Les étrangers blêmes, parfois si ridicules, ont beaucoup d'ingéniosité:
ils tatouent leurs étoffes blanches de petits signes noirs qui
marquent des noms, des rites, des nombres. Et ils peuvent, longtemps
ensuite, les rechanter tout à loisir.
Quand, au milieu de ces chants,--qui sont peut-être récits
originels,--leur mémoire hésite, ils baissent les yeux, consultent les
signes, et poursuivent sans erreur. Ainsi leurs étoffes peintes valent
mieux que les mieux nouées de tresses aux milliers de nœuds.
Paofaï rejette, hors de ses doigts, avec un dépit, la tresse qu'il a
gardée du maître, et qui demeure aussi muette que lui, et morte comme
lui: si Tupua s'était avisé de ces pratiques, il n'aurait point trahi sa
tâche: de souffler, à ceux qui en sont dignes, tout les mots avalés par
sa mémoire...
Or, Paofaï,--ayant incanté jadis contre les hommes au nouveau-parler;
ayant dénoncé les fièvres et les maux dont ils empliraient ses terres;
les ayant méprisés pour leur petitesse et leurs maigres
appétits,--Paofaï, néanmoins, se prend à envier leurs signes.
Mais leurs signes, peut-être, ne sont pas bons à figurer le langage
maori? S'il en existait d'autres pour sa race?--Paofaï reste indécis.
Où les trouver, ces signes-là? Havaï-i, dans la terre Havaï-i, père de
toutes les autres îles? Et qui peut savoir les mots qui mènent sur
Havaï-i?
Le haèré-po sait les mots. Mais le haèré-po se cache par prudence,
et s'efforce à passer toujours pour «celui que vola le dieu».--Il n'est
pas bon de jongler souvent avec les prodiges comme un enfant avec les
petits cailloux ronds. Il n'est pas bon de descendre à l'improviste des
demeures nuageuses et divines où l'on vous tient pour habiter.
Cependant, on a rejoint Térii: dans une hutte, sur le flanc de la
montagne, plus haut que les routes coutumières aux porteurs-de-féi:
--«Tu sais le chemin vers Havaï-i?
--_Voici: tourne ton pahi vers le soleil tombant.
Qu'il souffle le maraámu; que la mer soit bleu-verdâtre et le
ciel couleur de mer.
Qu'elle tombe dans la nuit, l'étoile Fétia Hoé. C'est ton guide.
C'est le mot. C'est ton avéïa: tu marcheras sur elle.
Le maraámu te pousse. Ton astre te hale: a hoé! voilà pour te
guider la nuit.
Le soleil monte: fuis-le en regardant comment vient la houle. Le
soleil tombe: cours après lui. Voilà pour te guider le jour._»
Paofaï répond:--«Il suffit, pour nous mettre en route. De l'île qu'on
piétine à l'île qu'on ne voit point, il suffit de l'avéïa. Tu l'as
dit: c'est l'étoile Fétia Hoé.»
* * * * *
Voici les paroles pour les grands départs:
Choisis deux belles coques, jumelles par les formes et la taille; aux
flancs luisants comme des hanches de femme parée, à la poupe tranchante
comme une queue de requin.
Choisis des compagnons déjà familiers de la mer-extérieure: qu'ils
soient peu nombreux: quatre fois moins qu'en porterait la grande
pirogue. Car le voyage peut être long, la nourriture courte.
Dis aux femmes de cueillir, à leur maturité, les fruits de uru; de les
rôtir; de les dépouiller; de les écraser avec un pilon de grès dans un
bol de bois dur, en arrosant d'eau de rivière.
Enterre ces fruits parmi des feuilles-Ti, au fond d'un trou bourré de
bananes pour le parfum. Fais la petite incantation. Bientôt la pâte
deviendra piquante: à la flairer, tes dents se mouilleront de salive. Tu
auras ainsi le grand mets durable, le mahi, pour les départs sans
limites.
Emplis-en le pont de ta pirogue gauche. Amarre, sur la droite, des
noix de haari, pour la soif. N'oublie pas, au milieu, des femmes pour
l'amour. Lace les poteaux de feuilles aüté qui célèbrent les départs,
les font propices et pompeux.--Le pahi est prêt.
Monte sur le toit où se tiennent les pilotes. Immole trois cochons, en
criant très fort vers la mer:--«Dieux requins, dieux rapides à la queue
vive, donnez à ce pahi que je nomme,--ici le nom--donnez à ce pahi vos
nageoires promptes: qu'il glisse comme Pohu; qu'il flotte comme Famoa;
qu'il boive la mer ainsi que Ruahatu, l'irritable, dont les cheveux sont
verts.»
