Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l'eau calme; fit
tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile.
Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout
du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient
gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles
parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou
chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d'inconcevables délices
et de tels charmes singuliers, qu'à les dire, les voix tremblotent en se
faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens
pleurent à s'en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent,
ne reparaissent pas.--Térii ne s'étonnait plus de ces divers
sentiments, inévitables chez tous les hommes à peau blême. Il en avait
tant approché, durant ces vingt années d'aventures!--jusqu'à parler deux
ou trois parmi leurs principaux langages... Et décidément il tenait
leurs âmes pour inégales, incertaines et capricieuses autant que ces
petits souffles indécis qui jouaient, en ce matin-là, sur la baie
Papéété.
Lui-même considérait le rivage d'un regard familier, se répétant, avec
une joie des lèvres, les noms des vallées, des îlots sur le récif, des
crêtes et des eaux courantes. Puis ramenant autour de lui ses yeux, il
s'étonna que pas une pirogue n'accourût, chargée de feuillages, de
présents et de femmes, pour la bienvenue aux arrivants. Cependant la
rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et
peuplées: les pahi de haute mer dormaient en grand nombre sur la grève,
et des faré blancs, d'un aspect assez imprévu, affirmaient une assemblée
nombreuse de riverains.--Nul ne se montrait; hormis deux enfants qui
passaient au bord de l'eau, et une femme singulière que l'on pouvait
croire habillée de vêtements étrangers. Doutant de ce qu'il apercevait,
Térii s'empressa de gagner la terre.
Personne encore, pour l'accueillir. De chaque faré blanc sortait
seulement un murmure monotone où l'on reconnaissait peut-être un récit
de haèré-po, et les noms d'une série d'aïeux. Le voyageur entra au
hasard...--Certes, c'était bien là ses anciens fétii de la terre Paré!
Mais quelle déconvenue à voir leurs nouveaux accoutrements--Ha! que
faisaient-ils donc, assis, graves, silencieux, moins un seul,--et Térii
le fixa longuement--moins un seul qui discourait en consultant des
signes-parleurs peints sur une étoffe blanche... La joie ressaisit
l'arrivant qui, malgré lui, lança l'appel:
--«Aroha! Aroha-nui pour vous tous!» Et, s'approchant du vieux compagnon
Roométua té Mataüté,--qu'il reconnaissait à l'improviste--il voulut, en
grande amitié, frotter son nez contre le sien.
L'autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l'entour.
Roométua, se levant, prit Térii dans ses bras et lui colla ses lèvres
sur la joue. Il dit ensuite avec un air réservé:
--«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito. Et comment cela va-t-il,
avec toi?»
Térii le traita en lui-même d'homme vraiment ridicule à simuler des
façons étrangères. Mais toute l'assemblée reprit:
--«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito, le vrai dieu.
--Aué!» gronda Térii, stupéfait d'un tel souhait. On lui fit place. Il
s'assit, écoutant le discoureur.
«_Les fils Iakoba étaient au nombre de douze:
»De la femme Lia, le premier-né Réubéna, et Siméona, et Lévi, et
Isakara, Ioséfa et Béniamina..._»
--«C'est bien là une histoire d'aïeux,» pensa l'arrivant. Mais les noms
lui restaient obscurs. D'ailleurs, celui qui parlait n'était point
haèré-po, et il parlait fort mal. Térii s'impatienta:
--«Quoi de nouveau dans la terre Paré?
--Tais-toi», répondit-on, «nous prions le seigneur.» Le récit monotone
s'étendit interminablement. Enfin, l'inhabile orateur, repliant les
feuilles blanches, dit avec gravité un mot inconnu: «Améné», et
s'arrêta.
Déçu par un accueil aussi morne, Térii hésitait et cherchait ses
pensers. Pourquoi ne l'avoir point salué de cette bienvenue bruyante et
enthousiaste réservée aux grands retours dans un faré d'amis? Certes, on
n'avait point perdu la mémoire: on lui tenait rigueur de sa très
ancienne faute, sur la pierre-du-récitant... Ou peut-être, de défaire
tout le renom du prodige en réapparaissant fort mal à propos, dans un
corps d'homme vieilli!--Il interpella: Tinomoé, le porte-idoles, et
Hurupa tané, qui creusait de si belles pirogues. Ainsi montrerait-il
combien fort son souvenir malgré la longue et rude absence. Nul ne prit
garde. Ils semblaient sourds comme des tii aux oreilles de bois, ou
inattentifs. Et Roómétua voulut bien expliquer:
--«Mon nom n'est plus Roómétua, mais Samuéla. Et voici Iakoba tané; et
l'autre, c'est Ioané... Et toi, n'as-tu pas changé de nom aussi?»
Térii acceptait volontiers que l'on changeât de nom en même temps que de
pays; voire, d'une vallée à une autre vallée. Lui-même, depuis son
départ, avait, d'île en île, répondu à plus de douze vocables divers.
Mais les mots entendus apparaissaient inhabituels; à coup sûr,
étrangers. Il répéta:--«Iakoba...» et rit au mouvement de ses lèvres.
--«Roómétua, c'était un bien vilain nom,» continuait le
discoureur, «un nom digne des temps ignorants!» Il redit avec
satisfaction:--«Samuéla...» et récita complaisamment:
«_Dormait Elkana près de son épouse Anna vahiné: et l'Eternel se
souvint de cette femme.--Et il arriva qu'après une suite de jours,
Anna vahiné conçut et enfanta un fils qu'elle appela «Samuéla»,
parce qu'elle l'avait «réclamé au seigneur._»
Térii n'osa point demander à comprendre. Il hasarda:--«Et vous
parlez souvent ainsi, en suivant des yeux les feuilles blanches?
