De ceux-là naquit..._»

Un silence pesa, avec une petite angoisse. Aüé! que présageait l'oubli

du nom? C'est mauvais signe lorsque les mots se refusent aux hommes que

les dieux ont désignés pour être gardiens des mots! Térii eut peur; il

s'accroupit; et, adossé à l'enceinte en une posture familière, il

songeait.

Sans doute, il avait tressailli de même sorte, une autre nuit, déjà:

quand un prêtre subalterne du maraè rival Atahuru s'était répandu,

contre lui, en paroles venimeuses. Mais Térii avait rompu le charme par

une offrande à Tané qui mange les mauvais sorts, et les maléfices,

aussitôt, s'étaient retournés sur le provocateur: le prêtre d'Atahuru se

rongeait d'ulcères; ses jambes gonflaient.--Il est aisé de répondre aux

coups si l'on voit le bras d'où ils tombent.

Cette fois, les menaces étaient plus équivoques et nombreuses, et

peuplaient, semblait-il, tous les vents environnants. Le mot perdu

n'était qu'un présage entre bien d'autres présages que Térii flairait de

loin, qu'il décelait, avec une prescience d'inspiré, comme un cochon

sacré renifle, avant l'égorgement, la fadeur du charnier où on le

traîne. Déjà les vieux malaises familiers se faisaient plus hargneux.

D'autres, insoupçonnés, s'étaient abattus--voici vingt lunaisons, ou

cent, ou plus--parmi les compagnons, les parents, les fétii. A les

remémorer chacun sentait un grand trouble dans son ventre:

Des gens maigrissaient ainsi que des vieillards, puis, les yeux

brillants, la peau visqueuse, le souffle coupé de hoquets douloureux,

mouraient en haletant. D'autres voyaient leurs membres se durcir, leur

peau sécher comme l'écorce d'arbre battue dont on se pare aux jours de

fête, et devenir, autant que cette écorce, insensible et rude; des

taches noires et ternes les tatouaient de marques ignobles; les doigts

des mains, puis les doigts des pieds, crochus comme des griffes

d'oiseaux, se disloquaient, tombaient. On les semait en marchant. Les os

cassaient dans les moignons, en petits morceaux. Malgré leurs mains

perdues, leurs pieds ébréchés, leurs orbites ouvertes, leurs faces

dépouillées de lèvres et de nez, les misérables agitaient encore,

durant de nombreuses saisons, parmi les hommes vivants, leurs

charognes déjà putréfiées, et qui ne voulaient pas tout à fait

mourir. Parfois, tous les habitants d'un rivage, secoués de

fièvres, le corps bourgeonnant de pustules rougeâtres, les yeux

sanguinolents, disparaissaient comme s'ils avaient livré bataille aux

esprits-qui-vont-dans-la-nuit. Les femmes étaient stériles, ou bien

leurs déplorables grossesses avortaient sans profit. Des maux

inconcevables succédaient aux enlacements furtifs, aux ruts les plus

indifférents.

Et l'île heureuse, devant l'angoisse de ses fils, tremblait dans ses

entrailles vertes: voici tant de lunaisons qu'on n'avait pu, sans

craindre d'embûches, célébrer en paix les fêtes du fécondateur! De

vallée à vallée on se heurtait sous la menée de chefs rancuniers et

impies. Ils étaient neuf à se déchirer le sol, et se disputaient pour

les îlots du récif. Ils couraient en bataille avant que les prêtres

aient prononcé: «Cette guerre est bonne. Allez!» Ils luttaient même pour

la mer-extérieure! Les hommes ne s'assemblaient que pour lancer, contre

d'autres hommes, ces pirogues doubles dont la proue se lève en

museau menaçant, et nul ne songeait plus, ainsi qu'aux temps

d'Amo-le-constructeur, à conduire un peuple vers la mer, pour tailler le

corail, le polir, et dresser d'énormes terrasses en hommage aux

dieux maori. Ainsi, les souffles nouveaux qui empoisonnaient sans égards

les esclaves, les manants, les possesseurs-de-terre, les arii, se

manifestaient injurieux même aux atua!--Contre ces souffles, voici que

les conjurations coutumières montraient une impuissance étrange. Le

remède échappait au pouvoir des sorciers, au pouvoir des prêtres: au

pouvoir de Oro: cela venait de dieux inconnus...

Le haèré-po mâchait ces inquiétudes dans la nuit impassible. La grande

Hina-du-ciel, à demi-vêtue de nuages, montait vers l'espace de Tané,

enlisant de sa lumière immortelle les étoiles périssables et

changeantes. Sous la claire caresse, le grand maraè dépouillait son

vêtement obscur, sortait de l'ombre et se démesurait. La brise nocturne,

chargée des parfums terrestres, coulait odorante et froide. Sourdement,

le récif hurlait au large. L'île dormait, et la presqu'île, et la

mer-enclose du récif. Apaisé par la consolante lumière, Térii reprit sa

diction cadencée, ses gestes rituels, sa marche rythmique.

