LES HOMMES AU NOUVEAU-PARLER

Térii, paisiblement, avait repris ses allées dans la nuit. Et son corps

d'homme vivant n'avançait point d'une démarche moins sûre que les

pensers de son esprit, qui le conduisaient désormais sans une

défaillance, par les sentiers broussailleux du passé. Cependant il

désira connaître les ennemis de sa race, et quel avait été contre eux le

succès du maléfice.

Or, parmi les pirogues étrangères--issues d'autres firmaments, d'autres

mondes, peut-être--qui en grand nombre atterrissaient à l'île, la

dernière, plus que toute autre, avait inquiété les gens du rivage

Atahuru: elle n'était point chargée de ces jeunes hommes turbulents et

irascibles, armés de bâtons luisants qui frappent au loin, avec un grand

bruit. Nul de ses guerriers ni de ses chefs n'avait mis, dès

l'arrivée, pied à terre. Mais des chants en descendaient, monotones, sur

des paroles aigres. On y voyait des femmes à peau blême. Jusque-là

certains doutaient qu'il en existât. Ces femmes n'étaient pas très

différentes des épouses tahitiennes; seulement plus pâles et maigres. Et

les riverains d'Atahuru contaient, là-dessus, d'extravagantes histoires:

assurant que les nouveaux-venus, trop attentifs à considérer sans cesse

de petits signes tatoués sur des feuilles blanches, ne se livraient

jamais ouvertement à l'amour. C'étaient bien ces impies qu'avait

désignés Paofaï. Térii se prépara donc à pagayer vers eux.

D'abord, il glissa prudemment toutes ses pirogues de pêche sous des

abris de palmes tressées, et, tirant sur le sable sa pirogue de haute

mer, l'examina. Il est bon de ne jamais partir sans avoir recousu les

bordés, qui feraient eau dès le premier clapotis. On calfate ensuite les

petites fissures en y bourrant, à coups de maillets, des fibres

gluantes. Il est très bon, encore, d'entremêler ce travail de courtes

prières à Tané-i-té Haa, propice aux façonneurs-de-pahi. Puis on assure

l'attache du balancier et l'on dresse le mât de bambou, en serrant à

peine les haubans, que la pluie ou les embruns raidiront ensuite

d'eux-mêmes: le pahi est prêt. Mais surtout, avant de le hasarder sur la

mer-extérieure, qu'on n'omette pas l'offrande à Pohu, le dieu-requin. Si

le voyage est d'importance minime, l'atua se satisfera d'un cochon de

moyenne grosseur.

Térii ne négligeait aucun de ces rites;--par respect, plutôt que par

profit: car il ne devait point abandonner la terre, des yeux, mais en

suivre seulement le contour, au large du récif. Deux journées lui

suffirent à tout apprêter. Au troisième lever du soleil, il emplit le

creux de la pirogue de noix de haari, pour la soif, et de fruits de uru,

pour la faim. Puis, aidé de quelques fétii et d'une nouvelle épouse, il

leva le pahi tout chargé. Tous, ils le portaient à petits pas

trébuchants, car la coque était lourde et le corail leur déchirait les

pieds. Le pahi flotta. La femme s'accroupit en avant du mât.

--«Vous restez, vous autres?» dit gaîment Térii, suivant l'usage.

--«Tu t'en vas, toi?» répondit-on avec politesse, d'une seule voix. Un

pied dans la pirogue, Térii prit appui sur le sable et poussa

vigoureusement. Puis il pagaya quelque temps dans les calmes eaux

claires.

Il franchit le récif par la passe appelée Ava-iti. La pirogue aussitôt

tangua sous les premières poussées de la houle, et le souffle du

maraámu--le vent inlassable qui pousse vers le soleil tombant--gonfla

brusquement la natte pendue au mât dans son cadre de bambou. La coque

bondit. Térii la guidait à coups brefs de sa pagaie qui tranchait l'eau

tout à l'arrière comme une queue d'atua-requin. Parfois, lorsque la

brise, ayant ricoché au flanc des montagnes, accourait du travers, le

pahi se couchait sur la gauche et le balancier, ruisselant dans l'air,

vacillait, tout prêt à chavirer. Vite, la femme Tétua, cramponnée sur la

traverse, pesait à son extrémité. Elle s'agrippait aux agrès, cambrée

vers la mer. Ses pieds s'éclaboussaient d'écume.

Térii la considéra. Il dormait près d'elle depuis quatre nuits à peine.

Elle ne semblait point égaler la femme Taümi en habiletés de toutes

sortes. Il aviserait à son retour. D'ailleurs, les fêtes étaient proches

où le haèré-po, montrant son savoir, acquerrait, avec de nouveaux tatu,

le droit à choisir librement ses épouses. Et Térii, triomphant par

avance, laissa courir son espoir vers les jours à venir qu'il lui

semblait allègrement poursuivre sous la poussée du grand vent régulier.