--Oui. Quatre fois par lunaisons, durant tout le jour du seigneur. En
plus, chaque nuit et chaque matin même.
--Mais pourquoi les femmes, au lieu d'écouter, n'ont-elles pas, tout
d'abord, préparé le cochon pour le fétii qui revient? J'ai faim, et je
ne vois pas de fumée...»
On lui apprit que durant le jour du seigneur, il est interdit de faire
usage des mains, sauf en l'honneur de l'atua, le dieu ayant défendu:
«_Vous n'allumerez point de feu dans aucune de vos demeures, le jour du
sabbat_». D'ailleurs voici que le soleil montait. Il fallait se rendre
sans tarder au faré-de-prières, le grand faré blanc que le voyageur
avait entrevu sur la rive, sans doute.
Térii s'étonnait à chaque réponse. Surtout il rit très fort quand une
fille entra, vêtue de même que la femme entrevue déjà sur la plage: la
poitrine cachée d'étoffes blanches, les pieds entourés de peau de
chèvre. Malgré ces défroques étrangères, elle n'apparaissait point
déplaisante, et Térii déclara comme cela est bon à dire en pareille
occurence, qu'il dormirait volontiers avec elle. Les autres sifflèrent
de mécontentement, ainsi que des gens offensés; et la fille même
feignit une surprise.--Pourquoi?--L'homme qui avait récité les noms
d'ancêtres, se récria:
--«La honte même! pour une telle parole jetée ce jour-ci!» Il ajouta
d'autres mots obscurs, tels que: «sauvage» et surtout: «ignorant».
Térii quitta ces gens qui décidément lui devenaient singuliers.
* * * * *
Il répéta pour lui-même: «Ce jour est le jour du Seigneur...» et
soudain, à travers tant de lunaisons passées, lui revint à la mémoire
cette réponse équivoque de l'homme au nouveau-parler, devant la rive
Atahuru;--l'homme se prétendait fils d'un certain dieu assez ignoré,
Iésu Kérito, et il avait dit de même: «Ce jour est le jour du seigneur».
Là dessus, Térii se souvenait de chants mornes, de vêtements sombres et
de maléfices échangés.--Hiè! le dieu que ses fétii honoraient maintenant
d'un air si contraint, était-ce encore le même atua? Où donc ses
sacrificateurs, et ses images, et les maraè de son rite?
Cependant, Samuéla, ayant rejoint le voyageur, le pressait de
marcher, disant:--«Allons ensemble au grand faré-de-prières.» D'autres
compagnons suivaient la même route, et tout ce cortège était surprenant:
les hommes avançaient avec peine, le torse empêtré dans une étoffe noire
qui serrait aussi leurs jambes et retenait leur allure. Des filles
cheminaient pesamment, le visage penché. Elles traînaient chaque pas,
comme si les morceaux de peau de chèvre qui leur entouraient les pieds
eussent levé dix haches de pierre.
--«Elles semblent bien tristes», remarqua Térii. «Tous les gens semblent
bien tristes aujourd'hui. S'ils regrettent un mort, ou de nombreux
guerriers disparus, qu'ils se lamentent du moins très haut, en criant et
en se coupant la figure. Il n'est pas bon de garder ses peines au fond
des entrailles. Où vont-ils, Samuéla?
--Ils vont, comme nous, au faré-de-prières, pour chanter les louanges du
Seigneur. Ceci est un jour de fête que l'on nomme Pénétékoté.» Térii,
dès lors, se souvint plus profondément de cet atua sorti du pahi
Piritané, avec trente serviteurs principaux, et des femmes, voici un
long temps! Il se souvint, comprit, et il arrêta ses paroles; et une
angoisse pesait sur lui-même, aussi.
On approchait du grand faré blanc. Les disciples de Kérito
s'empressaient à l'entour, et si nombreux, qu'il semblait fou de les y
voir tous abrités à la fois. Mais, levant les yeux, Térii reconnut
l'énormité de la bâtisse. Samuéla devinait dans le regard de l'arrivant
une admiration étonnée. Pour l'accroître, il récita:
--«Cinq cents pas en marchant de ce côté. Quarante par là. La toiture
est portée par trente-six gros piliers ronds. Les murailles en ont deux
cent quatre vingts, mais plus petits. Tu verras cent trente-trois
ouvertures pour regarder, appelées fenêtres, et vingt-neuf autres pour
entrer, appelées portes.» Térii n'écoutait plus dans sa hâte à prendre
place. La fête,--si l'on pouvait dire ainsi!--commençait. Les chants
montaient, desséchés, sur des rythmes maigres.
Samuéla, qui ne semblait rien ignorer des coutumes nouvelles, s'assit,
non pas au ras du sol, mais très haut, les jambes à demi détendues, sur
de longues planches incommodes. Térii l'imita, tout en promenant
curieusement ses regards sur la troupe des épaules, toutes vêtues
d'étoffes sombres. Il s'en levait une lourde gêne: les bras forçaient
l'étoffe; les dos bombaient; on ne soufflait qu'avec mesure.--Néanmoins,
malgré la liberté plaisante de son haleine et de ses membres, Térii
ressentit une honte imprévue. Il admira ses fétii pour la gravité de
leur maintien nouveau, la dignité de leurs attitudes: les figures,
derrière lui, transpiraient la sueur et l'orgueil.
