Des lunaisons passent, les petites lunaisons de Hina. Paofaï et Térii,
et quelques pagayeurs, et quelques femmes aussi, ont pu gagner un îlôt
sans nom où ils ont vécu de poissons pris avec la main sur le
corail, en courant de flaque en flaque; où ils ont bu l'eau rare de la
pluie tombée dans des trous creusés à la coquille. Peut-être qu'une
autre pirogue les a trouvés sur leur récif et conduits dans cette terre
où on les rencontra longtemps après, à Uvéa;--dont les gens sont
accueillants malgré leurs appétits et leurs coutumes de manger les
hommes parfois. C'est pour tenir la mémoire de ce séjour que Paofaï
composa ce récit mesuré:
A hoé! l'île Uvéa n'est pas un motu. Pourtant elle est plate, malgré ses
petites montagnes, comme un dos de poisson sans ailerons. Mais les
errants n'ont pas le choix.
A hoé! n'oublie pas en touchant le corail, les paroles d'arrivée en
bienvenue pour les esprits:
_J'arrive en ce lieu où la terre est nouvelle sous mes pieds.
J'arrive en ce lieu où le ciel est nouveau dessus ma tête.
Esprit de la terre nouvelle et du ciel nouveau, l'étranger offre
son cœur en aliment pour toi._
A hoé! n'oublie pas, sitôt après, la bienvenue pour les vivants: Aroha!
Aroha-nui!
Les nommes d'Uvéa te répondront: «Alofa! Alofa-nui!» Ne ris pas. Ne
les insulte pas. Ne leur dis point: «Hommes à la bouche qui
bégaie!»--Car c'est leur langage: il est frère de ton parler.
Enfin, tourne-toi vers ta pirogue crevée dont les deux coques sur le
sable sont pareilles à deux longs requins morts. Dis-lui tristement: tu
restes, toi?--Comme au compagnon de route, au fétii, que l'on abandonne.
* * * * *
Si l'on te demande: «Où vas-tu, toi, maintenant?» Ne réponds pas encore,
ou bien, faussement. Attends d'avoir échangé ton nom avec les chefs de
la terre nouvelle.
On te conduira vers eux. Chemine avec prudence, et ne t'étonne pas si tu
vois, dans l'île Uvéa, trois larges trous ronds enfermant, dans leurs
profondeurs, trois lacs paisibles. Tu demanderas seulement: «Quel atua
si ingénieux et si fort a creusé ces trous pour y verser de l'eau?»
On te répondra que, par ces abîmes, la montagne, jadis, a soufflé du
feu. C'est le dire des marins Piritané. Tu en trouveras partout, de ces
gens-là! nombreux comme les carangues dans la mer.
N'en crois rien: un trou plein d'eau peut-il jamais avoir soufflé du
feu! Certes, on a vu flamber la terre, quand Havaï-i a disparu. Mais ce
feu ne venait pas d'un trou plein d'eau. Il n'était pas bon à voir. Il
n'est pas bon à raconter.
Enfin, quand parvenu auprès du chef, tu auras changé ton nom pour le
sien, et que vous serez tous deux Inoa, alors dis ce que tu veux, non
plus faussement.
--Ainsi Paofaï devient le inoa de Atumosikava, chef des guerriers de
Lano, dans la terre Uvéa. Cependant que le haèré-po, dont le parler est
moins brillant, échange sa personne pour la personne de Féhoko,
sacrificateur de rang infime.
Quant aux femmes, on sait bien que le inoa leur est superflu pour
s'entendre avec les autres femmes,--si elles peuvent chanter, rire, et
parler aussi.
* * * * *
Alors seulement les arrivants déclarent:--«Nous avons perdu Havaï-i!
Nous cherchons les signes-parleurs.» Atumosikava répond: «Havaï-i? C'est
Savaï-i des Samoa! Mais les vents n'y conduisent point.» Les signes? Le
chef dit ignorer les signes. Il ne connaît rien qui empêche les
paroles de mourir. Et puis, c'est affaire aux prêtres!
Les prêtres? Ils disent ignorer aussi. Ne suffit-il point des petits
bâtons et des cordelettes nouées? Paofaï méprise. Tout cela, jeux
d'enfants.
Mais un homme maigre, aux yeux vifs, et dont les oreilles appesanties
d'anneaux traînent sur les épaules, prend le parler tout seul. Il dit
connaître les signes.
--«D'où viens-tu, toi?
--Ma terre est nommée: Nombril-du-monde. Et moi, Tumahéké. Ma terre nage
au milieu de la très grande mer toute ronde et déserte--ainsi qu'un
nombril, ornement d'un ventre large et poli. On l'appelle aussi
Vaïhu[8].
[8] Ile de Pâques.
»Le sol est dur, poudroyant de poussière rouge et noire, desséché,
caverneux. Seulement une petite herbe courte le revêt. Les rivières
manquent. L'île a soif. Mais ses habitants sont ingénieux plus que tous
les hommes de même couleur de peau.--Les arbres sont rares. Il fait
froid. Les faré, on les bâtit avec de la boue et des pierres, et si bas,
qu'on n'y entre qu'en rampant. On y brûle des herbes. Il fait froid.»
Si tu veux faire parler un homme, ne le traite pas de menteur.
Ainsi Paofaï ne dit point «menteur» à Tumahéké, bien qu'il sache
véritablement que le feu, imaginé pour cuire le manger, n'a jamais servi
à réchauffer les hommes! Mais il attend avec impatience que l'autre
parle au sujet des signes.
Tumahéké vante sa terre:--«Nous avons de très grands Tiki, taillés dans
la roche des montagnes. Ils regardent les eaux, toujours, avec des yeux
plats et larges, sous un front en colère: la mer a peur et n'ose pas
monter trop haut, sur la rive.
»Quant aux signes, on les tatoue, avec une pierre coupante, sur des bois
polis et plats qu'on nomme ensuite Bois-intelligents. Lorsque la
tablette est incrustée comme une peau de chef, alors l'homme habile y
trace son Rua, qui est sa marque à lui-même.
»Et l'on peut, longtemps après, reconnaître un à un les signes,--comme
un homme reconnaît ses fétii--par leurs noms. On dit alors: les Bois
parlent.
--Ha!» crie Paofaï avec une joie, «j'irai dans ton île! Je vais avec
toi! Où est ta pirogue?»
Tumahéké sourit: on n'y va pas en pirogue. Il faut trouver passage sur
un gros navire étranger, donner beaucoup au chef, ou bien travailler à
bord comme un manant; parfois, l'un et l'autre.
--«N'importe!» Paofaï se lève. Mais Atumosikava l'arrête: au moins,
voici le festin d'adieu: un bras de malfaiteur, rôti avec des herbes.
Paofaï refuse: ce n'est point l'usage, dans la terre Tahiti, où il est
grand-prêtre. On respecte sa coutume. Il est bon que chaque peuple, même
au hasard de ses voyages, garde ses tapu.
* * * * *
Térii trouve désirable de se reposer un peu. Il feint le sommeil; et
laisse partir le maître.