Le rivage fuyait allègrement lui-même. Les vallées qui pénètrent l'île

s'ouvraient tour à tour, bâillaient un instant vers la mer, et se

fermaient en reculant. Comme il était près de doubler une pointe,

Térii, soudain, tourna le museau du pahi droit au large: on ne pouvait,

en effet, se mésaventurer près de la terre Mara, dont la montagne

avancée, surplombant lourdement les eaux, sépare, ainsi qu'une

monstrueuse idole Tii, la noble vallée Papara, des turbulents

territoires Atahuru.

La même crête divise les espaces dans le ciel. Car les nuées chargées de

pluie, s'épanchent sur ses flancs sans jamais en passer le revers. Les

petits enfants n'ignorent pas cela. Voici le parler connu seulement des

prêtres: le pied du mont, creusé d'une grotte froide, suintante et sans

fond, donne depuis trois lunaisons retraite à Tino, l'homme-inspiré. On

le dit incarner des esprits variables, et parfois l'essence même de Oro.

A tout hasard, on l'honore, à l'égal de ce dieu. La grotte est sainte

ainsi qu'un maraè, et s'enveloppe d'un tapu sévère. Térii savait en plus

que la montagne excavée figure: _Le trou dans le Tronc_; _le creux dans

la Colline_; _la caverne dans la Base_, ainsi qu'il est dit aux chants

Premiers.

Et il tint le large avec défiance, jusqu'à voir le redoutable mont

s'effacer comme les autres, en découvrant l'île-jumelle. La terre Mooréa

dressait dans le firmament clair ses arêtes hargneuses. De grandes

pluies, tombées sur la mer-extérieure, avaient blanchi le ciel, et

la belliqueuse rivale, ouvrant sur Tahiti la vallée Vaïtahé ainsi qu'une

mâchoire menaçante, parut empiéter sur les eaux mitoyennes. «Tout à

craindre de ce côté», songea Térii, qui savait combien les îles hautes,

flottant sur la mer-abyssale, sont vagabondes et vives quand il plaît

aux atua de les traîner en nageant sur les eaux. Il revint serrer le

vent pour gagner une route plus sûre... «Quoi donc!» La femme, à grands

gestes craintifs, désignait la mouvante profondeur houlant sous le

ventre du pahi. Elle inclinait la face au ras des eaux sombres. Ses yeux

cherchaient, dans le bas-fond, par-dessous la mer, avec beaucoup de

peur: cet abîme-là, c'était le familier repaire de Ruahatu l'irritable,

dont les cheveux sont touffus et la colère prompte. Térii prit garde que

pas un hameçon ne pendit à la dérive: on aurait malencontreusement

accroché la chevelure divine: on aurait pêché le dieu! Des désastres

s'en étaient suivis, jadis: Ruahatu avait noyé la race des hommes,

hormis deux survivants!--Mais il dormait, sans doute, l'atua plongeur,

car la femme n'entrevit point les grandes épaules bleues.

Térii poursuivit sa route, interrogeant de très loin chaque enfoncement

des eaux dans la terre. A perte de vue, les eaux étaient libres de

navires Piritané. Il longeait Atahuru, puis Faá. Les collines se

faisaient rocailleuses et le dévers des croupes arrondies, plus aride.

Des plaques rouges dévoraient, ainsi qu'une lèpre, le flanc des

versants. Alors, le vent régulier, brisé par les terres avancées, tomba.

De petits souffles divers, inégaux et capricieux, ballottaient la

pirogue. Tétua serra la natte dont les plis claquaient au hasard:--«Les

étrangers sont envolés!» cria-t-elle. La dernière baie se découvrait

vide ainsi que les autres. Néanmoins, comme Oro marquait le milieu chaud

du jour, Térii, sentit ses membres peser. Il pagaya vers le rivage,

contemplant la vallée peu coutumière et le récif incertain qui venaient

à lui.

Cette baie était petite, emplie d'air immobile qui n'affraîchissait pas

les épaules. Les ruisseaux cheminaient sans abondance, et les hauteurs,

trop voisines de la mer, empiétaient sur les plaines habitables. Elles

n'avaient point la tombée lente--favorable aux divinations--des

montagnes Mataïéa; ni le ruissellement fécondant de la grande eau

Punaáru; ni la base étendue et fertile de la plaine Taütira. Les

sommets, vêtus de brousse maigre, étaient vides d'atua, et le corail

frangeant dépourvu même du maraè prescrit. La rade, sous-ventée par les

cimes majeures, traversée de souffles inconstants réfléchis sur

Faá, ou de brusques risées retournées par l'île-jumelle, apparaissait

défavorable aux grosses pirogues étrangères--qui sont dépourvues de

pagayeurs. On dénommait cette rive, Papé-été.