Les chants se turent. Un Piritané fatigué, semblable pour les gestes et
la voix aux anciens prêtres de Kérito, mais vieux, et la chevelure
envolée, monta sur une sorte d'autel-pour-discourir.--Il s'en trouvait
trois dans le grand faré, et si distants, que trois orateurs, criant à
la fois, ne se fussent même pas enchevêtrés. L'étranger tourna
rapidement quelques feuillets chargés de signes,--ne savait-on plus
parler sans y avoir interminablement recours?--et recommença:
«_Et il rassembla ses douze disciples, leur donnant pouvoir sur
les mauvais esprits afin qu'ils pussent les chasser, et guérir
toute langueur et toute infirmité..._»
--«Histoire de sorciers, de tii, ou de prêtres guérisseurs», songea
Térii. Lui-même guérissait autrefois. L'autre poursuivait:
«_Voici les noms des douze disciples. Le premier: Timona,
que l'on dit Pétéro, et Anédéréa, son frère.--Iakoba, fils de
Tébédaïo, et Ioane son frère; Filipa, et Barotoloméo, Toma et
Mataïo..._»
Douze disciples: l'atua Kérito s'était peut-être souvenu, dans le choix
de ce nombre, des douze maîtres Arioï, élus par le grand dieu Oro! Térii
s'intrigua de cette ressemblance. Il soupçonna que si les hommes
diffèrent entre eux par le langage, la couleur de leurs peaux, les armes
et quelques coutumes, leurs dieux n'en sont pas moins tous fétii.
Le dénombrement des disciples s'étendait: l'arrivant, depuis le matin
même, connaissait que les gens, quand ils discourent au moyen de
feuillets, ne s'arrêtent pas volontiers. Pour se donner patience, il
considéra de nouveau l'assemblée. Les femmes, reléguées toutes ensemble
hors du contact des hommes,--voici qui paraissait digne,
enfin!--avaient, sitôt entrées, lissé leurs cheveux, frotté leurs
paupières et leurs nez, et soigneusement étalé près d'elles les plis du
long vêtement noir qui s'emmêlait à leurs jambes. Elles tinrent, durant
un premier temps, leur immobilité, et feignirent d'observer l'orateur
dont la voix bourdonnait sans répit.--S'imaginait-il donc égaler, même
aux oreilles des filles, ces beaux parleurs des autres lunaisons
passées? Les plus jeunes se détournaient vite pour causer entre elles, à
mots entrecoupés, du coin des lèvres. Mais leurs visages restaient
apparemment attentifs. De légers cris s'étouffaient sous des rires
confus. Çà et là, des enfants s'étiraient, se levaient et couraient par
jeu. Térii les eût joyeusement imités, car cette insupportable posture
lui engourdissait les cuisses. Il hasarda vers son voisin:
--«Est-ce la coutume de parler si longtemps sans danser et sans
nourriture?»
Samuéla ne répondit. Il avait abaissé les paupières et respirait avec
cette haleine ralentie du sommeil calme et confortable. Mais Térii
admira combien le torse du fétii demeurait droit, son visage tendu, et
comment toute sa personne figurait un écouteur obstiné, malgré
l'importunité du discours. Que n'allait-il plutôt s'étendre sur des
nattes fraîches!--Un bruit, une lutte de voix assourdies, sous l'une des
portes: des gens armés de bâtons rudoyaient quatre jeunes hommes en
colère, qui, n'osant crier, chuchotaient des menaces. On les forçait
d'entrer. Ils durent se glisser au milieu des assistants, et feindre le
respect. L'orateur étranger, sans s'interrompre, dévisagea les quatre
récalcitrants; et Samuéla, réveillé par le vacarme, expliqua pour Térii
que c'était là chose habituelle: les serviteurs de Pomaré, sur son
ordre, contraignaient toutes les présences au faré-de-prières.
L'on clabaudait maintenant d'un bout a l'autre de l'assemblée. Les
manants aux bâtons bousculaient rudement, çà et là, ceux qu'ils
pouvaient surprendre courbés, le dos rond, la nuque branlante: beaucoup
d'assistants n'avaient pas l'ingénieuse habileté de Samuéla pour feindre
une attention inlassable. Les réveilleurs frappaient au hasard. Ils
semblaient des chefs-de-péhé excitant à chanter très fort les gosiers
paresseux.--Mais il est plus aisé, songeait Térii, de défiler dix péhé
sans faiblir, que d'écouter, sans sommeiller, celui-ci parler toute une
heure! Malgré la volonté de l'arii, malgré les bâtons de ses gens, un
engourdissement gagnait toutes les têtes. Samuéla, dont la mâchoire
bâillait, désignait même à Térii la forte carrure du chef, balancée
comme les autres épaules, d'un geste assoupi, sous les yeux de
l'orateur: Pomaré seul avait droit au sommeil.
Le Piritané persistait à bégayer sans entrain les tristes louanges de
son dieu, et Térii s'inquiétait sur l'issue du rite. Son ennui croissait
avec la hâte d'un appétit non satisfait. Comment s'en irait-il?--Les
gens aux bâtons surveillaient toutes les portes; et la présence des
chefs, de quelques-uns reconnus pour Arioï, donnait à l'assemblée,
malgré tout, une imposante majesté. Il patienta soudain: l'orateur
changeait de ton.
Cette fois il se servait du langage tahiti, et il mesurait chaque mot,
pour que pas un n'en fût perdu, sans doute: il avertit de ne point
oublier les offrandes: ces offrandes promises devant l'assemblée des
chefs, en échange des «grands bienfaits reçus déjà du Seigneur».--A ces
paroles, Térii connut quelle différence séparait en vérité des dieux
qu'il avait imaginés frères: l'atua Kérito se laissait attendrir jusqu'à
dispenser tous ses bienfaits d'avance, cependant que Hiro, Oro et Tané
surtout, exigeaient, par la bouche des inspirés, qu'on présentât tout
d'abord les dons ou la victime, et ne laissaient aucun répit. Le nouveau
maître apparaissait trop confiant aux hommes pour que les hommes rusés
ne lui aient déjà tenté quelque bon tour. On pourrait en risquer
d'autres, et jouer le dieu!--Les chants recommençaient. Mais Térii vit
enfin la porte libre, et s'enfuit.