* * * * *
Mais, avant tout, tu as donné toi-même quinze nuits à regarder le
firmament. N'y cherche plus aucun présage. Ayant droit dans ta mémoire
le nom de l'étoile-guide, épie le grand horizon.
Le guide plongera dans la mer: n'oublie pas l'arbre du rivage,--ou la
pointe du récif--auprès duquel il a paru tomber; n'oublie pas la place
véritable d'où tu l'as visé avec ton regard, comme avec une flèche.
Le lendemain, reprends ta place et retrouve le même arbre, ou bien
le même récif: toute la nuit, d'autres étoiles tomberont, de la même
chute, dans le même lieu du ciel: tu as donc, par le firmament qui
tourne, un chemin tracé que tu suivras, quand les terres, autour de toi,
auront disparu.
C'est là meilleur guide que la petite aiguille folle des étrangers
marins: puisque Tupaïa, l'ami de Tuti, emmené dans le grand voyage, put
conduire vers ces îles que les Piritané ne savaient pas.
Le dernier jour: un coup d'œil sur le corps onduleux du grand requin
bleu mangeur-de-nuages[7]. Suivant sa courbe et son contour, tu
connaîtras la marche du vent qui vient.
[7] Voie lactée.
* * * * *
A hoé! Le vent maraámu court sans reprendre haleine pendant des
lunaisons de lune entières. Les pahi courent aussi, devant son souffle
sans répit.
La nuit déployée, toute terre descendue, que le pilote lève les yeux et
ne les dévie pas: il verra, droit devant, sous la caverne du firmament
noir, décliner et tomber les dix-huit étoiles maîtresses.
Ainsi, tout d'abord, Fétia moé. Puis, un peu sur la gauche, le
resplendissant Toa. Voici Fétia-rahi qui s'éclaire comme une petite
Hina. Horé descend juste par devant. Ils brillent sur la droite, les
jumeaux, Pipiri et Réhua--qui bondirent dans les cieux pour se venger de
leurs parents goulus.--Un autre guide, par devant. Un autre. Un autre
encore. La nuit tourne. Et comme le jour va monter, l'astre véridique,
Fétia Hoé, se noie dans l'horizon. Il fixe la route. Sitôt le soleil
surgit par derrière, ayant accompli, dans les régions ténébreuses, son
voyage souterrain. C'est le dernier enseignement pour le jour qui va
couler. Paofaï considère en un seul regard: le soleil--la marche du
vent--la course de la houle.
Le vent marche en fuyant Oro. La houle afflue sur la hanche gauche, et
son rythme lourd traverse les petites lames filles du grand vent
régnant.
La houle est un bon guide quand on reconnaît, à l'aube, l'allure à tenir
pour la couper toujours de même et garder son chemin.
Ainsi Paofaï. Alors seulement il daigne dormir. Un autre prend en main
la pagaie maîtresse qui règle la dérive. Qu'il s'applique à ne pas
quitter la route sur les flots fuyants!
* * * * *
Durant des journées pleines, et des nuits, et des jours, et d'autres
nuits encore, rien ne change: ni le ciel, ni les eaux, ni le maraámu.
Oro conduit sa grande courbe avec un geste immense et régulier.
Mais on n'entend point encore, à sa tombée, la mer crisser en
bouillonnant--comme affirment l'avoir entendu les gens de Pora-Pora,
la plus avancée des terres hautes. Et le dévers de ce monde maori
ne se révèle pas non plus.
A l'issue d'une nuit, la dixième, Paofaï reconnaît que le long requin
mangeur-de-nuages a courbé sa courbe, et qu'il tend son dos vers l'autre
flanc du ciel. Il annonce, pour le jour qui vient, une saute dans le
vent.
Mais le vent reste régulier, la houle immuable. Le chemin s'élonge,
égal, paisible, indéfini.