Ou du moins, ses nouveaux maîtres la désignaient ainsi. C'étaient deux

chefs de petite origine. Tunui et son père Vaïraatoa s'apparentaient,

peut-être, par les femmes, à la race d'Amo à l'œil-clignotant. Mais

on les savait plus proches des manants Paümotu que des Arii de la noble

terre Papara. Néanmoins leur puissance croissait d'une lunaison à une

autre lunaison. Vaïraatoa, qui gouvernait péniblement jadis la vallée

Piraè, détenait maintenant les terres voisines, Atahuru, Faá, Matavaï et

Papénoo. Il devait ses conquêtes à la persistante faveur de Oro dont on

le disait serviteur habile: le dieu le privilégiait en conduisant vers

ses rivages la plupart des étrangers aux armes bruyantes qui secondaient

ses querelles et prêtaient main-forte à ses expéditions. Suivant les

coutumes, il avait transmis ses pouvoirs à son fils adolescent, l'ayant

déclaré grand-chef de l'île, et Arii-rahi des îles Huahiné, Tupuaï-manu

et Raïateá, qui sont des terres flottant par-delà le ciel visible. Pour

affirmer sa conquête dans la vallée Piraè, il en avait aboli tous les

noms jadis en usage.

Car on sait qu'aux changements des êtres, afin que cela soit

irrévocable, doit s'ajouter l'extermination des mots, et que les mots

périssent en entraînant ceux qui les ont créés. Le vocable ancien de la

baie, Vaï-été, frappé d'interdit, était donc mort à la foule.--Les

prêtres seuls le formulaient encore, dont le noble parler, obscur,

imposant et nombreux, se nourrit de tous les verbes oubliés.

Et Vaïraatoa lui-même n'était plus Vaïraatoa, mais Po-Maré, qui

«tousse-dans la nuit».--Ainsi l'avait interpellé un chef de Taïarapu,

par moquerie que l'autre eût rempli toute la «Nuit» du bruit de sa

«Toux». Le nom fut agréable aux oreilles de Vaïraatoa. Il le haussa à

cette dignité de désigner un chef, puis en revêtit son fils...

«Niaiseries! et la vantardise même!» conclut Térii, que les maîtres de

Papara prévenaient contre l'abus des plus nobles coutumes--surtout

contre l'usage inopportun du Tapu-des-mots. «Po-Maré» n'était qu'un

surnom de fille malade!--Soudain, la pagaïe râcla le fond. La coque

toucha.

--«Saute!» cria Térii. Tétua prit pied sur le corail affleurant. La

pirogue, allégée, courut jusqu'à la plage. Ils l'amarrèrent à de fortes

racines, puis, au hasard, s'approchèrent d'un faré où l'on préparait le

repas du milieu du jour. Un homme les aperçut et cria:--«Venez ici, vous

deux, manger avec nous!»

* * * * *

La bouche pleine, Térii questionnait très hâtivement son hôte:--«Où

donc? les hommes au nouveau-parler?»

L'hôte se prit à rire, largement: vrai! le voyageur ressemblait à tous

les fétii, qui, depuis l'arrivée des étrangers, ne se tenaient pas plus

tranquilles que les thons aux crochets des hameçons, et couraient de

rive en rive, à la suite des nouveaux venus, les entouraient, les

imitaient, s'efforçaient à parler comme eux: «Comme cela... en

sifflant!» L'homme rit plus fort et se tordit la bouche. Térii hasarda:

--«Tu as vu les étrangers, toi?»

S'il les avait vus! Des premiers, sur le rivage Atahuru;--dont les gens

sont pourtant fort empressés. On accoste sa pirogue au navire; on saute

à bord pour la bienvenue aux arrivants;--aussi dans l'espoir de quelque

échange... Des premiers? Non. Le grand-prêtre de cette vallée avait

usage de précéder toujours ses compagnons. Il tenait d'ailleurs son pahi

tout équipé pour de telles aventures. Il l'ornait de feuillages, le

chargeait de fruits, de nattes, de cochons et de femmes, et offrait

généreusement toute sa cargaison. Le plus souvent, les étrangers le

comblaient en retour... Son nom? Haamanihi; et son titre: du

maraé-Uturoa. Mais le voyageur--que l'on reconnaissait aisément, au

cercle tatoué sur la cheville, pour un haérè-po--n'ignorait pas un si

grand personnage?

Térii déclara, non sans quelque dédain, qu'il ignorait tous les prêtres

de la rive Atahuru.

--«Hiè! l'orgueil même!» affirma plaisamment le conteur, qui reprit

l'éloge de Haamanihi. C'était un vieil homme, éraillé d'ulcères et

desséché par le jus enivrant du áva. Ses jambes se boursouflaient; ses

yeux blanchissaient; il se prétendait aveugle. Cependant, il demeurait

violent, robuste en ses désirs et ses haines, ingénieux, lucide et beau

parleur. Les yeux malades restaient pénétrants et les pieds gonflés

n'altéraient point la démarche qui dénonçait un arii.--Car jadis il

avait possédé la terre haute Raïatéa, d'où, chassé par les jaloux et les

querelleurs, il s'était réfugié...

Le haérè-po sifflait avec mépris. Les jolis serviteurs que ces évadés de

tous les récifs! Le maraè Atahuru les accueillait sans dignité, et

n'avait point d'autres desservants... La honte même!