Il cheminait sur la plage, longeant avec défiance les nombreux faré
nouveaux. Tous étaient vastes et la plupart déserts. Çà et là, des
hommes vieux et des malades geignaient, sans force pour suivre leurs
fétii, et sans espoir, que, durant ce jour consacré, l'on répondît
à leurs plaintes. L'un d'eux s'épouvanta,--car un grand feu conservé
malgré les tapu sous un tas de pierres à rôtir, flambait dans l'herbe et
menaçait. Il cria vers le passant inattendu. Térii prit pitié du vieil
homme et éteignit le feu sous de la terre éparpillée. L'autre dit:--«Je
suis content» et ajouta sévèrement: «mais pourquoi n'es-tu point occupé
comme tous ceux qui marchent, à célébrer le Seigneur, dans le
faré-de-prières?» Et le vieillard regardait avec dédain le maro écourté,
les épaules nues de Térii qui ne sut point lui répondre et poursuivit
ses pas.
La vallée Tipaèrui s'ouvrait dans la montagne. Il marcha près de la
rivière, en s'égayant à chaque foulée dans l'herbe douce, en goûtant la
bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n'atteignaient point très
haut sur la colline. Il en trouva d'autres, mais ceux-là recouverts de
feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii,
reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et
joyeux autour d'un bon repas, lui criaient le bon accueil:
--«Viens, toi, manger avec nous!»
Sitôt, il oublia l'étrangeté de son retour.
* * * * *
Comme il redescendait au rivage, voici que l'entoura la foule des gens
graves sortis du faré-de-prières, à l'issue du rite.
Par petits groupes, ils croisaient son chemin, échangeant entre eux de
brèves paroles, et soucieux, semblait-il, de quitter au plus vite leurs
imposants costumes de fête. Un homme avait dépouillé les étroits
fourreaux dont s'engaînaient ses jambes: il marchait plus librement
ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir.
Cependant, chacune d'elles, en traversant l'eau Tipaèrui, relevait
soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue
jusqu'aux seins, baignait dans l'eau vive son corps mouillé de sueur. La
ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses
bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les
filles serraient, pour les retenir, le menton contre l'épaule, et
riaient toutes, égayées par le baiser de l'eau.
Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s'éclaboussant
vers la rive. D'autres, moins promptes, s'accroupissaient au milieu du
courant--pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement
frappée de tapu?--A quoi bon, et d'où leur venait cette alerte? Un
étranger au visage blême, porté sur les épaules d'un fétii complaisant,
passait la rivière et jetait de loin des regards envieux--comme ils le
font tous--sur les membres nus, polis et doux. N'était-ce que cela? et
en quoi l'œil d'un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des
femmes? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d'un
requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d'inimaginable.
Décidément, tout n'était plus que surprise ou même inquiétude, pour lui:
ses compagnons, tout d'abord,--ces hommes si proches autrefois de
lui-même,--n'avaient rien gardé de leurs usages les plus familiers. Les
vêtements couleur de nuit, le silence en un jour qu'on déclarait joyeux
et solennel, la morne assemblée sans festins, autour d'une maigre
parole, sous une toiture brûlante, et ceci, par-dessus tout: qu'on put
réciter les signes... Ho! encore: la honte des femmes dévêtues... Tout
se bousculait dans l'esprit du voyageur; et son étonnement égalait celui
de ce pilote qui, pour regagner la terre Huahiné, s'en fut tomber sur
une autre île, dans un autre firmament!--Térii se demanda sans gaîté si
la terre Tahiti n'avait point, en même temps que de dieux et de
prêtres, changé d'habitants ou de ciel! Il se reprit à errer au hasard,
plus indécis que jamais.
* * * * *
--«E Térii! voici ta femme!» criait l'obsédant Samuéla, qui survenait à
pas pressés. «Voici ta femme et tous les fétii de la terre Papara.
--Quelle femme?» retourna Térii. Les épouses avaient été nombreuses près
de lui, comme les écrevisses dans les herbes des rivières. Et celle-là
qui le rejoignait très vite bien qu'elle fut grasse et d'haleine courte,
il ne pouvait lui donner un nom... «Aué! Taümi vahiné!» se souvint-il
enfin, non sans joie. C'était la plus habile à bien tresser les nattes
souples.--Il l'avait fortement battue, la nuit de l'incantation! Il rit
à ce souvenir. Près d'elle il apercevait une fille nubile à peine;
derrière, un homme Piritané. Térii vit tout cela d'un coup d'œil et
dit:
--«Aroha! Taümi no té Vaïrao».
Elle reprit avec une contenance réservée:
--«Que tu vives, en le vrai dieu!» Puis elle baisa des lèvres le tané
retrouvé, sans même en flairer le visage. Ensuite elle plissa le front,
cligna des paupières et parla joyeusement avec des larmes de bienvenue.
Elle ne se nommait plus Taümi no té Vaïrao, mais bien «Rébéka». La
fille était sa fille, «Eréna», née pendant la saison où Pomaré le
premier, puni par le Seigneur, avait trouvé la mort sans maladie. Enfin,
elle prit la main du Piritané, qui montra un visage de jeune homme, des
cheveux clairs, des yeux roux timides:
--«C'est mon enfant aussi», dit-elle, «c'est le tané de Eréna. Nous
l'appelons «Aüté».
--Aroha!» insinua Térii avec une défiance. Et voici que l'étranger
prononça:
--«Aroha! aroha-nui pour toi!
--Eha!» s'étonna le voyageur, «celui-ci parle comme un haèré-po! Je suis
ton père, moi-même. Où est le faré pour vous tous? Je vais rester avec
vous maintenant.»
