
ainsi, et les Missionnaires, on devait les écouter et les croire. Des
gens, comme Térii, avaient pendant quelques lunaisons fait la sourde
oreille: «Eh bien!...
--Eh bien?»
Samuéla, sans répondre, cria le nom d'un homme qui râclait, à dix pas du
faré, une coque sur le sable. L'interpellé tourna la tête et s'approcha.
On aperçut une marque ignoble tatouée sur son front:
--«Lui non plus ne voulait rien entendre,» dit simplement Samuéla; et il
ajouta: «d'ailleurs, tu ne pouvais mieux trouver que moi, parmi les
fétii de Paré. Voici douze semaines que je suis Professeur de
Christianité; et professeur de premier rang...»
Térii ne répliqua point. Et dès le soir, et durant les veillées qui
suivirent, on s'efforça de l'éclairer. Aux longs avis précieux de
l'ancien façonneur-de-pirogues, à la «Bonne-Parole» ainsi que l'on
disait avec un respect, se mélangeaient d'autres histoires non pas
ennuyeuses, où renaissaient toutes les années d'absence. Au début de la
nuit, on allumait les graines de nono enfilées sur de petites baguettes,
et l'huile, coulant de l'une sur l'autre, pénétrait toute la tige; la
flamme, alors, se prolongeait d'elle-même, comme les beaux récits qui se
suivaient, indiscontinument.
* * * * *
Ainsi, Térii put connaître par quelle suite de prodiges l'atua
Kérito,--que l'on nommait également «Le Seigneur»--s'était manifesté
favorable aux armes de Pomaré; et se convaincre en même temps à quel
point toute aventure dépendait de ce nouveau dieu.--Pomaré d'abord,
s'était vu repoussé de ses nouvelles conquêtes. Même les terres qu'il
tenait auparavant le récusaient pour leur chef. Battu de vallée en
vallée, fuyant au hasard vers Moóréa, redébarquant à l'improviste, aué!
c'était alors un bien petit personnage!
--«Ce ne fut jamais qu'un indigne voleur», affirma Térii, en songeant à
la noble lignée des arii de Papara que l'autre avait dépossédée. Les
assistants murmurèrent: «Voilà qui n'est pas bon à dire!»--«Non»
reprit le conteur, «si Pomaré, en ce temps-là, portait une telle misère,
c'est qu'il demeurait encore païen. Il persistait à tuer des hommes pour
les offrir aux dieux de bois ridicules; il observait des rites
exécrables; il dormait sans dissimuler avec d'autres femmes que la
sienne. Enfin, il n'aimait point les prêtres étrangers, ou
Missionnaires, qui sont les envoyés du vrai dieu; et tous les gens qu'on
leur savait favorables étaient certains de l'expier aussitôt. Par
exemple, Haámanihi no Huahiné...»
Térii se souvint de ce grand-prêtre qui feignait avec persévérance le
respect des étrangers, afin de gagner leur aide: il apparaissait bien
ingénieux; mais les Arioï l'avaient chassé de leur troupe.
-«Eh bien! Haámanihi fut attiré, avec adresse, hors de la vue de tous,
auprès de la colline «de l'arbre isolé.» Là, un homme blême, un méchant
matelot dont Pomaré suivait parfois les avis, s'agitait pour qu'on tuât
le grand-prêtre. Nul n'osait. Il ne faut point réfléchir trop longtemps
à un meurtre: abattre un guerrier à la guerre, bon cela! mais hors la
guerre, les coups portent mal. L'homme blême prit une hache et courut
sur Haámanihi. Le vieux, sans armes, se sauvait en traînant sa grosse
jambe. L'autre le joignit, et, par derrière, lui ébrécha l'épaule.
Haámanihi roula sur le dos. Comme il hurlait, on lui écrasa la mâchoire
et l'on s'enfuit. Le vieux cria jusqu'à la tombée du soleil.
--En vérité, il avait un bon gosier!» ricana Térii, heureux de savoir
son ennemi en pièces, mais il interrogea:--«Pourquoi donc l'atua Kérito,
que Haámanihi servait par ruse, le laissa-t-il succomber ainsi?»
Les Missionnaires avaient répondu à cela, que le prêtre était frappé
sans doute en raison de grandes fautes passées: pour avoir troublé
peut-être leur premier sacrifice, en offrant à Kérito des cadavres
d'hommes.--«Et puis,» conclut Samuéla, «Ses desseins sont
impénétrables,» et il poursuivit:
--«Alors, les envoyés du vrai dieu furent pris d'une grande peur que
Pomaré ne rejetât sur eux le crime ordonné par lui-même. Ils
abandonnèrent Tahiti. Deux seulement osèrent demeurer. Mais voici que
leur vint une autre disgrâce: Pomaré l'ancien, Vaïraatoa, qui ne leur
était point ennemi, comme il montait un jour en pirogue, chancela
soudain, étendit les bras, tomba, mourut.--De nouveau ils proclamèrent
la marque du dieu très-puissant: le chef périssait manifestement sous Sa
main, pour ne point avoir assez fortement pris la défense de ses
envoyés. Certes, il n'apparaissait pas un atua qu'on put traiter
avec dédain! L'ignorant devait reconnaître, par tous ces exemples depuis
lors fidèlement conservés, combien il fallait compter avec Lui?»
Térii, au contraire, eût volontiers raconté cette mort comme une
vengeance de Oro, dont Pomaré le fils avait enlevé les simulacres, les
Plumes rouges, et dépouillé le maraè sur la terre Atahuru: tout cela,
sur les conseils de Vaïraatoa. N'était-ce point le véritable mot à dire
là-dessus?--Mais il garda prudemment ce penser par dedans sa bouche. Il
suffit que, de part et d'autre, les atua rivaux se tiennent satisfaits
et tranquilles: explique ensuite qui pourra!
--«Toutes ces choses», poursuivait le Professeur, «et tant d'autres
maux, secouaient les entrailles de Pomaré qui ne comprenait pas encore:
ses yeux étaient fermés,--comme les tiens, Térii, à la lumière de vie.
Non! il ne pouvait pas comprendre, et il s'obstinait dans ses erreurs.
Il disait n'avoir rien négligé des rites; il multipliait les offrandes
et entassait les vivres sur l'autel du dieu le plus obligeant. A son
passage, les charniers se comblaient de victimes et s'entouraient, comme
d'un mur, d'ossements propitiatoires. Scrupuleux plus que jamais de
toutes les coutumes, de tous les tapu, il avait, avec piété, empoisonné
son premier fils dès le ventre de la mère, si bien que l'épouse Tétua
n'avait point survécu aux manœuvres sacramentelles: tout cela
sans issue que des combats malheureux, des abandons, des embuscades!
Cependant, il gardait à son service plus de quarante petits mousquets,
qu'on porte sur l'épaule, et deux autres, fort gros, montés sur des
bateaux ronds. Et malgré ses mousquets, malgré ses nouveaux amis,--de
rusés hommes blêmes, racaille échappée aux navires de passage,--malgré
ses atua mêmes, il se voyait toujours battu, pourchassé, traqué... Eha!
se serait-il donc trompé de dieu?»