généralement été moins sérieux que les enfants isolés. Jamais un enfant
isolé, dans ces expériences si longues et si minutieuses que je viens de
relater, n'a ri; dans les expériences collectives à trois, le rire s'est
déclaré très souvent; dans deux cas, il a pris de telles proportions que le
directeur de l'école s'est cru obligé d'adresser des paroles sévères aux
jeunes rieurs. Du reste, chaque groupe d'enfants avait sa physionomie
spéciale; j'ai noté des groupes très graves, dont jamais les enfants n'ont
souri; dans d'autres groupes, les enfants ont tenu leur sérieux jusqu'à ce
qu'ils fussent arrivés à certaines questions qui déchaînaient un fou rire
incoercible; par exemple la question: quelle est la forme du chapeau que
le monsieur a sur la tête?--Cette question renferme, paraît-il, un élément
comique qui ne manque presque jamais son effet; les dessins, généralement
maladroits et ridicules, que les enfants ont exécutés pour répondre à
certaines questions, avaient aussi le don de faire éclater le rire[63]. Par
suite de ces dispositions, les enfants n'ont pas prêté, à beaucoup près,
autant d'attention aux questions écrites que lorsqu'ils étaient isolés;
certainement, leur attention était relâchée, ils sentaient moins fortement
la responsabilité de ce qu'ils écrivaient. Ce n'est là, bien entendu,
qu'une impression personnelle; je ne la puis démontrer que par l'attitude
des élèves, qui était plus dissipée que pendant les expériences isolées.
Il m'a semblé aussi que les élèves faisant partie d'un même groupe se
préoccupaient beaucoup plus de leurs réponses que de celles de leurs
camarades; je n'ai jamais entendu entre eux la moindre discussion sur
l'exactitude d'une réponse d'un autre: aucun n'a eu le souci de rectifier
l'erreur; en d'autres termes, les groupes formés n'ont pas eu le temps
ou l'occasion de produire un esprit de corps, une solidarité. Cette
solidarité, on aurait pu peut-être lui donner l'occasion de se manifester
si on avait pris quelques précautions spéciales, si par exemple on s'était
arrangé pour intéresser tous les élèves d'un groupe à un même but, pour
leur communiquer un intérêt commun; aussi je suppose que dans le cas où
l'on aurait averti les élèves que le groupe qui avait donné les réponses
les plus exactes recevrait une récompense, il est possible que les élèves
se seraient intéressés aux réponses de leurs camarades du même groupe, et
nous aurions vu s'élever des discussions sur l'exactitude de certaines
réponses. C'est une étude à tenter; dans le cas présent, nous n'avons
fait aucun effort pour lier les élèves d'un groupe par une solidarité
quelconque, et ils se sont tous comportés d'une manière qui me paraît tout
à fait indépendante, en appliquant le seul principe de chacun pour soi.
[Note 63: Ces expériences fourniraient une bonne méthode pour l'étude
de la psychologie du rire, étude qui reste encore à faire, puisque
jusqu'ici elle n'a été traitée que théoriquement.]
Voici les sentiments plus ou moins sociaux qui m'ont paru se dégager
pendant cette expérience, et que j'ai notés à mesure.
Le désir de la plupart des élèves a paru être de répondre les premiers;
c'est sans doute une habitude qui provient des réponses collectives en
classe; or, comme pour répondre le premier, il faut répondre vite, il en
est résulté que beaucoup d'élèves n'ont pas pris le temps de la réflexion,
et cette circonstance a dû certainement contribuer à une augmentation de
leur suggestibilité. Il s'est élevé souvent des discussions courtes pour
savoir quel camarade avait répondu le premier, ce qui nous prouve combien
chacun d'eux tenait au rang de vitesse qu'il avait conquis. L'élève faisant
fonction de président était chargé d'inscrire non seulement les réponses
des élèves, mais l'ordre des réponses, et je dois à la vérité de constater
que ce président n'a pas toujours été impartial; lorsqu'un autre élève
répondait en même temps que lui, ou même un peu avant lui, il a souvent
commis la petite tricherie de se porter comme ayant répondu le premier.