Les nouveaux fétii marchaient ensemble vers la mer. Rébéka, malgré son
désir, n'interrogeait pas encore l'époux revenu. Elle n'ignorait point
que les voyageurs aiment à réserver, pour les raconter à loisir, au long
des nuits, les beaux récits aventureux gardés en leur mémoire. Elle
nommait seulement, au hasard du chemin, les vieux compagnons rencontrés
et commençait des histoires dont bien des paroles demeuraient obscures
pour Térii.
Devant eux allaient les jeunes époux. Eréna, de la main et du
coude, relevait sa longue tapa blanche que balançaient à chaque pas ses
fermes jambes nues. Son bras serrait la taille d'Aüté; et lui-même,
incliné sur elle, caressait ses cheveux luisants. Les doigts courbés
rampaient autour de son cou, effleuraient la gorge et la nuque,
enfermaient l'épaule ronde, et, se glissant dans l'aisselle, venaient, à
travers l'étoffe limpide, presser le versant du sein. Le corps de la
fille cambrait sous l'étreinte vers la hanche de l'ami. Ils allaient
d'un pas égal, d'un pas unique. Même, l'étranger avait perdu cette
déplaisante et dure démarche des hommes qui n'ont point les pieds nus.
Térii les considérait. Aüté, d'une voix priante, implorait:--«Tu n'iras
pas... Tu n'iras pas?»
Eréna riait sans répondre. Il répétait: «--Tu m'as promis de ne plus
jamais aller à bord des pahi où l'on danse. Il y a là de vilains hommes
que je déteste. Tu n'iras pas?
--Je ne parlerai pas aux matelots», assura la petite fille. «Je ne
quitterai pas mon nouveau père. Je reviendrai très vite.» Aüté la
regardait avec tristesse; sa main pressa plus fort. Elle même se serrait
davantage pour effacer, par la caresse de son corps, la crainte qu'elle
sentait confusément couler entre eux. Elle disait aussi de jolis mots
familiers inventés tout exprès pour murmurer les choses qu'on aime.
Lui restait inquiet:
--«Tu n'iras pas...» La mère survint et reprit les mêmes paroles. Car
elle chérissait le jeune homme doux et généreux qui lui prouvait, par le
don de belles étoffes neuves, la tendresse portée à Eréna.--Celui-là
fâché et perdu, la fille ne trouverait point de tané semblable, parmi
les turbulents marins de passage! Mais, en dépit de tous les efforts, et
que l'amant promît une belle plume bleue pour orner le chapeau de fête,
Eréna ne convenait point que sa promenade au navire ferait peine, une
lourde peine aux entrailles d'Aüté.--Pourquoi réclamait-il ainsi
disposer d'elle? Ses tané tahitiens, indifférents à ses jeux de petite
fille, lui demandaient seulement sa présence pour les nuits, et de leur
tresser les fibres de fara qui donnent de si jolies nattes. A quoi bon
s'occuper du reste et s'inquiéter de ses amusements? Ces navires
étrangers sont toujours pleins de beaucoup d'objets curieux que les
marins vous laissent emporter, surtout quand ils sont ivres, en échange
de si peu de chose: quelques instants passés près d'eux, dans le ventre
du bateau...
Mais voici qu'il pleurait maintenant, son amant chéri! et c'était une
autre affaire: les larmes ne sont bonnes que pour les petites filles, et
si l'on peut les entourer de cris, de sanglots, et de certains mots
désolés. Au contraire, les hommes blancs affirment n'en verser jamais
que malgré eux, et devant un vrai chagrin. Elle eut pitié, cette fois.
Elle voulut consoler et dit, tout près de lui: «Pauvre Aüté», et plus
bas, d'autres parlers caressants. Il s'apaisa, sourit, et reprit sa
marche confiante.
Le soleil montait droit sur les têtes. Il tardait à tous de parvenir au
faré commun:--«Là-bas devant», montra Samuéla, «au bord de l'eau
Tipaèrui, quand elle rejoint la mer.» La foule retardait leurs pas, et
se pressait, confuse autant qu'autrefois pour les grandes arrivées. Ces
gens venaient des vallées environnantes. Quatre fois par lunaison, après
cet espace de sept jours que l'on appelait désormais «semaine», ou
encore «hébédoma», il leur fallait se réunir afin d'honorer le Seigneur.
Or, ils n'avaient point, sur leurs terres, de faré pour
l'assemblée:--«Bien peu nombreux encore, malgré les efforts des
missionnaires et des chefs,» soupira Samuéla.
--«Les missionnaires!» questionna Térii. L'autre, sans répondre, le
regarda d'un air soupçonneux...--Et l'on devait abandonner sa rive, ses
fétii malades, la pêche, et les petits enfants qui ne courent pas sur
deux jambes. D'ailleurs, l'atua Kérito n'avait-il point enseigné:
«_Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de
moi_». Ces mots, Samuéla les vêtit d'un grand respect.
Térii, cependant, considérait avec stupeur que des gens avançaient, sans
marcher eux-mêmes, et plus élevés que la foule, et plus hauts que les
Arii qu'on portait jadis à dos d'esclaves. Ils montaient des sortes de
cochons à longues pattes, à queue chevelue, dont Térii savait
l'existence, mais dont il n'avait pas imaginé l'usage. Samuéla
renseignait de nouveau:--«Ce sont les cochons-porteurs d'hommes, les
cochons-coureurs, débarqués par les Piritané. On ne les mange pas
d'habitude. Les étrangers les nomment chevaux. Comme ils vont très vite
d'une vallée à l'autre, tous les fétii veulent en avoir, et ceux qui ne
peuvent pas s'en procurer par échanges, sautent sur le dos des petits
cochons maori, qui en crèvent... E! voici le faré!»
