Le temps des pluies prenait fin. Oro, par sa présence au firmament de
l'île, avait fécondé la grande Hina-terrestre, et s'en allait,
imperturbable, avec son cortège de nues, vers d'autres terres, ses
autres femelles, pour les féconder aussi. Il convenait de pleurer sa
retraite; car le Resplendissant, jaloux d'hommages, aurait pu s'attacher
à des pays plus dévots, et tarder en son retour.--Ainsi jadis,
affirmaient les gens de Nuú-Hiva: le soleil-mâle n'avait point reparu.
Mais l'homme Mahui, plus fort que tous les hommes, poursuivant l'atua
vagabond jusque par les confins du monde, avait saisi les cheveux de
lumière, et fort heureusement ramené le soleil dans le ciel Maori,--où
il le fixa par des nœuds.
C'était aux Arioï, issus de Oro, que revenait le soin de ces
lamentations d'absence. Ils sanglotaient donc, pendant les nuits
prescrites, avec une grande dignité. Néanmoins, comme le fécondateur, en
s'éloignant, dispensait à ses fidèles de surabondantes récoltes, on
pouvait, sans l'irriter, mêler à la tristesse rigoureuse cette joie des
sens agréée par lui en guise des plus riches offrandes: on pouvait
s'éjouir sans scrupules. Et Térii prenait pitié de ses frères dans les
autres îles, qui, de ce double rite, se réservaient les seules douleurs.
Il attendait ces fêtes avec hâte, se flattant d'y obtenir enfin, par son
impeccable diction, le rang quatrième entre les haèré-po--ce rang que
distingue le tatu de l'épaule: car il négligeait, maintenant, comme
inutiles à sa mémoire assurée, les faisceaux, les baguettes, et les
tresses que l'on accorde aux nouveaux récitants. Parfois, malgré
l'incantation, des craintes indécises le harcelaient, comme des
moustiques importuns. Voici qui l'irritait par dessus tout: le maraè de
Papara n'était point, cette saison-là, désigné pour l'assemblée. Les
prêtres d'Atahuru s'étant faussement prévalus d'une majesté plus grande,
Pomaré, dont ils étaient le meilleur appui, n'avait pu les récuser.
Mauvais présage, et nouveaux sortilèges! Térii n'entrevit donc pas sans
inquiétude le véa-des-fêtes, envoyé par l'Arii vers le cercle de
l'île, passer en proclamant aux chefs, aux possesseurs de terres, aux
manants, la célébration, sur la rive Atahuru, des adieux solennels aux
esprits.
* * * * *
Ceint du maro jaune, l'annonciateur courait sans trêve. A son approche,
on flairait le sol, en tombant, visage bas. Nul ne hasardait un murmure
aussi longtemps que s'entendaient craquer, sous ses pieds, les feuilles
sèches. Mais le vêtement divin empêtrait l'homme dans son élancée: il
l'avait jeté sur ses épaules: rapide et nu, il levait haut les palmes
messagères qui frissonnaient au vent de sa course.
* * * * *
Dès l'aube de fête descendaient de l'horizon, sur la mer, les pirogues
houleuses, pressées, déchirant les vagues. Des banderolles tendues entre
des perches claquaient dans la brise. Les chants des femmes, les cris
des pagayeurs, les aboiements des chefs de nage excitant à forcer, les
clameurs des riverains partis à la rencontre, bruissaient au loin parmi
d'autres rumeurs plus graves: l'invocation d'arrivée, entonnée par
les prêtres de Oro. Leur flotille, sainte par excellence, était partie,
voici trois nuits, de la terre Raïatéa: elle accourait; mais leur
pirogue maîtresse devait, avant toute autre pirogue, entrer dans les
eaux-du-récif.
En ces lieux déconcertants, la ceinture de corail se coude brusquement
vers la terre. Les flots du large, roulant sans obstacle, viennent
crever sur le sable brun et s'épanouir en arcs d'écume jusqu'au pied du
maraè. Cela désappointait Térii, plus familier des lagons silencieux.