Il est incontestable, et nous en verrons tout à l'heure le détail, que
ces réponses données les premières ont fait contagion sur les élèves plus
lents: mais il semble que cette contagion n'a jamais été voulue; les élèves
répondant les premiers se sont trouvés être des _leaders_ sans l'avoir
cherché.
Un fait qui nous a paru extrêmement fréquent a été celui de l'imitation
soumise; très souvent, dès qu'une réponse quelconque était donnée, elle
était acceptée par les autres élèves sans aucune critique, ou avec une
modification tout à fait insignifiante qui n'ôtait point à la réponse son
caractère d'imitation.
Il est arrivé, mais plus rarement, que certains élèves n'ont point voulu
donner leur opinion, de peur d'éclairer leurs camarades; l'un d'entre eux
attendait toujours que les autres réponses fussent écrites, avant de donner
la sienne. Il ne voulait pas qu'on la lui prît.
L'attitude prise par les élèves a présenté, pendant toute la durée de
l'expérience, un caractère remarquable de constance; ceux qui répondaient
les premiers ou les derniers étaient presque toujours les mêmes. Nous
donnons ci-après la liste de nos élèves, avec l'indication de l'ordre dans
lequel ils ont répondu.
ENFANTS AYANT PRESQUE TOUJOURS RÉPONDU LES PREMIERS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU
Élèves. Les premiers. Les seconds. Les derniers.
J. 13 0 0
M. 10 4 1
N. 8 1 2
B. 9 4 2
P. 9 4 2
B.J. 8 4 3
------ ------ ------
Moyenne 9,5 3 2
ÉLÈVES AYANT LE PLUS SOUVENT RÉPONDU LES SECONDS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU
Élèves Les premiers. Les seconds. Les derniers.
P. 0 11 2
T. 4 5 5
N. 3 7 2
R. 5 5 6
B. 6 8 1
U. 3 8 3
------ ------ ------
Moyenne 3,5 7 3
ÉLÈVES AYANT LE PLUS SOUVENT RÉPONDU LES DERNIERS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU
Élèves Les premiers. Les seconds. Les derniers.
C. 0 2 11
Col. 2 6 8
T. 0 4 7
U. 2 5 8
F. 1 4 10
G. 2 3 10
------ ------ ------
Moyenne 1 4 8
TABLEAU XVIII(a-1).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
[Illustration: Tableau18a.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................
1er GROUPE 2e GROUPE
QUESTIONS ........................... IMITATIONS ....................
A B C A B
................................................................................................
1. Couleur du fil
servant à fixer
le bouton....... Noir(2) Gris Gris(1) 1 Marron(2) Gris(1)
(3)
2. Endroit où le
bouton est
abîmé.........Sur le Sur le Sur le 2 À En haut
Côté(2) côté(2) côté(1) droite(3)
3. Couleur du
portrait......Brun Brun foncé Brun » Bleu foncé Brun foncé
foncé(2) (1) foncé(2) (3) (1)
4. Une jambe
croisée sur
l'autre.......Jambe Jambe Jambe » Jambe Droite
Gauche gauche(1) gauche gauche
(3) (2) (2)
5. Forme du
chapeau.......Haut(2) Rond(1) Plat(2) 0 Haut Haut
(2)
6. Objet tenu à
la main.......Une Son Une plume 0 Canne Parapluie
couronne(2) journal(1) (2) (1) (2)
7. Endroit où le
sou est
troué... Au milieu(2) À À gauche(1) 1 En bas(3) En haut
gauche
(2)
8. Timbre
postal... Côté Côté Côté 2 À droite En haut
gauche, gauche, gauche
Paris Vaugirard Paris_ 1 Autriche Paris
9. Fil attachant
l'étiquette..... En En En haut(1) 2 En En haut
haut(3) haut(2) haut(3)
10. Le chien....Devant le Dans la Derrière le 1 A côté du Près de la
monsieur(2) foule(2) monsieur(1) monsieur(2) porte
11. Vêtement de
l'individu
arrêté.......... En En En noir(1) 2 En marron(2) En beige(1)
noir(3) noir(2)
12. Septième objet..
Un poste Un poste de Un poste 2 Photographie Il n'y en a
de facteurs(1) de (2) pas(1)
Facteurs facteurs
(3) (2)
13. Huitième objet..
Il n'y en Il n'y en a Il n'y en 2 Un homme(2) Une personne
a pas(2) pas(1) a pas (3) (1)
----------
16
................................................................................................
EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
donnée par l'auteur à la page 353:
«Au-dessus de chaque réponse
d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
aussi les italiques.»
TABLEAU XVIII(a-2).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
................................................................................................
IMI- 3e GROUPE IMI- 4e GROUPE IMI-
TATI ......................... TATI ......................... TATI
C -ONS A B C -ONS A B C -ONS
................................................................................................
Beige(3) 0 Beige(2) Noir(1) Marron(3) 0 Gris(1) Jaune(2) Blanc(2) 0
À droite(1) 1 Au milieu Au bord Au 1 En haut(1) À droite(2) À 1
(3) (1) bord(2) droite
(2)
Brun » Bleu foncé Brun Brun foncé » Brun foncé Rouge clair Brun »
(2) (3) foncé (1) (1) (2) foncé
(2) (3)
Gauche(2) » Jambe Jambe Jambe » Jambe Jambe Jambe »
droite(2) gauche gauche(1) gauche(1) gauche gauche
(3) (2) (3)
Haut 2 Plat(3) Il n'y en Il n'y 1 Il n'en a Il n'en Il n'en 2
(3) a pas(1) en a pas(1) a pas a pas
pas(2) (2) (3)
Canne 1 Une canne Rien(1) Petit livre 0 Un carnet Un livret Un 2
(2) (3) (2) (1) (2) livret
(3)
À droite(1) 0 À droite(2) À Au milieu 1 À la tête À la À la 2
Droite (1) (1) tête(2) tête(3)
(3)
En haut 1 À À droite(1) À 2 --- --- --- »
Droite droite
(3) (2)
Paris 1 Lille Paris(1) Paris 1 --- --- --- »
?(1) 1 Ligne en 2 points 2 points 1 En bas(1) En En travers 1
haut en haut en haut bas.(2) (3)
À gauche(3) 0 Coin à Coin à À côté de 0 À droite(1) Vers le Vers le 1
droite(3) gauche(1) la grille(2) centre à centre(1)
droite
(3)
En gris(3) 0 Blouse Veston Pardessus 0 Veste Veste Redingote 2
longue(3) noir(1) noir(2) blanche et blanche et et
pantalon pantalon pantalon
gris(1) gris(2) gris(3)
Photo- 1 Je ne Je ne Je ne 2 Un chien(1) Un Un 2
graphie sais sais sais chien chien
(3) pas pas pas (2) (3)
Une femme 0 Je ne Je ne Je ne 2 Chien(1) Chien Chien 2
(3) sais sais sais (2) (3)
pas pas pas
---- ---- ----
8 11 15
................................................................................................
EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
donnée par l'auteur à la page 353:
«Au-dessus de chaque réponse
d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
aussi les italiques.»
TABLEAU XVIII(b-1).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
[Illustration: Tableau18b.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................
5e GROUPE IMI- 6e GROUPE
QUESTIONS ........................ TATI .........................
A B C -ONS A B C
................................................................................................