V
Ensuite il survint des aventures incoutumières et telles que Paofaï
lui-même n'eut plus le désir ni le savoir de les fixer par des
chants mesurés. Mais réchappé à la nuit épouvantable,--la
nuit-sans-visage, la nuit-pour-ne-pas-être-vue (ainsi parlent ceux qui
ont eu peur),--il raconta sur des mots vulgaires l'histoire qu'on va
dire. Un haèré-po de rang quatrième l'entendit quelque part dans les
milliers d'îles, et la rapporta aux gens de Tahiti:
* * * * *
La douzième nuit, ou bien la quinzième, voici que le vent faiblit. Le
jour béa tout chargé de nuages. On ne vit pas le soleil. Avec le vent
tombèrent les petites vagues; et les grandes--qui sont les flancs
nombreux de la houle directrice,--se mirent à changer d'allure, et puis
tombèrent aussi. Sur l'eau plate, sous le ciel pesant et proche, la
pirogue tenait son immobilité. Un trouble, en même temps, pesa sur
toutes les épaules. Des gouttes chaudes, et non point salées comme les
embruns, mouillèrent les fronts, les lèvres; on frissonna: la pluie drue
sur la peau de la mer n'est pas de la vraie pluie: c'est le pleurer de
Oro. Et l'on se mit à pagayer, en tournant les nattes au hasard des
petits souffles inconstants. L'indécision coulait dans les chairs en
même temps que dans les entrailles. Le pahi dérivait, on ne peut
savoir vers où. A la chute du jour, la houle reprit, mais sa marche
était décevante. On désira l'aube.
Elle fut sombre aussi, et bousculée de nuages vifs. Car un nouveau
souffle se levait que Paofaï crut pouvoir nommer: le toéraü. Il fallut
changer de flanc, incessamment. Quand le pilote estimait assez large la
bordée, il criait, en inclinant la pagaie-maîtresse: le navire fuyait le
vent et abattait avec rapidité. L'arrière, à son tour, montait dans la
brise; on changeait les nattes: les poupes devenaient avants, et Paofaï,
sa grande pagaie sur l'épaule, passait d'un bout à l'autre et reprenait
la route.--Mais soudain, le toéraü fraîchit. La mer s'enfla, devenue
verte et dure.
On serra les nattes.--Le vent siffla dans les haubans. La mer grossit.
Les lames sautaient du travers sur la première coque, la cinglaient
d'écume, éclaboussaient les entretoises en secouant la coque jumelle.
Les attaches des traverses fatiguaient beaucoup, grinçaient, forçaient
et fendaient les ponts.--Ceux qui n'ont pas couru la mer-extérieure et
qui ne sont jamais sortis des eaux-du-récif, ne peuvent pas savoir ce
que c'est.--Pour soulager le navire, on dressa, bout aux vagues, les
deux proues. Les provisions se trempèrent d'eau saumâtre. Puis la carène
gauche creva deux bordés et remplit. Les femmes, armées de bols,
s'employaient à épuiser. La mer leur couvrait le dos, giclait contre les
mâts et ruisselait dans l'entre-coque en clapotant sur les poteaux du
toit. Un souffle hargneux arracha les nattes. Alors seulement Paofaï
commença de s'étonner.
Certes, il ne craignait rien de la mer. Par lui-même et par ses
ancêtres, il en était le familier, le fétii. Il honorait, comme pères
éloignés, deux atua marins et deux requins-dieux; et son inoa personnel,
il l'avait échangé avec ces hardis poissons ailés qui peuplent les
embruns. Mais les esprits, par le moyen de certains présages, lui
avaient promis une mer bienveillante, des vents amis: et voici que les
eaux s'emportaient autour de lui, et que les vents jouaient et mordaient
comme des anguilles capricieuses!--Térii n'était pas moins inquiet. Il
percevait, aussi clairement que dans le ventre divinatoire d'une truie,
combien la tempête était châtiment et menace. Si loin que l'on pût fuir,
il n'espérait plus dépouiller sa faute: les dieux et leurs ressentiments
ne changent donc pas avec les ciels qui changent?--Il eut peur. Ils
eurent peur. Et, comme roulaient de plus fortes vagues, les femmes,
accrochées au pont, glapirent toutes ensembles.
La mer grossit encore. Les nuées grises et noires couraient çà et
là, très vite. Le pahi, bousculé par d'insurmontables épaules vertes, ne
gagnait plus vers Havaï-i, ni vers n'importe quel espace; mais seulement
levait, baissait, levait, tombait, s'abîmait dans une fosse ronde,--tout
horizon disparu. Puis, d'un coup, les coques ruisselaient en l'air,
criant par toutes leurs jointures. Paofaï, arcbouté, les deux mains
serrées sur la forte hampe, tenait tête au vent. Malgré son effort, le
pahi vint en travers. Une lame frappa, dure comme une massue de bois. La
coque rebondit. Le coup passé, et l'eau pleuvant en cascades du toit sur
le treillis, on vit que les femmes étaient moins nombreuses,--et surtout
que Paofaï, les mains vides, gesticulait avec effroi: il avait perdu la
pagaie...