Son trouble s'accrut. Il parcourait d'un regard craintif les terres
élevées environnantes: rien encore, sinon des présages hostiles: la
Punaàru, invisible dans son creux, cheminait péniblement, à demi
desséchée. Les deux mornes qui l'enserraient n'étaient pas également
couverts de nuages. Il pleuvait dans la vallée. Mais la brume détrempée
au large découvrait, plus menaçante encore, la terre Mooréa, mordant le
ciel horizontal.
La grande pirogue doublait de vitesse. Elle vint, avec un crissement
sec, enfoncer dans le sable ses deux coins de bois acérés. Les proues
jumelles fouillaient le sol comme des groins de cochons mâles, cependant
que la mer, battant leurs flancs, les soulevait de secousses haletantes.
On sauta sur le rivage pour étayer le pahi: les porteurs d'idoles,
avec de grands respects, débarquaient à travers l'embrun les images des
dieux. Les autres atterrissaient en jetant des saluts, des souhaits, des
rires. Seuls demeuraient au large les quatre navires d'offrandes qui
réclamaient, sans toucher le sol, d'être portés jusqu'au parvis réservé.
Aussitôt, les veilleurs dans la montagne avaient, à grands cris, dénoncé
la marche du cortège. A leurs voix, les hauteurs dominant la rivière se
couvraient de longues files de gens. Ils débouchaient par les ravins et,
pour plus grande hâte, cheminaient au milieu même des ruisseaux. Alors
ils vacillaient sur les galets arrondis. La vallée, qui, longtemps avant
le corail, s'épanouit largement, les vomissait en flots sur la plage.
Pour la plupart, c'étaient ces manants d'épaisse carrure, voûtés par les
fardeaux quotidiennement soulevés et que le port des gros régimes de féï
a bossués aux épaules et à la nuque de proéminences molles. Ils
portaient, en présents pour les atua, de plantureuses grappes rouges,
des bananes, des racines mûres de taro. Les mieux avisés, cependant,
n'avaient choisi que d'immangeables fruits verts. Ils diraient, avec
astuce, en les dédiant au fécondateur: «C'est tout ce qu'il nous est
possible, Oro, de t'offrir. Mais reviens promptement parmi nous;
donne-nous une autre récolte, et abondante: nous pourrons alors te
repaître plus dignement!» Ainsi, sans privation de soi-même, on
inciterait le dieu pour les saisons à venir.
En même temps, de tous les coins des vents, irruaient les peuplades
foraines venues des îles sœurs, et que l'attrait des belles fêtes
attire et englue comme l'huile nono les mouches de marais. Tous ces gens
étaient divers de tailles, d'allures, de cheveux et de couleurs de
peaux. Agiles et bruyants, les hommes de Nuú-Hiva en imposaient aux
autres par le belliqueux de leurs gestes. De farouches rayures de tatu
bleu, barrant toute la face, leur enfonçaient les paupières et
démesuraient le rictus qui fait peur à l'ennemi. Ils agitaient avec
prestesse d'énormes massues habilement entaillées. Chaque figure
incrustée sur leurs membres signifiait un exploit.--Plus bruns,
desséchés par l'eau salée, les marins d'Anaa, l'île basse, se tenaient à
l'écart, et défiants un peu. Leurs femmes étaient fortes, dont les
torses musculeux tombaient sur des jambes petites. Comme elles
partageaient les rudes travaux des hommes, pêchant et plongeant aussi,
la salure marine avait parsemé leurs peaux d'écailles miroitantes, et
leurs yeux, gonflés et rouges, brûlés par les reflets du corail,
s'abritaient mal sous des cils endoloris. Beaucoup de ces gens, mutilés
par les voraces atua-requins, balançaient gauchement des moignons
sanieux. Sevrés de bonne chère, ils admiraient tous les merveilleuses
provendes inconnues à leurs appétits. Chez eux, sur les récifs ras comme
un pont de pirogue, sans rivières, sans flaques d'eau pour la soif, on
se contentait des fruits du haari, et de poissons. Ici, les plaisirs du
manger semblaient chose coutumière. Des mets extravagants, que l'on