1. Couleur du fil
servant à fixer
le bouton...... Fil Fil gris(1) Gris 2 Noir(2) Blanc(3) Marron
gris(3) foncé(2)
2. Endroit où le
bouton est
abîmé.......... Sur le Sur le Sur le 1 En haut(1) ?(2) Au milieu(3)
Côté, haut(3) côté(1)
un peu
clair(2)
3. Couleur du
portrait....... Le côté Brun foncé Il y a un » Brun(1) Bleu Bleu foncé
droit est (1) côté un peu foncé (2)
plus foncé clair(2) (3)
(3)
4. Une jambe
croisée sur
l'autre........ Jambe Jambe Jambe » Jambe Jambe Jambe
gauche(2) droite(1) droite gauche(2) droite droite(1)
(3) (3)
5. Forme du
chapeau........ Fendu, Mou, Fendu, 2 Casquette Chapeau Chapeau
gris foncé gris gris (3) haut(2) haut(1)
(1) foncé foncé
(2) (3)
6. Objet tenu à
la main........ Gant Gant Gant(1) 2 Une montre Casquette Un livre(1)
(3) (2) (2) (3)
7. Endroit où le
sou est troué.. Dans le Dans le Dans le 2 À droite(2) À gauche(3) En bas(1)
haut(3) haut(2) haut(1)
8. Timbre postal.. ----- ----- ----- » ----- ----- -----
Paris Paris(1) 2 Fran- Fran- Anglais(3)
(3) Paris çais çais(1)
(2) (2)
9. Fil attachant
l'étiquette.... En Au milieu En haut 1 Carré au Carré au Carré au
Haut milieu milieu milieu(1)
(2) (3)
10. Le chien.......Au milieu À droite À droite 1 Dans le À gauche(2) En bas(1)
(3) dans le dans le milieu(1)
bas(1) bas(2)
11. Vêtement de
l'individu
arrêté......... En En noir(1) Gris foncé 1 Noir Noir(1) Noir
noir_(2) (3) (3) (2)
12. Septième objet.La foule Un monsieur Rappelle 0 Bâti- Bâti- Église(1)
qui bâille pas ment(3) ment(2)
13. Huitième objet.Rappelle Rappelle Rappelle 2 Grille 2e sou 2e sou
pas pas pas
-----
16
................................................................................................
EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
donnée par l'auteur à la page 353:
«Au-dessus de chaque réponse
d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
aussi les italiques.»
TABLEAU XVIII(b-2).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
................................................................................................
Nombre Nombre
IMI- 7e GROUPE IMI- 8e GROUPE IMI- total de sug-
TATI ....................... TATI ....................... TATI d'imi- gestions
-ONS A B C -ONS A B C -ONS tations realisées
................................................................................................
0 Gris Blanc 1 Rouge Rouge 1 5 21
Gris Gris
» Gauche À À 2 Vers les ? 1 9 22
presque gauche gauche, trous Vers les
en bas presque presque trous
en bas en bas
» Brun Brun » Brun Brun Brun » » 22
Brun foncé foncé foncé foncé
» Jambe Jambe Rien » Jambe Jambe Jambe » » 23
Gauche gauche gauche gauche gauche
1 Rond Rond 2 Haut Rond 1 11 19
Rond Haut
0 Canne Canne 1 Rien Ser- Ser- 1 7 22
Mouchoir viette viette
0 En haut Au Au 1 Sur la Sur la Sur la 2 9 24
Milieu milieu tête tête tête
» ----- ----- ----- » ----- ----- ----- 5 »
1 ----- ----- ----- » Paris Paris 2 8 »
Paris
1 En Au milieu En 1 ----- ----- ----- » 8 »
Haut haut
0 À À En 1 Dans Dans Dans 2 6 24
gauche, gauche, bas, la cour, le coin le coin
en bas pas tout au milieu en bas en bas en bas
à fait
2 Panta- Panta- Panta- 2 Noir Noir 2 11 21
lon gris, lon gris, lon gris, Noir
blouse blouse blouse
blanche, blanche blanche,
pas de pas de pas de
cha- cha- cha-
peau peau peau
1 Rien Rien 2 Gra- Gra- Gra- 2 12 16
Rien vure vure vure
1 Rien Rien 2 Bâti- Bâti- Bâti- 2 13 12
Rien ment ment ment
---- ---- ----
7 15 16
................................................................................................
EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
donnée par l'auteur à la page 353:
«Au-dessus de chaque réponse
d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
aussi les italiques.»
Ces chiffres nous montrent que les enfants, en devenant partie d'un groupe,
conservent chacun leur manière de réagir, ou plutôt adoptent une manière de
réagir qui reste constante pendant l'expérience; l'un s'habitue à toujours
répondre le premier, c'est le meneur du groupe, celui qui impose sa réponse
aux autres le plus souvent; nos chiffres prouvent que ces meneurs peuvent
quelquefois arriver les seconds, mais plus rarement les derniers. De même,
certains élèves prennent l'habitude de répondre après tous leurs camarades;
parfois ils arrivent les seconds, et bien plus rarement les premiers.