Térii aperçut une bâtisse blanche, close. Il poussa la porte. Une
mauvaise bouffée d'air chaud en sortit, comme d'une bouche malsaine. Nul
n'y pénétra: c'était seulement le faré-pour-montrer, que l'on avait
construit pour construire, parce que le travail est agréable au
Seigneur. Mais on n'y habitait point. Tout proche, et dressé selon les
coutumes anciennes, bambous et feuillages, Térii reconnut le
faré-pour-dormir et se coula vivement, et tous les autres avec lui, sous
la fraîche toiture.--Mais il ne put assoupir ses yeux ni son
esprit.
Il parlait en lui-même, au hasard, se répétait stupidement les propos
entendus, remâchait les interdits révélés, et s'en interloquait: ne pas
manger, en ce jour, de repas apprêté, ne pas danser, ni chanter, sauf de
bien pauvres péhé, ne pas caresser de femmes; quoi donc aussi?--malgré
que la lumière, triomphante et bleue, fût épanouie encore; malgré que,
les montagnes paisibles et abreuvées d'eau courante, il les vit encore
descendre à sa droite, à sa gauche, vers les confins des rives, malgré
que le visage tumultueux des sommets eût gardé des formes familières,
malgré que le récif coutumier n'eût point changé de voix, Térii sentit
violemment, avec une angoisse, combien les hommes, et leurs parlers, et
leurs usages, et sans doute aussi les secrets désirs de leurs
entrailles,--combien tout cela s'était bouleversé au souffle du dieu
nouveau; et quelles terres surprenantes, enfin, ce dieu avait tirées des
abîmes, par un exploit égal à l'exploit de Mahui, pêcheur des premiers
rochers!...
Il sursauta:
--«J'irai vers le maraè!»
Les dormeurs soulevèrent un coin de paupière, et, comme il répétait son
désir, s'esclaffèrent bruyamment:
--«Païen! Païen!» dit Rébéka. Elle plia le coude et se rendormit.
--«Ignorant! mauvais ignorant!» ajouta sans rire Samuéla.--Mais, dans le
grand voyage, personne ne l'avait donc tiré de cette erreur lamentable,
de cette nuit de l'esprit? Il n'y avait donc point de «Missionnaires»
dans ces îles?
Térii soupçonna que l'on désignait ainsi, désormais, les hommes au
nouveau-parler; il s'étonna de l'importance et du respect donnés à de si
piètres compagnons! Mais il n'osa point questionner encore, non plus
qu'il n'osa raconter comment deux hommes, quelque part, dans son voyage,
avaient annoncé l'atua Kérito.--Pas longtemps: on les avait tués ou
chassés.--Il s'arrêta, par dépit.
Près de lui reposaient les jeunes amants que ne troublait plus aucune
parole triste. La main d'Eréna berçait les yeux d'Aüté pour ensommeiller
toutes les peines. L'étranger murmurait:--«Je suis content, tu n'iras
pas au navire...
--Il rêve,» dit la fille. Elle sortit doucement du faré.
* * * * *
Ses compagnes l'attendaient au milieu de l'eau Tipaèrui, la mine
satisfaite, le corps affraîchi déjà, et toutes empressées au bain de la
tombée du jour. Elle-même, frissonnant de plaisir à regarder la froide
rivière, dénouait en hâte, sous le cou, les liens de sa tapa. Elle
dépouilla de même un second et un troisième vêtement moins ornés mais
plus épais: comme il est bon, disent les Missionnaires, d'en revêtir,
afin qu'à travers la légère étoffe ne se décèlent point les contours du
ventre, ni le va-et-vient des jambes. Un grand paréü blanc et rouge,
serré sur les seins, couvrait toute sa personne. Elle en assura
l'attache, secoua ses cheveux, s'élança.
Elle goûtait longuement la caresse de l'eau. Mais les autres, arrêtant
leurs jeux, se levaient, mouillées à mi-hanches, pour rire et parler
entre elles. On devisa du navire survenu ce matin-là. C'était un
Farani[9]: cela se reconnaît aux banderolles toutes blanches qui pendent
du troisième mât. Les Farani sont plus gais que les marins d'aucune
autre sorte; et bien que les Missionnaires et les chefs les tiennent en
défiance, ils se montrent joyeux fétii.
[9] Français.
Pour mieux voir le bateau, les filles, s'étant revêtues, marchaient vers
la mer jusqu'à piétiner le corail. Le soir tombait. Des lumières
jaillirent de la coque noire; d'autres luisaient sur le pont. Un
bruit de joie et de rires parvint, comme un appel, jusqu'au rivage.
Eréna sentit combien l'on s'amusait là-bas.--Certes, elle n'irait pas au
navire: Aüté pleurerait encore et serait si fâché! Il ne la battrait
point, malheureusement, mais il gémirait, trois nuits de rang, et des
jours... Et c'est bien lassant, quand on est gaie soi-même, de consoler
un tané qui pleure! Non, elle n'irait pas au navire: elle en ferait le
tour en pagayant lentement, afin d'écouter les himéné, de voir les
danses et toute la suite. Elle courut vers sa pirogue, la traîna sur
l'eau, en tâtonnant dans le creux pour saisir la pagaie. Ses doigts se
mouillèrent dans un peu de pluie tombée au fond;--et point de pagaie.
Aué! le méchant Aüté l'avait cachée, sans doute, pour déjouer la
promenade défendue!
--«Tu viens au pahi Farani? Tu viens?» crièrent les trois amies. Eréna
montrait son dépit.
--«Eha!» riaient les autres, «il est bien rusé, ton Aüté chéri, et bien
exigeant. Mais, puisque ce navire-là t'a rapporté le vieux tané de
Rébéka... le vieux tané qui est ton père, maintenant... mais viens
donc!»
Eréna plissait tristement la bouche, honteuse devant ses compagnes.