--«Donc» poursuivait l'hôte, «Haamanihi songeait sans cesse--ayant

épuisé la série des offrandes--aux moyens seulement humains de

recouvrer son île. Les étrangers,--qui parlent des langages aussi divers

que les couleurs des étoffes peintes pendues à leurs mâts,--les

étrangers lui semblaient tous également favorables. Même les derniers

venus, les hommes au nouveau-parler, qui, cependant...--Enfin il se hâta

de monter sur leur pirogue, et il réclama le chef-du-pahi. Il ne lui

flaira point le visage, en signe de bienvenue: mais, sachant le mode de

salut habituel à ces hommes, il tendit la main droite, ouverte, en

attestant sa grande affection: «Tu es mon parent, mon frère, mon fétii!

Tous les grands chefs venus ici ont été mes fétii! Voici les marques de

leurs promesses...» Il montrait une lame de fer, incrustée de signes

comme une peau de prêtre. Il assurait que Tuti lui-même la lui avait

confiée...

--Hiè!» fit Térii, «petite fierté!» Dans la terre Papara, chacun

possédait quelque dépouille étrangère, acquise sans peine. «Et le vieux

en voulut d'autres, aussitôt?

--Non! il présenta quatre cochons forts.

--La ruse même! Qu'est-ce qu'il reçut en retour?

--Eha! pas un clou. Le chef des étrangers repoussa les offrandes, en

disant: «Ce jour est le jour du «seigneur». On ne doit pas le profaner

par l'échange de présents.»

--Quel est celui-là, le «seigneur»?

--Un atua nouveau. Un atua de plus! Haamanihi, non déconcerté, demanda

«s'ils honoraient de la même sorte leurs autres esprits, durant les

autres jours de la lune»? L'étranger ne répondit pas quelque chose de

croyable;--ou peut-être, il ne pouvait pas répondre: ce langage piritané

est misérable: il ne parle jamais que d'un seul dieu. On comprit

cependant que ce jour consacré au «seigneur» se nommait «sabbat».

Haamanihi approuva avec adresse. «Bien! bien! le sabbat est tapu. Il est

bon aux prêtres de lancer des tapu nombreux. Il est bon d'en surveiller

la tenue. Tu es donc prêtre, toi?» Non. Le chef étranger n'était pas un

prêtre, ni aucun de ses compagnons; seulement un envoyé du seigneur,

lequel, affirma-t-il, ne réclamait point de prêtres.

Térii n'eût rien imaginé de pareil.

--«Ensuite, Haamanihi s'efforça d'obtenir un mousquet. Le chef blême

refusa, bien que l'autre promît: «Je te protégerai contre tes ennemis

sur le rivage. Je tuerai tous ceux qui ne serviront pas les dieux que tu

as apportés.» Puis: «As-tu des femmes?» Il savait que plusieurs des

étrangers possédaient une épouse; mais une seule. Il cria sur ses

pirogues. Six filles, toutes rieuses et nues, l'entourèrent.

«Choisis!» Le chef hésitait. «Prends-les toutes. Il est juste qu'un chef

possède au moins six épouses.»

»L'étranger ne s'empressait point d'accepter. On le voyait interdit

comme ces mâles auxquels un vénéfice a rendu l'enlacement inutile. Les

femmes présentées s'enfuirent, devant l'insulte, avec beaucoup de

rancœur. Elles entourèrent des gens de moindre importance qui les

négligeaient aussi. L'une, enfin, s'irrita contre ces hommes

indifférents aux belles coutumes. Elle se dépouilla et dansa le ori

moqueur: _Aué! le tané est sourd..._

»Un petit homme roux qui semblait inspiré par quelque mauvais esprit

inférieur, proféra vers la femme des menaces--que nul ne put

comprendre--et la déconcerta. Elle disparut derrière ses compagnes.

L'autre ne se montra point satisfait; et il pourchassa les épouses

d'offrandes. Puis il revint tout tremblant et tout bégayant.

»--Celui-là est véritablement un prêtre», s'affirmait Haamanihi, malgré

que le chef blême eût déclaré non. On sait que la garde des tapu rend

nécessaires, parfois, un vif courroux sacré, et des gestes qui seraient

gestes d'enfant s'ils n'étaient point rituels, et par là, majestueux.

«Sans nul doute, le corps des étrangers--ou certaine partie du

corps--est interdit pour les femmes?» Eh bien, l'on accueillerait

cette autre coutume,--surprenante un peu--et l'on ne forcerait point à

l'amour ces tané récalcitrants. D'ailleurs, Haamanihi ne restait pas à

court dans sa générosité:

»--Si les filles te déplaisent, je t'abandonnerai quelques mauvais

hommes que nous mettrons à mort, et que nous porterons au maraè. Car je

bâtirai un autel de bienvenue à tes dieux. Nous ferons la cérémonie de

l'Œil-offert..... Donne-moi un mousquet?»

»L'étranger ne parut pas entendre. Haamanihi se servait avec maladresse,

du langage piritané. Il répéta sa demande, la portant de l'un à l'autre.