supposait nourriture divine et seulement exister dans les récits
d'aventures, emplissaient de nombreux paniers, pendaient aux mâts, aux
branches, aux épaules; on en tirait aussi des cachettes souterraines. Le
pays était bon!--D'autres voyageurs, encore, se pressaient, mais ceux-là
venus des îles froides. Les plus grêles d'entre eux, les plus blêmes,
avaient, depuis cinq nuits, débarqué d'un navire étranger pêcheur de
baleines. Ils s'émerveillaient des grands arbres et des faré hautement
charpentés, et ne concevaient point que l'on pût, dans un seul tronc,
creuser un pahi tout entier. Mais ils souriaient de mépris vers les tii
aux yeux plats, aux torses roides, qui jalonnent les vallées:--«Ce sont
des petits d'atua! Nous avons, sur notre terre, des images taillées dans
des blocs de montagne. Elles sont très énormes. Cent hommes ne
pourraient maintenant les dresser. Il y en a des milliers. Nous les
jetons à bas». Ils ajoutaient avec orgueil: «Notre île se nomme:
Nombril-du-monde.» On ignorait ce pays.
Et ces peuples errants, accourus par les chemins des eaux de derrière le
firmament visible, s'entendaient néanmoins comme des frères séparés par
aventure, et qui se retrouveraient. Tous les mots dont ils désignaient
les êtres autour d'eux, le ciel, les astres, le culte et les tapu, ces
mots étaient frères aussi. Chacun sans doute les disait à sa manière: le
rude prononcer des gens d'Anaá et de Nuú-Hiva--qu'ils appelaient
Nuku-Hiva--heurtait les molles oreilles des Tahitiens beaux parleurs.
Ceux-ci roulaient volontiers sur la langue les syllabes qui frétillent.
D'autres glapissaient avec le creux de leur gosier. Mais on oubliait ces
discords, et, de part et d'autre, on échangeait de longs appels de
bienvenue.
* * * * *
Un silence lourd comme le ciel nuageux tomba soudain sur la foule. Les
clameurs des hommes fléchirent, et la triple sonorité sainte--voix du
récif, voix du vent, voix des prêtres,--s'épanouit seule dans la vallée.
Le cortège se mit en route: les Maîtres-du-jouir, et devant eux
Haamanihi, le menaient avec une grande majesté.
Derrière marchaient les chefs, les promeneurs-de-nuit, les sonneurs
de conque marine, les sacrificateurs et les gardiens-des-images. Bien
haut sur la marée des épaules se balançaient les Plumes Rouges,
simulacre du dieu;--et si prestigieuses, que Hiro jadis avait couru le
monde à les poursuivre, que Hina pleura durant cinq nuits leur envolée,
que l'on passait une vie de vieillard à guetter, sans le tuer, le
surprenant oiseau qui leur prêtait naissance! Tous ensemble, les prêtres
et les Plumes, accédèrent à l'enceinte sacrée. Le peuple se rua sur les
barrières, et le rite annuel déroula ses gestes immuables.
Pomaré le jeune, sauté à bas de son porteur, s'écartait des autres
chefs; et l'on remarqua vite que ses gens, nombreux, dissimulaient sous
leurs nattes épaisses des armes aux manches frottés de résine: ils
semblaient plus prêts aux batailles qu'à honorer les dieux. Perdu parmi
ceux-là, sans insignes, sans pouvoirs, le père de l'Arii n'était rien
autre que le premier serviteur de son fils. Même, un grand homme tout
branlant s'avança vers le chef, le torse dépouillé par respect. Sa barbe
jaune, qu'il taillait parfois pour en tresser les touffes et les offrir
aux prêtres, s'ébroussaillait sur sa poitrine. On s'étonnait de son âge
avancé. Certains disaient quarante années; d'autres cent. Nul
n'affirmait rien là-dessus, ni lui-même, plus insouciant encore des
saisons passées. C'était l'aïeul de Pomaré. Il s'arrêta sur les plus bas
degrés et rendit hommage à son jeune descendant.--L'autre considérait
sans répondre, avec indifférence, le vieillard débile. Car «l'enfant en
naissant», disent les Récits, «devient le chef de son vrai père et le
père de ses ancêtres».--L'homme chevrotant vacilla sur ses jambes et
disparut dans la foule.