--«Nous n'avons pas de pirogues, nous autres, nous allons nager... Tu
viens?»
Elles plongèrent. Leurs épaules, d'une même glissade, filaient dans
l'ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la
face immobile de l'eau.
--«Je ne monterai pas au navire», se redit Eréna. «Je regarderai
seulement.» C'était un jeu de nager d'une traite jusqu'au récif, et le
pahi s'en tenait à moitié route. Elle rejoignit les autres en quelques
brassées, et toutes, insoucieuses de leur souffle,--car la mer vous
porte mieux que l'eau courante, s'en allaient très vite vers le navire
éblouissant. Les poissons fluets, à la chair délicate, aux couleurs
bleues et jaunes, nagent vivement aussi vers les grands feux de bambous,
jusqu'au temps où l'homme au harpon, penché sur l'avant de la pirogue,
les perce d'un grand coup qui les crève et les tue. Les petites filles
s'amorcent et se prennent comme les poissons curieux,--pensaient
peut-être les Farani, embusqués dans leurs agrès noirs.
L'un d'entre eux avait aperçu les quatre nageuses, et leur criait des
appels dans son comique langage. Eréna se laissa distancer. Les trois
autres sautèrent à bord, ruisselantes; les tapa leur collaient aux
seins, aux genoux. Ce fut une bourrasque de joie: tous leur faisaient
fête. Mais elles, décemment, séparaient de leur peau l'étoffe alourdie,
et en disposaient les plis d'une façon tout à fait bienséante.
Eréna saisit l'échelle pour reprendre haleine, et s'ébroua. Les marins
la réclamaient aussi; car malgré la chevelure épandue sur les yeux et la
bouche, ils devinaient une plaisante fille, désireuse de joindre ses
compagnes, mais effarouchée ou moins hardie. Un homme alerte s'en vint
jusqu'au ras de l'eau, près d'elle, et prit sa main. Elle se cambra sur
le premier échelon, afin de rajuster sa tapa qui découvrait l'épaule. Et
comme le marin, lui entourant la hanche, la pressait de monter, et qu'il
se penchait tout entier vers l'eau pour lui laisser passage, elle dit
avec raison:--«Non! non! va le premier, toi!» Car il n'est pas bon de
précéder à l'escalade un homme étranger dont le regard glisse au long
des jambes. Lorsque le marin fut en haut, elle décolla, comme ses amies,
ses vêtements mouillés; hésita un peu, puis sauta sur le pont en serrant
les plis, de ses pieds joints.
On l'entraîna. Comme ils étaient enjoués, ces matelots Farani! Les
femmes, en parures de fête et nombreuses venues, riaient déjà sans
défiance, et commençaient à s'agiter. Tous les jeux, chassés de la terre
de l'île, se réfugiaient là, plus libres et plus nobles que jamais. Il
s'inventait de nouvelles danses, frappées de pas et de gestes imprévus,
et quelques-unes se marquaient de noms moqueurs. Il y avait le
ori-pour-danser «_Tu es malade parce que tu bois le áva_», et le
péhé-pour-chanter «_Tu es malade parce que tu as travaillé pendant le
jour du Seigneur_». Le chef de bande, en feignant une gravité, criait
ces parlers plaisants; et l'on sautait. Vraiment il ne fallait pas dire
cela aux oreilles des Missionnaires! Les étrangers, surtout les prêtres,
entendent malaisément la moquerie. Mais à bord de l'accueillant navire,
les Piritané n'avaient plus rien à voir! Et les filles, rassurées,
dansaient de plus belle, inventant, après chaque figure, une autre bien
plus drôle encore. Elles avaient surpris cet usage des hommes Farani qui
répètent, à tout propos, le mot «_Oui-oui_» pour affirmer leurs paroles,
au lieu de relever simplement les paupières ainsi que les gens de
Tahiti;--ce qui est plus clair et bien moins ridicule. Pour railler
aimablement cette manie de leurs hôtes, les petites filles commencèrent
le «_Ori des oui-oui_».--Les étrangers ne comprenaient point.
Sans trop oser réclamer, les femmes acceptaient volontiers la boisson
qui enivre. C'était mauvais à goûter, âcre, brûlant. Elles avalaient
péniblement, les yeux grands ouverts, les lèvres serrées, avec une
secousse du gosier, des hoquets, des toux. Mais aussitôt, une fumée
joyeuse leur soufflait dans la tête; leurs regards se balançaient dans
une brume où pétillaient toutes les lumières, où se tordaient les
mâts et les agrès. Voici même que le pont du navire, bien que l'eau fut
paisible, devenait onduleux comme une houle... Et c'était fort amusant.
Eréna buvait avec hâte. Son amant était loin, en vérité, très loin.
Avait-elle encore un tané... Un tané Farani, ou bien de sa couleur? Mais
tous ceux-là qu'elle avait enserrés de ses jambes, depuis le temps où
elle était petite et maigre de corps, tous ceux-là se mélangeaient en un
seul, imaginé au seul moment de l'amour et lui donnant, par toute la
peau, d'agréables frissons. Peu lui importait d'en connaître le visage.
Soudain, elle entrevit son nouveau père et courut à lui, craintive un
peu. Mais Térii avait déjà, dans le creux du bateau, festoyé parmi ses
compagnons de voyage. Il ne parut point irrité à la voir. Même, il dit à
Eréna, montrant à la fois un matelot qui passait et une coupe
vide:--«Demande pour moi du áva Farani... ils ne veulent plus m'en
donner!»
Eréna en obtint vite un plein bol, et le rapporta fièrement: ainsi se
ménagerait-elle les bonnes grâces du tané de sa mère. Celui-ci but avec
prestesse, en grimaçant beaucoup. Il souffla: «Je suis content» et
tendit une seconde fois la coupe. Mais Eréna avait disparu, entraînée
par le bon matelot généreux.