On n'y prit garde; car tous les habitants du navire, même les femmes

étrangères, sortant de ses profondeurs, venaient se ranger sur le pont,

en cercle...

--Pour danser, peut-être?» interrompit Térii, qui jugeait bien morfondus

ces hommes au nouveau-parler.

--«Eha! pour danser?» L'hôte se moqua:

--«Elles avaient des pieds de chèvres enveloppés de peaux d'animaux; et

le corps sans grâce et sans ampleur, serré dans des étoffes dures. Non!

pas une ne dansa. Les étrangers entonnèrent un péhé déplaisant, le

chant monotone entendu déjà du rivage. Et comme nul ne répondait aux

avances du grand-prêtre, Haamanihi regagna sa pirogue; fort dépité de

s'en aller avec des mains vides, après avoir tout offert.»

Le conteur s'arrêta. Ses yeux se fermaient. Avant de se laisser

appesantir par le sommeil des heures chaudes, il demanda au voyageur:

--«Ton appétit est satisfait?

--Je suis empli», répondit aimablement Térii. Et il éructa deux fois

pour convaincre son hôte. Puis tous deux s'endormirent.

* * * * *

Mais, dès son réveil, le haèré-po s'impatienta:

--«Où sont-ils, enfin, ces étrangers?

--Pas loin d'ici. Leur grande pirogue est amarrée dans la baie Matavaï,

pour longtemps!

--Matavaï!»

Térii connaissait, par les récits des Maîtres, la large baie

hospitalière et libre, ouverte, sans récif, vers la mer extérieure, pour

accueillir au hasard des vents tous les hommes blêmes aux labeurs

mystérieux. C'est à Matavaï que le chef étranger Tuti, campé sur la

rive, considérait les étoiles à travers un gros bambou jaune et

luisant. Un jour il le dressa vers le soleil et dit au grand-prêtre

Tupaïa, son fétii, que «l'étoile Taürua s'apprêtait à traverser la Face

de Lumière». Il ajouta que ce coup d'œil, sans plus, avait déterminé

sa venue dans l'île; que les savants Piritané, au moyen de nombres

figurés par des signes et combinés entre eux, en concluraient combien de

pas distancent du soleil la terre Tahiti: Tupaïa ne l'avait pas cru.

Tupaïa savait pourtant ce qu'ignorent le reste des hommes, fussent-ils

prêtres de rang premier. Mais c'était une idée grossière, une injure aux

atua supérieurs: Taürua, petit astre vagabond, bien que la plus

lumineuse des étoiles, ne franchit point la lumière de Oro. Un astre

seul peut s'y perdre, qui renaît ensuite: et c'est Hina-du-ciel, la

femme lunaire, l'impérissable femelle dans les cieux, qui parfois,

s'approchant du Fécondateur, l'étreint, le mord, et l'obscurcit. Puis,

songeait encore Térii, comment figurer un chemin que nul n'a jamais

couru, sauf peut-être Hiro, placé depuis au rang des dieux! Or, avant de

toucher à la Baie de lumière,--qui est le séjour de Tané--Hiro avait dû

franchir, par neuf fois, les voûtes du ciel, et traverser les neuf

firmaments. Tout cela, Tuti n'aurait pu, même à travers le gros bambou

jaune, l'entrevoir. Car son œil ne perçait point le premier ciel. Il

n'est pas bon d'étendre aux espaces supérieurs les petites mesures

des hommes qui piétinent les sentiers terrestres!

Térii, se frottant le visage, s'étira. Ayant confié sa pirogue à la

femme Tétua, il se mit en route vers Matavaï.

Le sentier longeait d'abord le rivage, tournait vers les terres,

ceinturait le flanc d'une colline en cheminant au travers des brousses.

Soudain le regard du voyageur surplomba la mer houleuse qui battait le

sable: Matavaï s'ouvrit. Un grand navire de couleur sombre, sans

balancier, tanguait en tiraillant ses câbles. Des pirogues

l'entouraient, serrées comme les poissons dans un banc; et des gens

affairés, en grande multitude, allaient et venaient sans cesse de la

rive au bateau. Térii, déconcerté à la vue de ces inquiétantes

manœuvres nouvelles, descendit vers la plage, et, défiant, se perdit

parmi la foule.

Plus loin que le grand arc de la baie, au lieu même où Tuti, jadis,

contemplait les astres, s'élevait un faré construit depuis une centaine

de lunaisons, par d'autres étrangers. On le nommait déjà le faré

Piritané. Un coup de vent l'avait décoiffé de sa toiture de feuilles;

mais les pieux énormes, consolidés à leur base de blocs de corail, avait

tenu ferme autant que des poteaux d'offrandes, et les palissades de

planches habilement ajustées demeuraient impénétrables. Pomaré le fils

en avait laissé l'usage aux nouveaux arrivants.