* * * * *

Une ombre, soudain, se dressa devant lui qui tressaillit.--Et que

sait-on des êtres ambigus rôdeurs-de-ténèbre? Reconnaissant Paofaï,

chef des récitants, il se tranquillisa.

Vêtu du maro sacerdotal, peint de jaune et poudré de safran, le torse nu

pour découvrir le tatu des maîtres-initiés, Paofaï marchait à la manière

des incantateurs. Il franchit l'enceinte réservée. Il piétinait le

parvis des dieux. Térii l'arrêta:

--«Où vas-tu, toi, maintenant?»

Le grand-prêtre, sans répondre, continuait sa route. Il disait à voix

haute des paroles mesurées:

--«Que les dieux qui se troublent et s'agitent dans les neuf espaces du

ciel de Tané, m'entendent, et qu'ils s'apaisent.

»Je sais leur objet de colère: des hommes sont venus, au nouveau-parler.

Ils détournent des sacrifices. Ils disent qu'il n'est pas bon de voler.

Ils disent que le fils doit respecter son père, même vieux! Ils disent

qu'un seul homme, même un prêtre, ne doit connaître à la fois qu'une

seule épouse. Ils disent qu'il n'est pas bon de tuer, au jour de sa

naissance, le premier enfant mâle, même s'il est né d'un Arioï. Ils

disent que les dieux, et surtout les atua supérieurs, ne sont que des

dieux de bois impuissants!

»Ils ont des sortilèges enfermés dans des signes. Ils ont peint ces

petits signes sur des feuilles. Ils les consultent des yeux et les

répandent avec leurs paroles!...

»Mais sur eux s'est levée la colère de Oro, qui donna six femmes aux

prêtres subalternes, douze aux Arioï, et qui défendit à ces femmes de

s'attarder à mettre bas. Et sur eux va peser le courroux de Hiro subtil,

favorable aux hommes rusés.

»Que les atua jusqu'au neuvième firmament se reposent, et qu'ils

dorment; et que Fanaütini, propice aux fous, aux faibles, aux pères de

nombreux enfants, secoure, s'il le peut, ces étrangers au parler

injurieux: je vais jeter des maléfices!»

Térii suivit le Maître. Certes, il n'en comprenait pas clairement tous

les discours.--Qu'étaient donc ces hommes au nouveau-parler dont la

venue surexcitait les dieux? Et pourquoi ces signes peints quand on

avait la tresse Origine-de-la-parole, pour aider le souvenir? Les

faibles mâles, en vérité, que satisfaisait une épouse!--et ils étaient

prêtres! Néanmoins, à mesure que se déroulait dans la bouche de Paofaï

l'invective haineuse, il passait en l'esprit du disciple des lueurs

divinatoires: les maux inconnus, les fièvres nouvelles, les discordes et

les poisons n'étaient que sortilèges vomis sur l'île heureuse par ces

nouveaux venus, les maigres hommes blêmes, et par les dieux qu'ils

avaient apportés! Les pestes inéluctables ruisselaient avec la

sueur de leurs épaules; les famines et toutes les misères sortaient de

leurs haleines... Courage! Térii savait, maintenant, d'où tombaient les

coups, et contre qui l'on pouvait batailler avec des charmes.--Comme

Paofaï, imperturbable en sa violence majestueuse, prolongeait le chant

incantatoire, Térii l'imita, doublant toutes les menaces.

* * * * *

Ils suivaient l'étroit sentier qui sépare les demeures des prêtres du

faré des serviteurs. Puis, escaladant le premier degré des terrasses,

ils atteignirent l'autel d'offrande où l'on expose, avant de la porter

aux sacrificateurs, la nourriture vivante dévouée aux atua. Ils firent

un détour, afin de ne point frôler l'ombre d'un mort: sous une toiture

basse de branchages veillait le corps à demi déifié du noble Oripaïa.

Bien que le chef, accroupi sur lui-même, eût les mains liées aux genoux,

et que ses chairs, encerclées de bandelettes, fussent macérées d'huiles

odoriférantes, son approche inquiétait encore: l'esprit vaguait sans

doute aux alentours: on ne devait pas l'irriter.

Dans le ciel, la face blême de la grande Hina-du-ciel dépouillait

ses nues, pour conduire, de sa lueur sereine, les deux imprécateurs.