--«Excellents Farani! Excellents fétii!» proclamait maintenant
Térii, dont la reconnaissance débordait avec d'abondantes paroles. Sous
la vertu de la précieuse boisson, il lui venait aux lèvres des mots de
tous les langages entendus au hasard de ses aventures. Il remerciait
tour à tour en Paniola[10] et en Piritané. L'on s'égayait beaucoup.
Alors, il imagina de raconter aux bons Farani la déconvenue de son
arrivée, les rites stupides, la tristesse, l'ennui. Il feignait de
considérer, dans le creux de sa main, des feuillets à signes-parleurs.
Il levait le bras comme l'orateur du matin. Les matelots, autour de lui,
secouaient leurs entrailles. Excité par leur bonne humeur, il chanta,
d'un gosier trémulant, quelque himéné mélangé d'injures et de moqueries.
Puis il s'arrêta, inquiet soudain. Car une voix pleine d'angoisse, toute
proche, appelait de groupe en groupe:--«Eréna... Eréna...»
[10] Espagnol.
Il vit le jeune Aüté, les yeux rouges dans les lumières, et qui lui-même
aperçut Térii:--«Où est Eréna?» Térii se garda bien de montrer le creux
du bateau. Sans répondre, et comme sollicité par tous les rieurs, il se
remit à danser en raillant, cette fois, la démarche sautillante des
femmes étrangères, et leurs gestes étroits. Des cris amusés
s'envolèrent à la ronde, se mélangeant à la joie qui grondait partout:
les pieds frappaient le pont à coups pressés; les mâts tremblaient; le
navire entier, secoué comme de rire, agitait toutes ses membrures. Mais
parmi la foule turbulente et le tumulte, le jeune étranger réclamait
toujours son épouse chérie.
Elle apparut devant lui, tout à coup, toute seule. Une lueur tomba sur
la petite épaule nue. Aüté balbutiait très vite: elle était là! malgré
lui, malgré la promesse: oh! qu'il en avait de peine!--Eréna, souriant à
demi, entourait de son bras le jeune homme survenu elle ne savait pas
très bien comment, et subissait avec patience les reproches longs,
habituels aux étrangers. Lui, s'écartait. Alors elle espéra des coups...
Non. Il la regardait gravement, avec d'autres parlers inutiles et
ennuyeux, encore:--«Tu m'avais promis de ne pas venir, petite Eréna
chérie... Pourquoi es-tu venue... Comment es-tu venue... Tu es
mouillée... Comme tu as été méchante. Et qu'est-ce que tu as fait ici?
Tu n'as pas dansé devant les matelots? Ces Farani sont mauvais pour les
petites filles... Oh! tu es toute mouillée!» Il la pressait doucement,
la voyant tremblante un peu. A travers leurs vêtements que l'eau faisait
transparents à la peau, ils sentirent, à nu, leurs deux corps approchés.
Eréna se cambra, membre à membre, avec tant de souplesse que le
cher contact humide et froid le fit tressaillir. Les yeux attachés sur
elle, il tordait en silence les beaux cheveux encore suintants que la
mer avait emplis de paillettes poisseuses.
La fille se taisait, rassurée à peine: qu'avait pu deviner son amant?
Peut-être rien du tout; et pourquoi risquer de lui apprendre... Et puis,
cela, c'était déjà si lointain, si épars, si confusément entrevu: le
bain, les chants, les matelots et ce qu'ils demandaient, et son père,
très drôle! et sa tapa défaite. Surtout, elle tâchait à tenir éveillées
ses paupières étonnamment pesantes, cette nuit-là. C'était le plus
difficile. Le bateau lui parut soudain se mettre à l'envers. Elle serra
son amant qui lui rendit l'étreinte. Des matelots couraient autour
d'eux; et celui qui pour un bol de boisson l'avait caressée à loisir,
jeta en passant:--«Allons! tu es une bonne fille. Tu reviendras demain?»
Aüté sursauta, et voulut s'enfuir en entraînant son amie. Mais le petit
visage pencha au hasard, et tout le corps se mit à vaciller. Comme leurs
deux bouches se touchaient, il sentit l'haleine trouble; il vit les
lèvres frissonner, et les jolis yeux noirs--qu'il appelait si tendrement
«lumières dans la nuit,»--chavirer vers le front en roulant leurs
couronnes blanches. Il la souleva violemment, la tenant dressée
comme on tient un cadavre. Elle se cramponnait sur l'échelle. Il
l'arracha avec rudesse et l'étendit au fond d'une pirogue.
A demi relevée, elle pesait de sa poitrine sur les genoux d'Aüté, et
disait, d'une voix entrecoupée:--«mon cher petit tané chéri...» Les
seins tressaillaient et tout le corps hoquetait avec de petites
plaintes.
* * * * *
Les bons Farani menaient toujours une grande gaîté. Térii continuait à
lever des rires, les femmes à danser, les couples à s'ébattre. Les
chants et les cris ne faiblissaient pas, qui sont nourriture pour les
hommes en liesse. Soudain, le voyageur songea: qu'avait-il donc imaginé,
tout au long de ce jour d'arrivée? La joie perdue? L'île changée? Il
considéra longuement, en clignotant beaucoup, le navire en fête, le
plaisir soufflant sur tous. Il vit la baie se parsemer de torches; près
de lui s'offrir des femmes dévêtues, cependant que d'incroyables
provisions pour manger s'amoncelaient sur le pont. Il reprit:--Quoi donc
avais-je pu rêver, la terre Tahiti n'a pas changé! pas changé du tout!»
Il respira fortement, et, rassuré, se remit à boire, à danser, à
s'égayer sans contrainte.