Les hommes blêmes s'empressaient autour de cette bâtisse. Ils

descendaient en grand nombre du navire, débarquant ces outils de fer

brillant qui façonnent le bois comme une mâchoire écorce le uru; ces

haches effilées dont le tranchant vient à bout des plus gros arbres; ces

clous jaunes qui unissent, mieux que des tresses napé, les bordages de

pahi. Térii s'étonnait que l'on confiât à des serviteurs d'aussi

précieux instruments. Mais il s'indignait à voir ces serviteurs charger

des fardeaux sur leurs têtes--et la tête est sacrée! Quel mépris de

soi-même nourrissaient-ils, ces hommes bas, pour s'infliger une aussi

grave insulte!

Incessamment, les petites pirogues rondes et creuses, par où les

étrangers atterrissent, retournaient au navire et s'emplissaient encore.

Sans bruit ni confusion, avec des gestes adroits, chacun venait prendre,

aux flancs du grand faré, sa part de travail: et chacun travaillait!

Autour d'eux, les serrant de près, les riverains considéraient avec

étonnement ces gens blêmes, qui, depuis douze journées, persistaient

dans leur œuvre.

--«Douze journées!» Térii, incrédule, regarda l'interlocuteur.

C'était un possesseur-de-terres, de corpulence noble, digne de foi. Sans

perdre de l'œil les amusantes allées des hommes singuliers, il

renseignait complaisamment le haèré-po:

--Tout d'abord, on leur avait offert main-forte, à ces étrangers agités.

Les hommes robustes, ceux qui vont récolter les régimes de féï,

roulaient, à leur intention, des troncs d'arbres. Les plus habiles

façonneurs-de-coques, fiers de leur emploi, équarrissaient avec ardeur.

Des manants tressaient les fibres du haari pour assembler la toiture, et

des pêcheurs, courant sur le rivage, aidaient au déchargement des

bateaux.

Ainsi le temps de deux journées. Vers la troisième nuit, on s'étonna que

l'ouvrage ne fût point terminé. Puis on attendit des présents d'amitiés

de ces gens-là qu'on avait traités en amis. Ils distribuèrent des grains

brillants, des étoffes et des clous, mais réclamaient avec âpreté deux

haches disparues. Haamanihi les rapporta: il les avait choisies,

assura-t-il, pour les semer dans la terre, en offrande à Hiro: le Dieu

les aurait fait germer.--Au cinquième jour, l'œuvre n'avançait plus.

Les assistants défaillaient, et surtout l'enthousiasme. Puis les

étrangers proposèrent deux pièces d'étoffes à chaque fétii.

Personne n'en voulut. Mais eux-mêmes se démenaient davantage: «comme ils

font toujours...», conclut le possesseur-de-terres.

Cependant, les riverains de Matavaï devisaient par petits groupes,

mangeaient, regardaient, riaient, devisaient encore.--Térii se promit de

les imiter durant une lunaison, pour surveiller à loisir les

manœuvres hostiles. Mais tous ces entretiens laissaient fort indécis

les pensers de ses entrailles.

* * * * *

Le soir tombait. Les étrangers, emportant leurs précieux outils,

regagnaient la grande pirogue noire. Alors, à la fraîcheur de la brise

terrestre, les interminables parlers nocturnes passèrent librement de

lèvres en lèvres. On s'égayait des nouveaux-venus; on marquait leurs

gestes étroits et la rudesse de leur langage. Peu à peu les gens se

coulaient au pied de la bâtisse, déroulaient des nattes et s'étendaient,

non sans avoir palpé les recoins où découvrir peut-être quelque débris

de métal dur, oublié. Des torches de bambous s'allumaient, dont les

lueurs fumeuses allaient, dans le sombre alentour, jaillir sur la

muraille blanche. Des femmes, accroupies sur les talons, les

paupières basses, la gorge tendue, commencèrent à chanter. L'une, dont

la voix perçait les autres voix, improvisait, sur les immuables

mélodies, une parole neuve reprise avec entrain par ses compagnes. De

robustes chœurs d'hommes épaulaient ses cris, marquaient la marche du

chant, et prolongeaient sourdement, dans l'ombre, la caresse aux

oreilles épanchée par les bouches harmonieuses: on célébrait les

étrangers blêmes sur un mode pompeux à la fois et plaisant.

Dans un silence, Haamanihi harangua la foule. Il invitait à servir les

hommes au nouveau-parler:--«Il serait bon de leur offrir de grands

présents. Que les porteurs-de-féi devancent le jour, et montent

recueillir des fruits; qu'ils amarrent des cochons-d'offrande. En dépit

d'autres dons les accepteront-ils, ces étrangers qui refusent des

femmes! Voici: dix hommes de la terre Papénoo marcheront à la montagne

et rapporteront vingt régimes de féï. Dix autres hommes de la terre Arué

pêcheront avec des torches, dans la baie. Quand les Piritané auront

achevé leur faré-de-prières, et qu'ils sacrifieront à leurs atua, eh

bien! on redoublera les présents!» Le chef de Papénoo se leva:--«Il est

bon que dix hommes de la vallée courent avant le jour dans la

montagne...» Un prêtre de Piraè haranguait ses compagnons. Dans la

foule, des gens empressés criaient aussi:--«Il est bon de récolter du

féi pour les étrangers...». Puis, un à un, les chants s'éteignirent. La

nuit étendue, plus froide, coulant un alanguissement sur les visages,

assourdit bientôt les parlers des vivants.