Cependant, les sourdes voix des maîtres Arioï achevaient le chant
originel où l'on proclame:
«_Arioï! Je suis Arioï! et ne dois plus, en ce monde, être père.
Arioï! Je suis Arioï! mes douze femmes seront stériles; ou bien
j'étoufferai mon premier-né, dans son premier souffle._»
Une troupe de desservants entoura l'autel. Ils présentaient les plus
disparates offrandes: des féï roux et luisants; des poissons crus à la
chair appétissante, et d'innombrables cochons, qui, les pattes
ligottées, grognaient en s'agitant par petits bonds sur le dos.
Plusieurs des nobles animaux avaient les flancs rougeâtres: des
Nuú-Hiviens crièrent au sacrilège; car Témoana, grand-prêtre dans leur
île, avait jadis échangé sa personnalité pour celle d'un cochon
rouge. Dès lors, tous les rouges leur devenant tapu, ils réclamaient
pour qu'on déliât ces parents à quatre pieds. Leurs murmures se
perdirent dans la rumeur envahissante. On amenait enfin, pompeusement,
des chiens maigres, au long poil, les avant-bras liés derrière les
oreilles, et que des gens forçaient à marcher à la manière des hommes.
Tous ces dons, jetés par des milliers de mains plus haut que l'enceinte,
volaient sur les têtes et tombaient devant Haamanihi. D'un geste il
distribuait à son gré. Les victimes négligeables, aussitôt égorgées par
les bas sacrificateurs, suffisaient aux petits autels. Les plus dignes,
les plus grasses, disparaissaient derrière le faré des prêtres: on ne
les entendait point hurler sous le couteau. Haamanihi choisit une truie
pleine qu'il fit déposer sur l'autel culminant. Les Arioï chantaient:
«_La truie Orotétéfa mit bas sept petits:
Cochon du sacrifice,
Cochon du maro rouge,
Cochon pour les étrangers,
Et cochon pour la fête en l'honneur de l'amour..._»
Armé d'une coquille tranchante, le grand-prêtre s'approcha de la
bête dédiée. Il lui ouvrit péniblement la gorge. Les Arioï chantaient:
«_Cochon pour être mangé,
Deux cochons pour conserver la race.
Tels furent les présents divins portés à Vaïraümati, la femme
grasse et belle, choisie comme épouse par Oro-atua._»
Les haèré-po considéraient l'agonie de la bête. Elle mourut oreilles
dressées: c'était signe de guerre malheureuse. On observa le chef:
Pomaré gardait sa nonchalante attitude.--Un remous courut dans la foule:
deux étrangers, des hommes au nouveau-parler, s'approchaient avec
quelque défiance, et les gardiens de l'enceinte les pressaient de se
dévêtir, comme tous, par respect pour le dieu. On disputait, on
s'agitait. Mais Haamanihi expliqua au peuple que ces gens étaient aussi
des prêtres et de grands sacrificateurs dans leur pays; qu'ils servaient
des dieux forts et complaisants: nul ne gagnerait à les inquiéter.
Le peuple déjà, flairait le moment des ripailles. Car, sitôt les atua
repus, les desservants devaient lancer, par-dessus les barrières, le
surplus des offrandes. Ils commencèrent: poissons et chiens rôtis
passaient, en nombre merveilleux, au-dessus des faces tendues à suivre
leur vol. Des mains plus nombreuses les happaient avant la chute et se
crispaient dans les proies. Ils s'acharnaient plus que tous, les rudes
vagabonds des montagnes, privés de chairs et ignorants des choses de la
mer: l'un d'eux, s'emparant d'une tortue, crut l'étrangler avec ses
doigts: la tête disparut sous la coquille: on se moqua de son dépit.