Quant au groupe de ceux qui arrivent les seconds, ce groupe présente des
caractères moins tranchés, car ces sujets sont souvent les premiers et
souvent les derniers. On comprend que malgré leur sécheresse, ces résultats
numériques sont très intéressants, puisqu'ils nous montrent que les enfants
formant un même groupe prennent dans ce groupe une position, une fonction
définie, qu'ils conservent ensuite; le groupe s'organise, une hiérarchie se
dessine.
De cette description sommaire on peut déjà conclure que ces enfants groupés
présentent un certain nombre de sentiments et d'attitudes qui proviennent
de leur groupement; et qui font partie de droit de l'étude à laquelle on
donne le nom de psychologie des foules; mais il est incontestable, d'autre
part, que beaucoup de ces sentiments sont fortement influencés par les
habitudes de la vie scolaire; par exemple le désir de répondre le premier
vient de l'émulation qu'on entretient chez les élèves par l'usage des
compositions et des interrogations collectives.
Après cette vue d'ensemble, entrons dans quelques détails.
Tous les résultats expérimentaux sont reproduits dans le tableau XVIII;
sur la 1re colonne verticale de gauche de ce tableau sont indiquées les
questions écrites que les élèves lisaient et auxquelles ils devaient
répondre par écrit. Ensuite, en regard de chaque question, nous plaçons,
sur les colonnes verticales suivantes, les réponses des élèves; nous avons
conservé, dans le tableau, le groupement des élèves par trois; à la suite
de chaque groupe, vient une colonne qui donne le nombre d'imitations. Ces
imitations sont du reste très simples à calculer; 3 élèves faisant partie
de chaque groupe, il n'y a de possible, au maximum, que 2 imitations; c'est
ce qui a lieu quand les 3 élèves répondent de la même manière; il est
possible aussi qu'aucune imitation ne se produise. Au-dessus de chaque
réponse d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel il a
répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a pas été indiqué pour
les élèves des groupes 7 et 8. Toute réponse qui est une imitation a été
imprimée en italique; en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a
employé aussi les italiques.
En interprétant ces résultats, il y a deux faits principaux qui prennent
une grande importance: c'est d'abord la suggestibilité des élèves, et
ensuite leur tendance à l'imitation.
_Suggestibilité des élèves en groupe_.--En imaginant cette expérience
collective, j'avais supposé qu'un groupe d'enfants travaillant ensemble et
jugeant ensemble des souvenirs qui leur étaient communs, deviendraient,
grâce à cette collaboration, moins suggestibles que des enfants isolés;
j'avais supposé que ce rapprochement de 3 intelligences aiguiserait
l'esprit critique des réponses, et dissiperait aussi cette émotion de
timidité qui est un des adjuvants les plus importants de la suggestion
enfantine.
Les résultats m'ont donné complètement tort. La docilité à la suggestion,
chez les élèves isolés qu'on prie de répondre au questionnaire 3, porte en
moyenne sur 8 des 13 questions; de sorte que si les élèves travaillant par
groupes de 3 avaient une suggestibilité analogue à celle des isolés,
ils devraient succomber aussi à 8 suggestions en moyenne. Or voici les
résultats.
6 élèves ont cédé à .......... 13 suggestions sur 13.
9 ----- .......... 12 -----
6 ----- .......... 11 -----
3 ----- .......... 10 -----
0 ----- moins de.. 10 -----
La moyenne qu'on peut extraire de ces chiffres donne environ 1 résistance à
13 suggestions, par élève. Ainsi, tandis qu'un isolé obéit à 8 suggestions
sur 13, un élève de même âge, répondant exactement aux mêmes questions,
mais y répondant collectivement, obéira à 12 suggestions sur 13.
Cette différence de suggestibilité est considérable, et elle est exprimée
non seulement par la moyenne, mais par la série de valeurs individuelles,
car aucun des sujets qui ont travaillé collectivement n'est arrivé à une
somme de résistance supérieure à 3. Par conséquent, bien que nos recherches
aient été étendues sur une assez petite échelle, et ne comprennent que 24
sujets, elles ont donné un résultat qui me paraît tellement significatif
que je le crois exact et constant.