Des couples unis avaient trouvé refuge dans l'enceinte étrangère. Comme

ils s'enlaçaient, leurs halètements de joie, frappant les sèches

murailles, s'épanouirent dans l'ombre qui leur répondait. L'air immobile

et sonore, enclos dans le grand faré vide, s'emplissait de murmures, de

souffles, de sanglots et de râles qui sont les diverses petites voix de

la volupté. Tout cela plaît à l'oreille des dieux, à l'égal des plus

admirables discours. Car tout homme, quand surgit le désir de son corps,

et quand il le nourrit, se hausse à la stature des dieux immenses; et

ses cris de plaisir consacrent autant que des cris de victimes: ce

qu'ils imprègnent devient impérissable. Ainsi, selon les rites, on

consacrait la demeure des dieux survenus.

Lorsque le jour parut, tout dormait, et toutes les promesses. Mais déjà

s'éveillaient les étrangers et leur incessant labeur. Avant une

demi-lunaison, le faré piritané s'ornerait peut-être de feuillages, de

mâchoires et de plumes. Les étrangers le dédieraient à nouveau pour

quelque esprit, avec des cérémonies qu'on ne peut imaginer... Térii se

dressa parmi les premiers, car il redoutait de prolonger ses rêves au

milieu de ceux-là qu'il avait maléficiés. Il tentait même à se

dissimuler, quand, au sommet de la colline en surplomb, des messagers se

dressèrent, agitant des palmes frémissantes: ils précédaient la venue de

l'Arii. Le voyageur se retint pour épier tout ce qui s'en allait suivre.

Pomaré le jeune parut, porté sur les épaules de robustes serviteurs,

qui, se relayant sous le noble fardeau, couraient sans trêve. Son épouse

avançait de même, et comme le sentier dévalait très vite sous les pas

des porteurs, on la voyait étreindre des genoux la nuque du manant, afin

de ne pas vaciller en arrière. La foule s'écarta. Les messagers

étalèrent des nattes. L'Arii prit pied, de la sorte, sans toucher la

terre indigne.

Alors il dévisagea les hommes blêmes, qui lui rendirent tous ses

regards. Ils s'étonnaient sans doute qu'un chef se montrât si différent

des autres chefs, avec cette peau noirâtre, ces lèvres grosses, ce nez

écrasé, et sans rien de la majesté d'allure coutumière aux vrais Arii de

Papara!--Nul ne parlait. On s'observait ainsi que des guerriers avant le

premier coup de fronde. Pomaré considérait à la dérobée le navire.

Haamanihi surprit sa curiosité, et tout aussitôt cria par noblesse, en

langage tahiti:

--«Le grand Arii veut quitter ses demeures semblables aux Nuages, et

voler, sur l'Arc-en-ciel, jusqu'à la pirogue étrangère. Ainsi l'ordonne

le Tonnerre de sa voix.»

Puis il avoua--avec une moindre dignité:

--«Celui-là veut aller sur votre pirogue...»

--Bien», dit le chef des étrangers, «qu'il nous accompagne, là...» Il

montrait un bateau creux et rond, fort petit.

--«Non!» Les pieds sacrés ne pouvaient effleurer que la pirogue sacrée,

l'Arc-en-ciel. Elle reposait au fond de la baie sous des abris frappés

de tapu. A tout hasard, des pêcheurs en lancèrent une autre: il

suffisait de la consacrer sous le même nom pour lui donner les mêmes

prérogatives. Pomaré consentit à y prendre place. La femme suivit.

Haamanihi ne quittait point ses amis. La foule nageait. Térii, comme les

autres, filait sur l'eau.

Chemin faisant, l'un des étrangers questionnait assez naïvement le

grand-prêtre. Il s'étonnait des vocables pompeux dont on use envers un

chef.

Haamanihi le regarda longuement, non sans un mépris:--«Et toi,

parles-tu vers tes maîtres avec la même voix que tu prodigues à tous

les autres? Homme ignorant, malgré que tu me paraisses grandement

ingénieux!--Mais tout ce qui regarde la majesté de l'Arii, ses membres,

ses oreilles, la lumière de ses yeux, les moindres parties de son corps,

ses vêtements, son nombril, sa démarche, ses actions, et les paroles de

ses entrailles, et toute sa personne... mais cela exige des mots

réservés à Lui seul! Si tu le salues, ne dis pas «Aroha!» comme au

simple prêtre, mais «Maéva!» Si tu fais sa louange, si tu le supplies,

si tu le nommes heureux à la guerre et puissant auprès de ses femmes,

même si tu le déclares menteur et lâche, tu dois employer le mot noble.