Dès lors, on attendit sans espoir, en se tassant. Paofaï, prêtre et
Arioï, douta décidément que les dieux fussent propices. Afin de les
interroger, il saisit, en se hissant aux agrès, les Plumes Rouges que
lui-même, avec hommages, avait dédiées et consacrées; et puis, tendant
le bras vers le coin du ciel d'où se ruait la tempête, il hurla, plus
fort que le vent, des imprécations suppliantes. Son maro avait disparu.
Ses robustes reins, ornés des tatu septièmes, se cinglaient de pluie. Il
se haussa, mains levées: des plumes, échappées à ses doigts, s'enfuirent
en tourbillonnant.
A leur divin contact, la mer sauta de plus belle, et frémit. Mais le
vent s'accalmisa. Le ciel blanchit; puis il devint rose; et l'autre
firmament plus lointain que celui des nues, transparut, limpide,
immobile et dépouillé. La pluie se retint dans l'air. Les narines
pouvaient flairer un peu: on devina qu'il passait par l'éclaircie
l'arôme d'une terre toute proche, d'une terre mouillée de pluie chaude,
grosse de feuillées, et fleurant bon le sol trempé: et cette haleine
était suave comme le souffle des îles parfumées d'où l'on s'était enfui.
Elle parut: très haute, escarpée de roches, bossuée de montagnes,
creusée de grandes vallées sombres, arrondie à mi-versants de mamelons
courbes. On cria: Havaï-i! Havaï-i! On embrassait d'un regard de
convoitise la rive désirée: ainsi, disait Paofaï, ainsi fait un homme,
privé de plaisirs pendant quatorze nuits, et qui va jouir enfin de ses
épouses. Les odeurs palpitaient, plus vives pour les visages lassés du
grand large fade, et les yeux, qui depuis si longtemps roulaient sur des
formes mouvantes, se reposaient à discerner des contours solides. Si
bien que Térii, saisi violemment par les coutumes étrangères, se prit à
dire des mots sans suite:--«cela est beau--cela est beau»... il se
dressait, la figure détendue.
Paofaï le considéra comme on épie un insensé, et lui parla
sévèrement: on était loin du récif! Le courant écartait; il fallait
reprendre les petites pagaies, et forcer dessus. Et puis, ce n'est pas
un bon présage, pour un voyageur, que d'imiter dans leurs manies les
habitants des autres pays.--Térii se souvint. Il baissa la tête, tendit
les bras, courba les reins et pagaya. Ses yeux ne cherchaient plus les
belles couleurs aux flancs des montagnes, mais seulement à percevoir si
le récif ouvrait sa ligne, et comment on donnerait dans la passe: il
valait mieux ainsi.
Car la tempête n'était pas encore éteinte. Les creux houlant dans la
mer-extérieure se reformaient sans relâche; et la terre,--malgré tous
les efforts,--la terre désirée, la terre originelle si ardemment
attendue ne s'abordait pas. Le navire dérivait à distance
infranchissable des vallées savoureuses, qui, l'une après l'autre,
bâillaient et se fermaient. Puis, le vent ressurgit, ayant changé sa
route, et soufflant vers un autre coin du ciel. Le ciel rosé s'embruma.
La mer bondit encore, plus harcelante: car les vagues nouvelles
s'épaulaient contre la houle établie. Dans le soir qui s'avançait, dans
les rafales plus opaques, dans la tempête reprenant courage et livrant
une autre bataille, les errants, en détresse, virent disparaître cette
Ile première, où nul vivant ne pourra jamais atterrir.
Puis, la nuit recommença; si lourde, et si confuse, et si pleine
d'angoisses, que Paofaï, ni Térii, ni les douze pagayeurs, ni les cinq
femmes survivantes, ne voulurent jamais en raconter. On ne sait pas ce
qu'ils virent dans le vent, ou ce qu'ils entendirent monter de l'abîme.
L'une des filles, seule, se risqua, malgré sa peur, à divulguer ceci:
qu'un feu monstrueux, quelque temps après la fuite de Havaï-i, avait
marqué sa place sur la mer,--pendant que d'horribles visages passaient
en sifflant dans les ténèbres. On peut croire qu'un atua propice ou plus
fourbe, faisant sauter la bourrasque, laissa voir le ciel illuminé,--et
que l'épouvante, alors, se démesura et remplit toute la caverne sous le
toit du monde... car le maléfice avait _changé les étoiles du soir en
étoiles du matin, et changé aussi les étoiles du matin en étoiles du
soir_... Et nul vivant n'aurait osé chercher son guide dans le chaos du
ciel à l'envers!