Cependant, les Tahitiens du rivage, replets et satisfaits, somnolaient
sur le ventre en attendant l'heure des beaux discours.
* * * * *
Soudain, les gardes écartèrent la racaille, et, dans un galop alourdi
par leurs charges ballottantes, des porteurs-de-victimes traversèrent le
parvis. Trois corps, cerclés de bandelettes, tombèrent avec un
clappement mou. On les hissa jusqu'au sommet de l'autel. Les têtes
roulaient sur la pierre, et tous les yeux morts, ouverts plus que
nature, regardaient au hasard. C'étaient trois malfaiteurs que l'on
avait, à l'improviste, assommés sur le choix d'Haamanihi. Le
grand-prêtre, d'un coup d'ongle, fit sauter, de chacun des orbites, les
yeux, qu'il sépara sur deux larges feuilles. La première, il
l'éleva tout près des simulacres divins. Il tendit l'autre à Pomaré,
disant avec force:
--«Mangeur-d'Œil, Aï-Mata, sois nommé, chef, comme tes ancêtres et
comme tes fils. Repais-toi de la nourriture des dieux. Mange aussi du
courage et de la férocité.»
L'Arii, ouvrant la bouche, feignit d'avaler les yeux. A cette vue, les
étrangers commencèrent à glapir, on ne sait pourquoi, sans aucun souci
de la majesté du lieu et du rite. L'un d'eux, le plus petit, montrant à
la fois sa mâchoire et les corps étendus, pressait de questions ses
voisins:--«Vous n'allez pas...--Non! non!» protestaient avec dégoût les
riverains de l'île. Mais les pêcheurs Paümotu et quelques hommes de la
terre Nuú-Hiva considéraient avec un regret des entrailles les trois
cadavres qu'on précipitait au charnier. Ils se moquèrent des étrangers:
ceux-ci, dans leur terre Piritania, ne mangeaient donc pas la chair des
ennemis? Même pas les cœurs? Mais quel autre moyen de se débarrasser,
une fois pour toutes, des rancuniers esprits-errants?--Un long
hurlement, aigre et sans sexe, fit taire les querelles. On se précipita:
Un homme nu, les yeux retournés, le visage suintant et tout le corps
agité de secousses hoquetantes, franchit l'enceinte. Nul n'osait
l'écarter: son bras gauche entouré de tapa blanche le défendait contre
la foule, et marquait un inspiré. Son nom d'homme se disait Tino, et son
corps habitait misérablement la grotte froide Mara. Mais quand soufflait
l'âme du dieu, alors il devenait Oro lui-même: ses gestes étaient gestes
de Oro: son parler, parler de Oro; ses désirs et ses ruts se
manifestaient divins: alors des femmes exultantes venaient s'offrir et
l'entraînaient avec elles.--Or, cette fois, la présence souveraine
s'affirmait indiscutable, éclatante, irrésistible, et passait en rafale:
sous l'emprise, le vivant fléchit, vacilla, croula; son échine ployait
comme un arc tendu à rebours; sa voix sifflait, ses dents craquaient; sa
tête martelait les dalles, en sonnant. Seuls l'entourèrent les
porteurs-d'idoles, habiles à manier impunément les dieux--et tous les
êtres équivoques. Ils l'étendirent sur l'autel, et voici que Tino,
soudain, se transfigura: les paupières béantes et paisibles, le front
asséréné, les narines molles, et tout le visage paré d'un charme
solennel, il se dressa près des poteaux sacrés, et parla.