--Tu m'enseigneras donc les mots nobles,» répondit l'étranger avec

douceur. Haamanihi réfléchit, le temps de pagayer trois ou quatre fois;

puis, sentant éveillé le bon vouloir de l'autre, il songeait à lui

glisser une habile requête, à propos de ce mousquet... Mais on accostait

le navire. Le chef étranger monta rapidement. La pirogue Arc-en-ciel

louvoyait avec méfiance à quelques longueurs. On lui fit signe, elle

vint ranger le flanc élevé: le grand Arii s'apprêtait à bondir vers le

ciel, quand un bruit étonnant l'étourdit. Il retomba sur le balancier,

stupéfait comme le manant frappé d'un coup de massue. Il se tenait tout

prêt à sauter à l'eau, à fuir. La personne sacrée soufflait de peur.

Haamanihi le rassura, en criant que c'était là salut de bienvenue

des étrangers vers le grand Arii:--«Ils disent que dans leurs îles on

s'adresse de la sorte aux grands chefs, par la voix des gros mousquets.

--Bien! Bien!» reprit Pomaré. La crainte envolée, il s'enorgueillit

d'être traité, par les arrivants, comme un maître en leur pays.

Néanmoins il observa qu'un salut de ce genre--un seul--lui serait

satisfaisant. Puis il monta pesamment à bord.

La troupe curieuse se répandait partout. On admira vivement que les

profondeurs du navire pussent contenir tant de choses et tant

d'hommes.--Mais, où donc se cachaient les femmes étrangères? Elles

n'apparurent que de loin, se distinguant aisément de leurs tané par les

vêtements d'abord, leurs chevelures et leur maigreur. Immobile et grave,

Pomaré considérait tous ces gens avec indifférence. Le chef étranger lui

offrit de descendre dans le creux du bateau. L'Arii ne parut point y

mettre de hâte. Il se refusait, sans doute, à courber sa tête sous des

planches assemblées... Mais son épouse, par un autre passage, l'avait

précédé. Il entendait ses rires et ses paroles satisfaites, et se

résolut à la rejoindre.

Pour fêter la présence de Pomaré, les étrangers répandaient avec

largesse cette boisson qui brûle et rend joyeux. Eux-mêmes

prétendaient s'abstenir. Peut-être en réservaient-ils l'usage à leurs

rites solennels et secrets. Haamanihi n'ignorait point les merveilleux

effets qu'on pouvait attendre de ce áva, plus rude et plus âcre que tous

les áva maori; et il supplia pour en obtenir encore:

--«J'ai besoin de courage!» affirmait-il, «de beaucoup de courage: j'ai

deux, hommes à tuer pour le sacrifice de cette nuit.»

Les étrangers frémirent en manifestant une stupide horreur. Mais Pomaré,

gaîment, s'était emparé du vase allongé contenant la précieuse boisson:

--«Donnez-moi votre áva piritané... Nous sommes fétii, maintenant!» On

répondit:

--«Cette boisson-là n'est pas bonne pour les chefs; elle rend malade;

elle trouble la vue et la démarche...

--Pas bonne pour les chefs? Pas bonne pour les autres? Je la boirai donc

à moi tout seul, comme ceci.» Et Pomaré s'en emplit la bouche. Ses yeux

roulaient et larmoyaient. Il toussa beaucoup, et soudain, frappa

violemment de sa tête--semblable au faîte d'un mont--les poutres du

navire! Or, ses gens, le considérant avec scandale, s'apprêtaient à

calmer sa digne violence... le chef riait au contraire! Puis il reprit

une grande majesté, et gravit les degrés de bois--taillés pour un

enfant--qui menaient au toit du bateau. Alors il désira danser un peu et

commença le ori dans lequel on chante: _Aué! la femme est_... mais

Haamanihi l'arrêta:

--«Les Piliers de ton corps ne te porteraient pas! Tu as bu le áva des

étrangers. Prends garde! Et dirige bien, où tu marches, les Eclairs de

tes yeux! Eha! l'Arc-en-ciel!» Déjà le chef avait sauté au hasard dans

un pahi de manant, et il réclamait à voix forte:

--«Le salut! Le salut! comme aux Arii Piritané!»

Il attendit avec défiance et fierté que la voix du gros mousquet tonnât

de nouveau. Alors il s'étendit, comme ensommeillé, dans le creux de la

pirogue. Son épouse pleurait de dépit: elle voulait dormir avec un

prêtre étranger. Haamanihi, seul, qui n'avait pas bu selon la soif de

son gosier, implorait encore, en s'en allant, «la boisson qui donne le

courage...»

Puis, l'Arc-en-ciel, poussé par les pagayeurs du chef, gagna rapidement

la terre. Le grand-prêtre, pour la seconde fois, s'irritait de ce navire

mystérieux, inquiétant et paisible, où l'on n'obtenait même pas le

áva brûlant; il s'étonnait de ces prêtres à qui suffisait une épouse, et

des atua inconnus dont ils se disaient les annonciateurs. Il les jugea

néanmoins d'une puissance neuve, et capables de l'aider en la reconquête

de ses biens: il résolut de les servir.

Les Immémoriaux · 第 14 / 41 题