La dernière colonne de notre tableau XVIII (p. 341) indique le nombre total
de suggestions réalisées, pour les diverses questions posées; le nombre
maximum de suggestions réalisables est de 24, pour chaque suggestion,
puisque 24 est le nombre des élèves; or on constate que ce nombre est
presque toujours atteint; on ne trouve un nombre vraiment inférieur des
suggestions réalisées que pour les dernières questions, qui sont très
vagues, et qui sont relatives à l'existence du 7e et du 8e objet. Nous
avons vu, dans le chapitre précédent, que le sujet isolé est aussi plus
réfractaire à ces dernières suggestions qu'aux autres, et nous en avons
expliqué le motif.
Je pense que l'accroissement de suggestibilité produit par les expériences
collectives provient de ce que les élèves, se trouvant en groupe, étaient
moins disciplinés et riaient plus volontiers que les élèves isolés, et par
conséquent ont fait le travail en fixant moins fortement leur attention.
L'expérience collective, dans les conditions particulières où je l'ai
organisée, produit deux effets distincts, à mon avis; de ces deux effets,
l'un affaiblit la suggestion, et l'autre la renforce; le premier effet
est de relâcher la discipline et l'attention, c'est ce qui augmente la
suggestion; le second effet est de diminuer la timidité des enfants; ils
sont plus osés, et par ce fait même moins suggestibles; mais les résultats
montrent que de ces deux tendances agissant en sens contraire, c'est la
première qui a prévalu sur la seconde.
Nous venons de voir que le premier caractère de notre expérience collective
est une augmentation de suggestibilité. Il est bien curieux de retrouver
là, dans ce petit groupe d'élèves, un des caractères que les auteurs
modernes considèrent comme résumant la psychologie de la foule. La foule,
on l'a dit et répété sous toutes les formes, foule de rue ou foule
d'assemblée, est éminemment suggestible, d'où des conséquences politiques
et sociales qui sont d'une gravité exceptionnelle.
_Contagion de l'exemple parmi les élèves groupés_.--Le second caractère de
cette expérience de groupement est la contagion de l'exemple; par le fait
que les élèves sont réunis et donnent à haute voix leurs réponses aux
questions, ils sont amenés à donner des réponses analogues; celui qui parle
le second a une tendance à répéter la réponse du premier, et le troisième
en fait autant. Dans plus de la moitié des cas cette imitation se fait
sentir. Pour préciser davantage, il faut envisager certaines difficultés.
Nous devons tout d'abord mettre hors de cause les questions dans lesquelles
on pose un dilemme: par exemple, la question suivante: «le Monsieur du
portrait a-t-il la jambe droite croisée sur la jambe gauche, ou bien la
jambe gauche croisée sur la jambe droite?»--Ou encore: «le portrait est-il
brun foncé ou bleu foncé?» L'élève pris par la suggestion est obligé
d'opter entre ces deux alternatives; si trois élèves d'un même groupe
désignent la même jambe ou la même couleur, ce peut être sans doute l'effet
d'une imitation, mais ce peut être aussi une coïncidence fortuite, car le
nombre de variations possibles dans les réponses est très restreint; il est
préférable de laisser en suspens l'interprétation de ces réponses, et de ne
pas les mettre sur le compte de l'imitation.
Après l'élimination de ces cas douteux, nous avons à distinguer deux genres
d'imitations: 1° l'imitation littérale, souvent naïve par sa fidélité, et
sur la nature de laquelle il ne peut s'élever aucun doute; 2° l'imitation
accompagnée de certaines variations secondaires.
L'imitation littérale est assez fréquente. En voici des exemples. Trois
élèves, voulant décrire le costume de l'individu (imaginaire) qui est
arrêté par les agents, écrivent textuellement la même réponse: «blouse
blanche, pantalon gris, il n'avait pas de chapeau.»--De même, trois enfants
écrivent que le chien (imaginaire) était placé dans le coin en bas--ou que
la cassure du sou se trouve à gauche presque en bas; ou bien, ils font
trois dessins identiques du fil qui tient l'étiquette, ou de la place
occupée par le cachet sur le timbre. Nous donnons dans la figure 26 des
exemples d'imitation littérale dans les dessins.