Il disait sans effort, avec les mots qu'on attribue aux
dieux-supérieurs, d'admirables récits ignorés. Il disait aussi des
choses à venir:--une guerre insidieuse; la mort d'un Arii; des
sortilèges nouveaux par-dessus l'île...--La foule frémit. Les
disputes et les rumeurs pour manger s'apaisèrent. Chacun tira des plis
de son maro le bambou dans lequel on promène les petits dieux
domestiques, pour les honorer, parfois, de prières. Beaucoup de femmes,
les yeux fixes, considéraient l'inspiré sans pouvoir en détourner leurs
visages; puis, tombant en arrière avec un cri rauque, elles imitaient
ses postures, et l'on disait qu'à travers le corps vulgaire de Tino,
elles avaient aperçu l'atua. Des hommes aussi, dévêtus, bondirent dans
l'enceinte, proclamant que Tané ou Fanaütini les pénétraient, les
possédaient... Mais on dénonça la fraude: ils espéraient, par cette
ruse, voler le culte des prêtres et la faveur des épouses! Des gardiens
les chassèrent à coups de massue. Puis Tino tomba sur lui-même, épuisé
par l'âme dévorante du dieu.
Haamanihi avait subi, non sans une impatience, l'intervention de
l'inspiré dont les fâcheuses prophéties disloquaient parfois ses propres
desseins. Il se hâta de faire crier l'heure des grands Parlers, en
laissant défiler d'abord quelques haèré-po du commun. Mais nul
n'écoutait ceux-là. Le grand-prêtre se réservait un discours plus
ingénieux. Assis, les jambes repliées, sur la pierre-du-récitant, il
commença de narrer, dans un silence, l'atterrissage à Tahiti-nui de
la grande pirogue sans balancier ni rameurs dont le chef se nommait
Uari. Elle précédait, de deux années, le navire de Tuti[2], et c'était,
vraiment, la première de son espèce: des aventures étonnantes s'en
suivirent:
[2] Uari: Wallis, 1767.
Tuti: Cook.
--«Cette pirogue parut lourde et chevelue. Les hommes de Matavaï
pensèrent à l'arrivée d'une île voyageuse.
»Ainsi jadis avait flotté, vers Tahiti-nui, la terre Taïarapu, que les
gens du rivage, munis des fortes tresses du roa, purent tenir et amarrer
à la grande Tahiti.
»Comme les riverains pagayaient vers la haute pirogue pour y jeter des
feuillages de paix, l'on entendit un bruit de tonnerre: sur le récif, un
homme tomba.
»Il n'avait pas reçu de pierre; pas de lance à travers le corps. On le
soutint par le dos: il fléchit comme un cadavre. Les pêcheurs de Matavaï
redoublèrent leurs présents.
»Les étrangers descendirent au rivage. Ils étaient pâles, et parfois on
les voyait enlever leurs chevelures.»
Fier de savoir, Haamanihi s'enthousiasmait à répéter ces Dires. Avec
noblesse et vivacité, et par d'admirables gestes des épaules, de la
tête, de toute sa personne, il évoquait les autres gestes, accomplis par
d'autres hommes, jadis, durant d'autres saisons. Il attachait tous les
regards. Son haleine était longue, sa langue agile, ses bras et ses
épaules exercés à scander son discours. C'était un beau parleur.
Puis vint le tour de Térii à Paraürahi. La foule, repue, prêtait aux
discoureurs une attention plus frémissante, et son éveil tumultueux
inquiéta le haèré-po qui montait à l'épreuve. La chevelure jaunie de
safran, le torse peint de lignes d'ocre, les jambes enduites de la terre
jaune des fêtes solennelles, Térii gagna la pierre-du-récitant.
Fléchissant les genoux, étendant les mains pour cadencer le dire
monotone, les paupières fermées à demi, la tête relevée, la gorge
tendue, il commença le récit depuis longtemps répété:
«_Dormait Té Tumu avec une femme inconnue: De ceux-là naquit
Tahito-Fénua.
Dormait Tahito-Fénua avec une femme inconnue: De ceux-là naquit
Atéa-Nui.