Vêtus de sa lumière et parés de ses caresses, ils n'avaient plus à

redouter les êtres-errants qui peuplent les ténèbres. D'un pas robuste,

ils gravissaient les onze terrasses. Autour d'eux, les degrés infimes et

le sol où tremblent les petits humains s'abaissaient, s'enfonçaient, et

sombraient dans l'ombre; cependant qu'eux-mêmes, portant haut leur haine

et leur piété, montaient, sans crainte, dans l'espace illuminé. Ils

escaladèrent la onzième marche, taillée pour une enjambée divine. Ils

touchaient les simulacres. Paofaï s'épaula contre le poteau sacré--qui,

hors d'atteinte, fait surgir l'image de l'Atua: l'oiseau de bois

surpassé du poisson de pierre--et il l'étreignit. Le disciple reculait

par respect, ou par prudence. Il vit le large dos du maître se hausser

vers la demeure des dieux, et, d'un grand effort, secouer les charmes

attachés sur l'île. Le maro blanc, insigne du premier savoir,

resplendissait dans la nuit souveraine. Le torse nu luisait aux regards

de Hina: Hina souriait. Térii reprit toute sa confiance et respira

fortement.

Et Paofaï, précipitant sa marche,--car chacun de ses pas, désormais,

était une blessure pour les étrangers--descendit, derrière l'autel, vers

le charnier où viennent, après le sacrifice, tomber les offrandes:

les cochons égorgés en présages; les hommes abattus suivant les rites;

les chiens expiatoires, éventrés. De ces bas-fonds,--où rôde et règne

Tané le mangeur de chairs mortes--levaient d'immondes exhalaisons, et

une telle épouvante, qu'on eût reculé à y jeter son ennemi. Paofaï, d'un

grand élan, sauta. Ses larges pieds disparurent dans une boue, broyant

des os qui craquaient, crevant des têtes aux orbites vides.--Puis,

s'affermissant dans la tourbe tiède, il tira de son maro un petit

faisceau de feuilles tressées; il creusa la fange; il enfouit le

faisceau; il attendit.

Le haérè-po comprit, tout d'un coup, et s'émerveilla: c'étaient des

parcelles vivantes volées aux étrangers--des cheveux ou des dents,

peut-être, ou de l'étoffe trempée de leur salive--que le maître

enfonçait parmi ces chairs empoisonnées: si les incantés ne parvenaient,

avant la nouvelle lunaison, à déterrer ces parties de leurs êtres, ils

périraient: mais d'abord, leurs corps se cingleraient de plaies, leurs

peaux se sécheraient d'écailles... Or, voici que Paofaï, dans le silence

de toutes choses, retint son souffle, et, s'allongeant sur le sol de

cadavres, colla son oreille au trou comblé. Il écouta longtemps. Puis:

--«J'entends», murmura-t-il, «j'entends l'esprit des étrangers, qui

pleure.» Il se dressa triomphant.

Térii frémissait: il n'eût pas imaginé cette audace. Surtout, il

redoutait, par dedans lui-même et pour lui-même, le ricochet de ces

mauvais sorts. Il quitta donc très vite Paofaï, en formulant avec une

grande ferveur et une grande exactitude la supplication pour les nuits

angoissées pendant lesquelles on s'écrie:

_C'est le soir, c'est le soir des dieux! Gardez-moi des périls

nocturnes; de maudire ou d'être maudit; et des secrètes menées; et des

querelles pour la limite des terres; et du guerrier furieux qui marche

dans l'ombre, avec les cheveux hérissés._

Cependant, pour en finir avec les ennemis inattendus, il résolut

d'employer contre eux son épouse: marquée de signes au ventre et

au front, enjolivée de couronnes et de colliers parfumés, et les

seins parés, elle irait vers ces hommes en provoquant leurs

désirs: sans méfiance, ils dormiraient près d'elle. Mais elle,

aussitôt,--l'ornée-pour-plaire devenue incantatrice--se lamenterait sur

ces étrangers comme on se lamente autour des morts: ils mourraient avant

qu'elle soit mère.

* * * * *

Comme il regagnait son faré, Térii entr'aperçut, derrière le treillis de

bambous, une ombre peureuse que sa venue mettait en fuite. Il

connut que la femme Taümi, une fois encore, s'était livrée de soi-même à

quelque Piritané. Car elle maniait une hache luisante, réclamée pour

prix de ses embrassements, et qu'elle se réjouissait d'avoir obtenue si

vite: sa mère suivait les hommes à peau blême en échange d'une seule

poignée de clous.

Mais le haèré-po s'irrita. Il entendait disposer selon sa guise, comme

il convient, des ébats de sa compagne: et Taümi, souillée par ces ébats

non permis, ne pouvait plus porter les sorts. Il la frappa donc

violemment, la menaçant de mots à faire peur. Elle riait. Il la chassa.

Ayant ainsi fortement manifesté sa colère et son dépit, Térii s'apaisa.

Puis il se mit en quête d'une nouvelle épouse pour cette nuit-là et pour

d'autres nuits encore.

Les Immémoriaux · 第 13 / 41 题